Malaise dans les Civilizations

Civilizations de Laurent Binet imagine l’échec de l’expédition de Christophe Colomb et la conquête de l’Europe par les Incas. En attendant Nadeau a demandé à l’écrivain Frédéric Werst, qui dans la série des Ward (Seuil, 2011 et 2014) a inventé une civilisation et a traduit sa langue, de lire ce roman, qui pose question. L’inversion de l’histoire par la fiction est-elle réussie d’un point de vue littéraire ? À quel discours cette uchronie peut-elle mener si elle est uniquement centrée sur l’Europe ?


Laurent Binet, Civilizations. Grasset, 384 p., 22 €


Civilization est le nom d’un célèbre jeu vidéo de Sid Meier. Les amateurs auront fait le rapprochement. Pour les autres, disons que ce jeu de stratégie consiste à incarner et à développer une « civilisation » historique, le but étant de surpasser les civilisations concurrentes. Le roman de Laurent Binet pourrait raconter une partie de Civilization : dans ce jeu, rien n’empêche les Incas de vaincre les pays européens, ce qui est, en gros, le scénario choisi par l’auteur.

En plaçant son livre sous le patronage de ce jeu vidéo, Binet semble en indiquer l’intention ludique. De fait, il s’agit de jouer avec l’histoire et de rejouer l’histoire : autrement dit, le projet est « uchronique ». Le genre a lui-même une longue histoire et la question de l’Amérique en a tenté plus d’un : dans Civilizations, Christophe Colomb ne découvre pas le Nouveau Monde ; l’excellente Réfutation majeure de Pierre Senges (2004) visait à démontrer l’inexistence de ce continent.

Le roman de Binet se révèle en effet ludique, divertissant, romanesque, souvent épique. Pour peu que le lecteur ait une honnête connaissance du XVIe siècle, il pourra s’amuser de retrouver les figures historiques de l’époque, mais jetées dans une intrigue entièrement inédite. Car c’est ici l’Inca Atahualpa qui mène le jeu, secondé de ses généraux et de son alliée, la princesse taïno Higuénamota.

Laurent Binet, Civilizations

Une partie de Civilization V © Sid Meier

Le talent narratif de l’auteur est évident. L’organisation du texte en chapitres assez brefs lui confère une grande vivacité. Les titres des chapitres sont souvent fonction des lieux traversés. On voyage donc de Chichen Itza (sic) à Cuba, de Lisbonne à Tolède, d’Alger à Wittenberg, etc. C’est plaisant.

Sa nature uchronique impliquait que Civilizations soit le récit d’un perpétuel déplacement. Non seulement entre les pays, mais encore entre les mots qui nommeront les choses. Dans la troisième partie du roman (de loin la plus étendue), le regard inca nous donne à voir un monde renversé. Tout y est déplacement : l’Europe est « le Nouveau Monde », ses habitants sont des « Levantins », les moutons deviennent de « petits lamas blancs », le vin s’appelle le « breuvage noir », les moines catholiques sont des « tondus », et ainsi de suite. Ce jeu de décentrement, qui n’est au fond que le vieux procédé des Persans de Montesquieu, est amusant. Binet le renouvelle en usant d’un lexique quechua, moins familier aux lecteurs que la terminologie orientaliste : partout, il est question d’ayllus (lignages), d’amautas (poètes-philosophes), de curacas (seigneurs), de huacas (fétiches, lieux sacrés), etc. Ce dépaysement linguistique contribue à la dimension aventureuse du roman.

Le texte se recommande aussi par sa polygraphie. Divers régimes d’écriture s’y succèdent : pastiche de saga islandaise ; journal de Christophe Colomb ; Chroniques d’Atahualpa, évidemment fictives ; poèmes ; correspondances (entre Érasme et Thomas More, notamment) ; histoire de Cervantès et du Greco ; et même une parodie des « 95 thèses » de Luther. C’est aussi un voyage entre les genres littéraires qui nous est proposé.

Disons-le : la parodie, les réécritures et les allusions littéraires sont omniprésentes. Selon les lecteurs, c’est un parti pris qui suscitera jubilation ou saturation. Les Incas débarquent-ils au Portugal, aussitôt nous voici dans Candide : un tremblement de terre a ravagé tout Lisbonne. S’ensuit, sans surprise, le récit d’un autodafé. C’est toute la Renaissance qui défile sous nos yeux, mais en quelque sorte à l’envers et de travers. Veut-on une Saint-Barthélemy ? Binet fait massacrer les catholiques de Tolède par Atahualpa et ses amis. Est-il question du Louvre ? On apprend que les Aztèques ont érigé une pyramide dans la cour du palais… Le jeu de l’uchronie est infini, et l’inventivité de Binet presque inépuisable, dans ses rapprochements cocasses, ses renversements ironiques, ses contrepieds anachroniques. Parfois, la littérature et l’histoire s’entrechoquent de façon plus saugrenue : l’Inca sera finalement assassiné par un certain Lorenzo de Médicis… qui n’oubliera pas, bien sûr, de citer le Lorenzaccio de Musset. Les dernières paroles d’Atahualpa seront la parodie de celles du duc, même si le fameux « C’est toi, Renzo ? » devient « C’est toi, Laurent ? » – peut-être un hommage de l’auteur à… lui-même ?

Certes, le souffle parodique qui inspire ce roman s’avère parfois un peu court. Binet réécrit ainsi quelques strophes des Lusiades de Camoens, afin de célébrer en vers classiques le périple glorieux des Incas. Cependant, certains de ses alexandrins sont faux : « Et moi, fils d’un père, entre les dieux Auguste » (p. 178 [1]). De même, son Atahualpa paraphrase Montaigne : « il y avait parmi les habitants des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et leurs semblables étaient mendiants à leur porte » (p. 134), sauf que les « cannibales » qui parlent ainsi dans les Essais sont des Tupinambas dont la société est égalitaire et non étatique. Prêter ces mêmes réflexions à l’Inca, qui règne sur un Empire très hiérarchisé, paraît douteux, sauf à considérer qu’un Indien sud-américain en vaut bien un autre.

Au point de vue historiographique, le goût de Binet pour la réécriture et la citation masquée participe à la crédibilité de son récit. Le « Journal de Christophe Colomb » est ainsi, pour son premier tiers, composé entièrement de phrases que l’auteur a extraites mot pour mot du journal de bord du navigateur, d’ailleurs œuvre de Las Casas.

Laurent Binet, Civilizations

Laurent Binet © J.F. Paga

De même, on trouvera au sujet des Incas quantité de faits qui proviennent de sources écrites remontant à la conquête. Il n’est pas jusqu’au « manteau en duvet de chauve-souris » (p. 104) qui ne soit attesté, l’anecdote ayant été rapportée par Pedro Pizarro. Dans ce domaine, le roman est bien documenté.

Ailleurs, on a parfois des inadvertances. Ainsi, la devise de Charles Quint n’est pas du latin (« le langage savant des amautas », p. 152) mais du français, la langue natale de ce roi. D’autre part, le nom de l’Albaicín, quartier de Grenade, ne signifie pas « misérables » (p. 150) comme l’indique Binet, qui recopie l’erreur du Wikipédia français : aucun site espagnol n’évoque cette hypothèse.

Ces peccadilles peuvent conduire à de vraies méprises. Par exemple, page 158 : « Après tout, “Allah est le plus grand” ne veut pas dire que seul Allah est grand. Leur devise même permettrait peut-être la coexistence de leur dieu unique avec des divinités secondaires. » Seule la méconnaissance de l’islam peut inspirer cette réflexion. D’abord, Allah akbar n’est pas une « devise » ! Ensuite, il existe dans l’islam la shahâda, qui dit justement : « Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu »… Les morisques de Binet ne peuvent tout simplement pas penser ce qu’on leur fait penser.

Bizarrement, c’est quand il fait parler des humanistes européens que Binet sonne le plus faux. Par exemple, quand Érasme écrit à More que la venue d’Atahualpa est « une chance pour l’Europe » (p. 192)… On croirait une affiche électorale. Au demeurant, le mot « Europe » est anachronique : on ne l’emploie au XVIe siècle que dans un sens cosmographique, jamais culturel ni politique. Dans le Plaidoyer pour la paix, quand Érasme veut dire « Europe », au sens moderne de « civilisation européenne », il dit christiani. De même, se peut-il que More, dans une lettre de 1534, redoute de voir la chrétienté sombrer dans l’« athéisme » (p. 187), quand ce mot n’existe pas encore [2] ?

C’est qu’il ne suffit pas de semer quelques moult de-ci de-là pour se mettre à penser comme un homme de la Renaissance. Les humanistes de Binet pensent et parlent en gens du XXIe siècle. Tout comme ses Incas pensent en Européens. À peine arrivé au Portugal, Atahualpa envisage de « conquérir ce Nouveau Monde » (p. 110) : le renversement est peut-être ironique, mais qui nous assure que les Incas eussent été des conquistadors ? Les peindre à notre image, n’est-ce pas, une fois de plus, les nier ?

De même, n’est-il pas scabreux d’imaginer Atahualpa haranguant ses troupes indiennes en leur donnant pour modèles héroïques Roland, Léonidas ou Hannibal (p. 142-143), comme si la culture inca n’avait pas ses propres héros ? Ou de voir son frère Huascar réclamer des « peintures magiques qui donnent l’illusion de la profondeur » (p. 179), comme si la perspective inventée par les Européens était le nec plus ultra de l’art universel ?

Laurent Binet, Civilizations

Tunique inca (1460–1540). Don de George D. Pratt au Metropolitan Museum of Art

On aurait donc tort de voir dans Civilizations une quelconque réflexion sur le colonialisme ou la mondialisation. Malgré ses atours « humanistes », ce roman est chargé d’ethnocentrisme. On nous raconte en effet que les Incas colonisent l’Europe, certes, mais que c’est grâce au fer et aux chevaux qui leur ont jadis été apportés par… des Vikings ! Et pourquoi pas des Africains ou des Asiatiques ? Voilà d’où part toute l’histoire. Et pour aboutir à quoi ? À ceci : Cervantès et le Greco sont finalement envoyés au Mexique dont les empereurs « recherchent peintres et gens de lettres, car peinture et écriture sont deux domaines où ces empires formidables, si puissants soient-ils, ne peuvent encore se prévaloir de leur supériorité sur nous autres du vieux monde » (p. 376). Qu’on se rassure : la « civilisation » européenne demeure l’alpha et l’oméga. On se demande au passage quel besoin les Aztèques peuvent bien avoir d’un Cervantès qui ne connaît même pas le nahuatl…

Mais bon, Laurent Binet ne met-il pas en scène des Incas sans savoir lui-même leur langue, sans connaître intimement leur culture ? En cela aussi, son roman s’inscrit dans la grande tradition ethnocentrique : celle qui consiste, pour l’Occident, à s’approprier les civilisations étrangères, à en annexer la pseudo-altérité, à en exploiter le « romanesque » – nonobstant les génocides bien réels que ces peuples ont subis. Mieux encore : en imaginant la conquête de l’Europe par des Incas, Binet part du postulat, historiquement discutable, que le colonialisme serait en quelque sorte un invariant de la « nature humaine », dont toute civilisation serait porteuse, et non un fait spécifiquement occidental.

S’aveugler sur son propre ethnocentrisme, prêter aux autres civilisations ses propres rêves coloniaux : on pourrait attendre autre chose d’un roman européen du XXIe siècle. Mais c’est uchronique ! C’est parodique ! C’est ludique ! C’est ironique !

La momie d’Atahualpa, si elle existe, doit être morte de rire.


  1. De même, en versification française, « quartier » ne rime pas avec « assemblée » (p. 167). On fait en outre la diérèse à « grandiose » ou « Assyriens » (p. 176). Un poète de la Renaissance ne penserait même pas à prendre des libertés avec ces règles.
  2. Nulle part Thomas More n’emploie le mot « athéisme », ni en latin, ni en anglais. Voir la concordance de ses œuvres complètes en suivant ce lien.

Frédéric Werst

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