Une question de lecture

Au tout début de Pas dupe, comme dans le dernier paragraphe du roman, Salvatore Meyer, le narrateur, contemple une épave. D’abord de loin, puis de près. Dans les deux cas, un autre homme est dans le cadre. Le premier est Kowalzki, l’amant de son épouse, Tippi. Le second est Bruce Cazale, son beau-père et patron. Ces deux hommes ne le tiennent pas en grande estime. Meyer se débrouille comme tous les héros d’Yves Ravey. Avec les moyens du bord.


Yves Ravey, Pas dupe. Minuit, 144 p., 14,50 €


Le dernier roman d’Yves Ravey part de l’histoire trop banale d’un accident de voiture. Le cabriolet de Tippi est sorti d’un virage et la jeune femme est morte. L’enquête que mène l’inspecteur Costa semble des plus simples. Elle avait bu, roulait vite, a manqué le virage et c’est tout. Mais l’inspecteur Costa a la particularité de s’attacher aux détails, de faire des visites insistantes aux divers protagonistes, de mener l’enquête jusque chez Meyer pour rencontrer Gladys Lamarr, la voisine de celui-ci. Elle est belle et son lévrier arabe est comme un indice de sa distinction, toute relative. Gladys est surtout curieuse, observant de sa fenêtre ce qui se passe chez Meyer et son épouse, et bavarde.

À chaque fois que le narrateur croit l’affaire bouclée, une question de Costa ou une incidente, une remarque anodine, la relance, et notamment en fin de chapitre, comme une séquence filmique se conclut. Pas dupe emprunte en effet aux codes du roman noir et du cinéma, voire de la série télévisée. Costa ressemble beaucoup au fameux inspecteur Colombo. Sa manière de revenir sans cesse à la charge, l’air de rien, irrite ou exaspère Meyer. Une tournure la met en relief, que l’on retrouve souvent dans les phrases d’Yves Ravey ; un « aussi » suivi d’une virgule, qui signifie à la fois l’adjonction, valant pour un encore, et la conséquence. Et l’on songe à ce que l’écrivain dit de sa méthode de travail dans le dernier numéro de Décapage : « Je fais en sorte qu’aucun événement ne soit dépourvu de cause, et je tiens compte du fait que chaque événement a sa conséquence ». Rien n’est innocent, gratuit, et on lit un roman d’Yves Ravey, celui-ci plus que d’autres, en ramassant les petits cailloux qu’il sème. Pensons à ce que dit du roman policier Marc Lits, dans Pour lire le roman policier : « On pourrait ramener le récit d’énigme criminelle à deux notions de base : ‟voir” et ‟dire”. Quelqu’un, le criminel, a tué sans être vu et ne veut pas le dire ; quelqu’un d’autre, le détective, n’a pas vu mais va reconstituer, par sa parole, ce qu’il n’a pu voir. Lorsque le ‟dire” va coïncider avec le ‟voir”, l’énigme sera résolue. »

Yves Ravey, Pas dupe

Ailleurs dans ce texte de Décapage, Ravey dit qu’il « avance dans le noir ». Le lecteur le fait avec lui. On fait en gros confiance à Meyer, on partage son point de vue et, avec lui, on aimerait peut-être se défaire de l’emprise de Costa, de ses arrivées soudaines, aussi fastidieuses que celles d’un Séraphin Lampion dans Tintin. On suit Meyer dans son récit jusqu’à un certain point, parce qu’on n’a guère le choix, et peut-être par pitié.

Des héros de film ou de roman noir, Meyer a le profil : c’est un raté, un perdant, méprisé par son père, chômeur de longue durée qui n’est venu à l’enterrement de Tippi qu’en « souvenir de cette belle jeune femme, à profil de star, dont il avait prédit que son fils ne lui porterait pas chance, et ne la rendrait pas heureuse ». Bruce Cazale, le beau-père, n’est pas plus aimable ; il tient son gendre pour un moins que rien, lui propose de devenir son chauffeur après la mort de Tippi qui, selon lui, tenait véritablement les rênes de l’entreprise familiale, et dirigeait la maison. Parenthèse qui n’en est pas une, Tippi avait fait de son père le bénéficiaire de son assurance-vie, au détriment de Meyer.

Et puis il y a Kowalzki : on ne sait pas trop s’il tenait à Tippi, s’il craignait qu’elle le fasse chanter en le dénonçant à sa femme, ou s’il l’aimait vraiment. Difficile de savoir puisque c’est l’homme trompé qui raconte, ou l’inspecteur qui mène son enquête pas à pas. Kowalzki était aussi l’agent d’assurance qui avait vendu le contrat d’assurance-vie. Il était en affaire avec Bruce Cazale. Bref, beaucoup d’intérêts mêlés. Mais une seule victime, qui attend sa femme à la sortie du Saïgon, un bar sordide où elle retrouve son amant, passe deux heures avec lui, avant de rentrer, raccompagnée par son mari. Meyer a quelque chose d’un Monsieur Zéro, héros ou plutôt anti-héros de Jim Thomson, et l’Amérique d’Yves Ravey, sa banlieue de Los Angeles et autres Santa Clarita, a des airs de décor pour Assurance pour la mort, ou, comme l’indiquent des noms propres et certaines situations, des airs du Hitchcock le plus vénéneux, celui des salles de bains de Psychose et des pulsions de voyeur de Fenêtre sur cour. C’est certes l’univers de ces grands cinéastes américains, c’est aussi celui de Ravey, dans Bambi Bar comme dans d’autres romans. Meyer est de la même espèce que bien des personnages qui racontent dans ses romans, que ce soit dans L’épave ou dans Sans état d’âme. On ne le plaint pas jusqu’au bout.

Yves Ravey, Pas dupe

Yves Ravey © Jean-Luc Bertini

La mise en scène – on peut employer ce terme tant le cadre, les déplacements des personnages dans l’espace et le dialogue importent – repose sur des objets : un vélo, un collier de perles, une boîte. Dans Trois jours chez ma tante, c’était un coffre-fort qui contenait les secrets. Ici, c’est une boîte à biscuits, et ensuite une boîte à gants. On sort, on cache, on esquive, on tait. Meyer le dit à Costa : « Ce que je sais, vous en avez connaissance inspecteur, car je vous ai tout dit. Le problème est que je suis incapable de vous prouver ce que j’affirme ».

Ce propos est essentiel et justifie en partie le titre du roman. Costa n’est pas dupe ; Meyer ne l’est pas davantage. Il se sait inférieur à sa belle épouse, entrant dans la salle de bains de Gladys Lamarr, au nom si évocateur, il s’imagine avec elle. Il voudrait qu’on le désire, comme il désire. Les femmes comme les hommes se moquent de lui, ou l’humilient. Meyer est ligoté, jusque dans les paroles : rien ne distingue dans les passages dialogués ce qu’il dit de ce que d’autres lui demandent ou lui répondent. Il n’y a donc pas d’échappatoire et, pour reprendre ce qu’Yves Ravey écrit dans Décapage, après avoir évoqué les « tâtonnements et hésitations », « je ne détermine pas la trajectoire, qui doit s’imposer par voie de nécessité ». Elle apparaît dans les dernières pages, liées à une question qui revenait de page en page, autour du collier de perles. S’il l’a jamais été, le lecteur ne peut plus être dupe.

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