Tu penses, je te suis

Dans quelle mesure les pensées que nous attribuons aux autres correspondent vraiment à ce qu’ils ont dans la tête ? C’est la question que le philosophe Mark Sainsbury, professeur à l’université d’Austin (Texas), examine dans ce livre.


Mark Sainsbury, Thinking About Things. Oxford University Press, 200 p., 30 €


Les états mentaux (croire, craindre, espérer…) ont pour propriété caractéristique d’être dirigés vers quelque chose, d’être à propos de quelque chose, c’est ce qu’on appelle leur intentionnalité. Et ces états intentionnels, nous en prêtons sans cesse à autrui : l’intensionnalité (avec un s) définit ces attributions. Alors tout change. Prenons un exemple. Dans un contexte extensionnel, je peux salva veritate substituer à une expression une autre expression qui a la même référence : passer de La capitale de l’Italie compte près de trois millions d’habitants à Rome compte près de trois millions d’habitants. Alors que je ne peux passer valablement de Jean croit que la capitale de l’Italie compte près de trois millions d’habitants à Jean croit que Rome compte près de trois millions d’habitants : rien ne me dit que dans l’esprit de Jean la capitale de l’Italie soit Rome. Et si Jean pense que la capitale de l’Italie est Venise, je ne peux pas, contrairement à ce que suggérerait la même substitution, imaginer qu’il croie que Venise et Rome sont une seule et même ville !

On peut attribuer à quelqu’un deux types d’attitudes, même si certains auteurs considèrent que les secondes peuvent se réduire aux premières : les attitudes propositionnelles (François pense qu’Obama a été un bon président) et les attitudes objectuelles (François pense à Obama). Dans le premier cas, François combine plusieurs concepts pour aboutir à une pensée (laquelle peut être vraie ou fausse) ; dans le second cas, il ne met en œuvre qu’un concept (un concept nominatif ici, celui d’Obama). Le concept (qui n’est pas, l’auteur y insiste, ce à quoi nous pensons mais ce avec quoi nous pensons, une représentation mentale [1]) est le terme clé de la théorie de Sainsbury (display theory) : nous attribuons correctement un état intentionnel à un sujet si nous présentons, nous affichons (display) dans notre attribution les concepts mêmes mis en œuvre par ce sujet. C’est souvent par l’intermédiaire de verbes transitifs intensionnels (intensional transitive verbs, ITV) que se présentent concepts et pensées. Dans ce genre de contexte, il n’est pas toujours facile de savoir si les mots ou les expressions employées se rapportent de re ou de dicto aux concepts en question. En principe, une expression utilisée de re est en dehors de la portée de l’ITV, même si formellement elle semble en relever. Exemple : Voyant Peter Rabbit, Pascal a cru que c’était un lièvre. Ici, l’usage anaphorique du pronom démonstratif exclut celui-ci du champ de l’ITV.

Mark Sainsbury, Thinking About Things

Tout le propos de Mark Sainsbury consiste à requalifier de psychologique ce qui est souvent vu comme logique ou sémantique. Selon la display theory, le matériau présenté dans une phrase intensionnelle est logiquement et sémantiquement inerte. Il faut donc être très circonspect, en particulier, à l’égard des inférences qu’on pourrait risquer dans un tel contexte. Pour l’auteur, les implications apparentes ne sont souvent que des raisonnements plausibles fondés sur des généralisations psychologiques. Empruntons-lui quelques-uns de ses exemples : Brenda a peur de son frère n’entraîne pas que Brenda ait un frère (elle l’a peut-être fantasmé). C’est une inférence raisonnable mais qui n’a pas de caractère logique. De même, Sam veut arrêter de fumer n’implique pas que Sam fume. Sam peut s’imaginer qu’il fume alors que ce n’est pas le cas ; ou bien (plus vraisemblable) il aimerait pouvoir se débarrasser d’une mauvaise habitude que malheureusement il n’a pas. Delia a peur des chiens entraînerait Delia a peur des chiens enragés par un raisonnement a fortiori ? Et si Delia croit que les chiens enragés sont inoffensifs ?

Sainsbury relève que le verbe en présence influe sur le caractère valide ou non d’une inférence. Par exemple, Bella pense à de gros chiens entraîne Bella pense à des chiens. En effet, penser à est par nature extensionnel. Si je pense à Donald Trump, je pense par là même à l’actuel président des États-Unis, même si j’ignore que Trump occupe aujourd’hui cette fonction. En revanche, si Bella n’aime pas les gros chiens, je ne peux en déduire qu’elle n’aime pas les chiens. Si Shelley veut des chaussures rouges, je ne peux en déduire qu’elle veut des chaussures (tout court). Comparez : Shelley n’aime pas les chaussures rouges, donc Shelley n’aime pas les chaussures. (Il est vrai qu’en français ces inférences sont rendues formellement moins proches par le jeu des articles – défini ou indéfini.)

Sainsbury remet en cause un autre point, la prétendue non-spécificité de certaines phrases intensionnelles. Il revient souvent sur cet exemple donné par Quine : John veut un voilier (John wants a sloop). Sainsbury montre que la thèse de l’ambiguïté (celle de Quine) ne rend pas compte de toutes les hypothèses envisageables : John a porté son désir sur un voilier bien déterminé, en mettant en œuvre le concept de voilier ; John a le même désir mais sans avoir le concept ; John n’a pas de voilier spécifique en vue mais le concept lui est présent ; il n’a ni l’un ni l’autre. Etc. Une remarque très intéressante de Sainsbury est qu’il ne faut pas confondre l’ambiguïté avec le fait qu’une phrase peut être vraie de diverses manières. Dire que John veut un voilier est ambigu revient à dire qu’on peut prêter à cette phrase deux significations différentes. Or, cette phrase ne dit pas que John veut un voilier spécifique ; elle ne dit pas non plus que John ne veut aucun voilier en particulier. Elle est neutre de ce point de vue, et inviter à l’interprétation n’est pas la même chose que signifier.

La grammaire ne permet pas toujours à elle seule de démêler ce que pense le sujet de ce que pense celui qui lui attribue un état intentionnel déterminé. Par un système d’exposants et de crochets, Sainsbury propose une méthode qui, certes difficile à appliquer dans la pratique ordinaire du langage, n’en permet pas moins une analyse très précise des phénomènes mentaux en présence. Prenons son exemple : Sally a reconnu un ami de Bill. Il y a plusieurs façons pour cette phrase d’être vraie. S désignant le « sujet » (c’est-à-dire Sally, en l’occurrence), nous pouvons avoir (entre autres) :

1)     Sally a reconnu [un ami de Bill]S+ : Sally a effectivement exercé ce concept.

2)     Sally a reconnu [un ami de Bill]S– : Le concept ne figure pas dans l’acte mental de Sally.

3)    Sally a reconnu [un ami de Bill]S : Neutre. Vrai si l’une des deux possibilités précédentes est vérifiée.

4)    Sally a reconnu [un ami de]S+ [Bill]S– : Sally a reconnu un ami du professeur Smith (elle ne sait pas que ce dernier se prénomme Bill).

5)    Sally a reconnu un [ami]S– de [Bill]S+ : Sally n’a pas vu dans celui qu’elle a reconnu un ami de Bill, même si elle sait qu’il existe une certaine proximité entre les deux hommes.

À l’exposant S du sujet peuvent s’ajouter celui du monde (M) et celui du destinataire (D). En reprenant l’exemple classique de Frege, supposons qu’un locuteur sache qu’un auditeur n’a pas le concept Phosphorus mais possède le concept Hespérus ; l’attitude qu’il attribue à une tierce personne (Julie) pourra, dans le cas où celle-ci a, quant à elle, mis en œuvre le concept Phosphorus, se présenter ainsi :

Julie croit que [Hespérus]S–, M+, D+ [est visible]S+

Pour revenir à John et son voilier, si John a en vue un bateau que lui et le monde définissent également comme un voilier, cela donne :

 John veut [un voilier]S+, M+

Notons que ce procédé pourrait être appliqué aux énoncés extensionnels : Œdipe a tué [son père]S– ; Œdipe a épousé [sa mère]S–. Le langage pourrait rendre ainsi cette dernière phrase : Œdipe a épousé celle qui, sans qu’il le sût, se trouvait être sa mère.

Nous n’avons pas encore abordé une question essentielle dans un livre où les licornes et Pégase se disputent la vedette : celle de l’existence. Sainsbury évoque ce qu’il appelle « l’énigme de Prior [2] », dont ce qui suit pourrait être une illustration :

a)     Penser à Obama est relationnel (met en relation un sujet avec l’objet intentionnel Obama).

b)     Penser à Pégase ne l’est pas (il n’y a pas d’objet).

c)     Ce sont pourtant des états mentaux de même nature.

Où se situe le problème ? À l’exemple de Meinong, on peut estimer qu’il n’y a pas de problème : penser à Pégase est tout aussi relationnel que penser à Obama ; il y a simplement des objets dont on peut dire qu’il n’y a pas de tels objets. Cette affirmation, beaucoup la jugent inacceptable. Selon Russell, par exemple, les logiciens ne doivent pas davantage admettre l’existence des licornes que les zoologues. De la même façon, si Ursula pense à une licorne, Sainsbury en déduit qu’il y a quelque chose à quoi pense Ursula mais certainement pas qu’il y a une licorne à laquelle pense Ursula. Pour lui, l’erreur de Meinong prouve que ce n’est pas la notion d’objet qui est essentielle pour expliquer la nature de l’intentionnalité : il y a beaucoup de choses qui ne sont pas des objets, et les concepts « feront le job ».

Mark Sainsbury, Thinking About Things

Sainsbury défend une conception originaliste des concepts. Pour décrire adéquatement les concepts qu’une personne met en œuvre, nous ne pouvons pas recourir uniquement aux notions extensionnelles : nous devons individuer les concepts en fonction de la représentation mentale qu’ils ont d’abord constituée pour chaque sujet. Pour cela, Sainsbury distingue la référence au sens intensionnel et la référence* (avec un astérisque) au sens extensionnel ; c’est la première qui lui importe. Penser à des choses a pour source immédiate l’exercice des concepts figurant dans notre répertoire plutôt que les entités du monde [3]. C’est ainsi que nous pouvons penser à des choses qui n’existent pas sans pour autant prétendre qu’il y a des choses non existantes auxquelles nous pensons.

Mark Sainsbury, dans cet ouvrage, a envisagé les quatre difficultés que peut présenter (chacun en présente au moins une) un énoncé intensionnel : l’existence, la substitution, l’inférence, la non-spécificité. Il s’est appliqué, en séparant le psychologique du sémantique, à pointer une tendance permanente, celle qui consiste à ramener ce que pense quelqu’un à un point de vue plus objectif. Sainsbury souligne que nous sommes parfois plus enclins à montrer comment un sujet est relié au monde qu’à préciser le caractère conceptuel intrinsèque de ses états mentaux. C’est pourquoi il n’est probablement pas illégitime de voir dans son entreprise une défense de la subjectivité et de la fidélité à la pensée d’autrui.


  1. Pour Sainsbury, les concepts sont les mots de la pensée, c’est-à-dire qu’ils sont à la pensée ce que les mots sont au langage.
  2. Arthur Prior (1914-1969), philosophe et logicien, auteur de Objects of Thought.
  3. Une position qu’il serait intéressant de rapporter à « l’argument du langage privé » de Wittgenstein et à l’externalisme de Putnam (« les significations ne sont pas dans la tête »).

Thierry Laisney

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