Kamar Idir, passeur d’histoire

La librairie le Transit, à Marseille, présentait il y a peu sous forme d’exposition les photos-portraits d’un livre d’entretiens, recueillis et retranscrits par Kamar Idir (également photographe du livre), et publiés grâce à la F.R.A.C.H.I (Fédération Régionale des Acteurs Intervenants auprès des Chibanis) et à l’A.M.P.I.L (Action Méditerranéenne pour l’Insertion par le Logement). Menés avec une vingtaine de Franco-algériens en grande précarité, ces entretiens, fruits d’un travail de terrain de dix ans, révèlent des parcours de vie très heurtés – deux d’entre les interviewés sont morts avant la parution du livre, l’un suicidé, l’autre brûlé dans l’incendie de son squat. Ce sont parfois des histoires de chute sociale, ou de survie dès l’enfance, souvent marquées par l’alcool et la toxicomanie– mais aussi par l’amour de la fête et de la musique..


Kamar Idir, D’une rive à l’autre. Des vies fragiles. FRACHI-AMPIL [1]


On plonge dans ces récits, dans leur mémoire, leur dérive, parfois, dans ce qu’on croit comprendre de leurs non-dits et du dialogue, souvent très heureux avec l’interviewer. Malgré une commune marginalité, ces parcours de vie ne se ressemblent pas : les différences générationnelles et de formations politiques entre autres sont patentes. L’ensemble fait affleurer des bribes de l’histoire marseillaise, ses Emmaüs et autres réseaux d’entraide, ses figures de proxénètes réels ou imaginaires, ses noms de rues – certains lieux sont renommés comme le versant nord-ouest de la colline de la gare Saint-Charles, qu’un groupe d’amis nomme, en un mélange d’arabe et de français, le « djebel coto », « la colline du couteau ».

Émergent aussi, bien sûr, des blocs de l’histoire franco-algérienne dont on s’aperçoit pour la énième fois qu’on la connait encore si mal, qu’elle est encore si hérissée d’interdits qu’on ne sait jamais très bien par quel bout l’appréhender – et qu’en la matière il y a sans doute bien plus que deux rives. Grâce aux hommages musicaux qui parcourent le livre, grâce à l’évocation finale du marginal et peut-être psychotique Machi el Kamione, parfait sosie , y compris pour la voix (à condition de boire), de Dahmane el Harrachi, on se dit qu’un jour, peut-être, cette histoire sera, sans naïveté ni folkorisme, racontée depuis le prisme du raï et de la musique chaâbi, que ce jour fera date et qu’à sa manière, ce livre, franc et radical, l’anticipe.

Kamar Idir, D’une rive à l’autre. Des vies fragiles

Djebel Coto © Kamar Idir

Kamar Idir est arrivé en France, après une formation manuelle et des études aux Beaux-Arts d’Alger, pour fuir le terrorisme islamiste. Il a connu lui aussi quelques années difficiles avant de trouver sa place dans le tissu associatif marseillais, notamment avec l’association Artriballes (qui mêle cirque, art de rue et militantisme) ; il travaille comme animateur à Radio Galère où, depuis plus de quinze ans, il interviewe des acteurs de la vie franco-algérienne. Son positionnement comme auteur de livres est plus récent. Il a pris les photos et mené les magnifiques entretiens et transcriptions de conversations (elles aussi traversées de musique) de « Présence invisible » publié en 2008 avec Artriballes.

Ce livre-là était consacré à la vie communautaire d’ une vingtaine de chibanis, habitants retraités du même « hôtel meublé » au centre de Marseille – un agrégat de cabanes insalubres dont la ville menaçait de les expulser. Il fallait pousser la porte d’une cour d’immeuble pour les rencontrer. Il a participé comme photographe à Dames de l’Exil (2013), soutenu par la F.R.A.C.H.I et consacré aux « chibanias », puis avec Dominique Carpentier et Dominique Idir (de l’association Artriballes, toujours) il a contribué au livre Brûlez moi comme ça je peux chanter. Fantasmes et réalités autour d’une immigration comme les autres (2016) qui documente la vie de Roms de Marseille, au moment où les camps de la Porte d’Aix sont démantelés.

Au cœur de son travail avec les Franco-algériens, il y a une hypothèse qui est aussi une hypothèse de vie. Il s’agit d’abord de prendre en charge un « traumatisme » algérien, (l’expression apparaît dans l’avant-propos de D’une rive à l’autre), transgénérationnel où se mêlent plusieurs violences, à commencer par celles qui demande qu’on se taise : sur les marchands de sommeil du centre ville marseillais, par exemple, sur la prostitution masculine qui accompagne de plus en plus souvent l’immigration récente, sur la systématique liquidation des messalistes par le F.L.N lors de la guerre d’indépendance, ou sur les violences faites aux femmes. Ces interdits, du reste, ne sont pas toujours dépassables ; Kamar Idir raconte, lors d’une discussion sur son travail, qu’un entretien avec Dalila Kadri, cinéaste, militante, homosexuelle aujourd’hui décédée, jugé trop peu représentatif par le porteur de projet, n’avait pu paraitre dans Dames de l’Exil.

Kamar Idir, D’une rive à l’autre. Des vies fragiles

Ensuite, l’hypothèse est que ces personnes aux vies fragiles et aux paroles souvent méprisées savent quelque chose de l’histoire algérienne, quelque chose à rebours des récits hégémoniques ou héroïsants, qu’elles seules peuvent documenter et qu’il importe de transmettre. Kamar Idir explique son amour de la rue, sa soif de collecter ces récits et ses efforts pour les faire passer dans le temps long et institutionnel du livre par son insatiable impression que, concernant l’histoire algérienne,  « il lui manque une valise ». Gageons que cette valise parle autant de savoir factuel que de sociabilités marginales et de reconnaissance politique.  Or, précisément, les entretiens de D’une rive à l’autre mettent en œuvre un évident plaisir de l’écoute et de l’échange, de la relance et du partage de la parole, un évident savoir-faire social.

Et l’on comprend ce qui fait la valeur du travail et des entretiens de Kamar Idir et de ses compagnons de travail. Bien au-delà d’une question de représentativité (et comment un parcours de vie pourrait-il en représenter un autre ?), bien au-delà des récits totalisants, ils témoignent et participent, avec les tâtonnements et l’obstination d’une œuvre en cours, d’une salutaire culture du partage et de la transmission en situation d’abandon.


  1. Contact de l’association F.R.A.C.H.I. : 14, rue des Dominicaines, 13001 Marseille. Tél : 04 06 17 63 40. Mail frachi.paca@yahoo.fr
    Contact de l’association A.M.P.I.L. : 44, cours Belsunce, 13001 Marseille. Tél. : 04 96 17 63 40. Mail : unifapil.med@orange.fr

Claire Paulian

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