La Première Guerre mondiale n’est pas finie

Jusqu’au 20 janvier au Musée de l’Armée, une très riche exposition ouvre les yeux des Français sur une histoire qu’ils n’ont pas faite leur, bien qu’ils en aient été d’importants acteurs : celle des guerres sans fin, après le 11 novembre 1918, derrière le Rhin et les Alpes, dans les décombres de quatre empires. Cinq années décisives dans une ambiance de dissolution des empires, de traités mal ficelés, de révolutions, de paramilitarisme et de guerres civiles : la matrice de notre monde.


À l’est la guerre sans fin, 1918–1923. Musée de l’Armée/Invalides. Jusqu’au 20 janvier 2019

Catalogue de l’exposition. Sous la direction de Christophe Bertrand, Carine Lachèvre, François Lagrange et Emmanuel Ranvoisy. Gallimard/Musée de l’Armée, 336 p., 29 €


La Première Guerre mondiale n’est pas finie pour tout le monde. En mai 2014, dans un bar du centre-ville de Rangoon, je buvais sans doute une bière Tiger quand deux Européens m’abordèrent. L’un des deux était hongrois. Comme je déclinai ma qualité de Français, il tira aussi sec de son tricot un médaillon : la Grande Hongrie, qu’on distinguait aisément de la Hongrie actuelle parce qu’elle était bien plus étendue, à l’ouest, à l’est, au nord et au sud. Il me pointa du doigt : « Trianon, Trianon ! », répéta-t-il, teintant le mélodrame d’agressivité. Je parvins à éviter la crise en concédant à son irrédentisme que la Transylvanie était terre hongroise. Le revanchard en parut ravi, et tout se passa ensuite plus ou moins bien, avec d’autres Tiger.

À l'est la guerre sans fin, 1918–1923

Carte postale contre le traité de Trianon © Budapest, Magyar Nemzeti Múzeum (musée national hongrois)

La Première Guerre mondiale n’est pas finie pour Viktor Orbán. Rethondes n’évoque sans doute pas grand-chose à l’ancien dissident de 1989. C’est qu’à son arrivée au pouvoir, en 2010, et sans égards pour notre bon vieux 11-Novembre, le Premier ministre hongrois fixe le « jour de l’unité nationale » au 4 juin, date de la signature du traité de paix de Trianon. En 2016, István Vitányi, député du parti Fidesz, s’adresse ainsi aux électeurs avant un référendum sur les quotas de migration : « À Trianon, nous avons perdu la majorité de notre pays, et nous ne pouvons pas perdre le reste. Alors, votez non. » Pour le centenaire de Trianon, en 2020, Viktor Orbán promet quelque chose de « grandiose et tragique ».

Si l’on trouve des cartes de la Grande Hongrie non seulement au cou de certains de ses ressortissants actuels, mais aussi sur les murs de certaines maisons magyares, c’est un peu à cause d’Emmanuel de Martonne : « Ce géographe a une situation exceptionnelle en Roumanie en raison de ses travaux techniques et géographiques, de la part qu’il a eue dans les commissions de la Conférence de la paix. Il est considéré en Roumanie comme un des instigateurs de la réunion des nouvelles provinces à la mère patrie », dit de lui une note de service du Quai d’Orsay. Martonne et ses collègues ont eu un rôle décisif dans la construction des traités de paix. Mais ce sont les politiques et les diplomates, comme Mark Sykes et François Georges-Picot, qui tranchent. L’exposition revient sur les manœuvres anglo-françaises pour mettre de côté le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au Proche-Orient, la prise de Damas par le général Gouraud, défaisant Fayçal qui recevra ensuite le trône d’Irak des mains britanniques.

À l'est la guerre sans fin, 1918–1923

Carte des accords Sykes-Picot © Archives du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères

La Première Guerre mondiale n’était pas finie pour les Grecs, ni pour les Turcs. Les premiers possédaient une Grande Idée, les seconds plus grand-chose, conséquence du traité de Sèvres conclu en 1920. Depuis Ankara, au cœur de l’Anatolie, se soulevait un général né à Salonique, qui s’était illustré aux Dardanelles puis en Syrie. Mustapha Kemal allait reconquérir en trois ans suffisamment de territoire pour fonder la Turquie moderne. La Grande Idée grecque s’effondrait le 9 septembre 1922 : Smyrne tombait devant les troupes kémalistes. Ces guerres qui n’en finissaient pas créaient leurs réfugiés : le Norvégien Fridtjof Nansen donnait son nom à un passeport destiné aux apatrides, Russes blancs, Arméniens puis Assyriens. En Europe médiane et en Europe de l’Est, les déplacements de population préfiguraient ceux, plus massifs encore, qui feraient de l’échange des peuples une solution à la guerre.

La Première Guerre mondiale n’était pas finie pour les Français, ni pour les Anglais. Les premiers contre l’Armée rouge envoyaient le général Weygand en Pologne et des marins en mer Noire. Les seconds affrontaient aussi les Rouges, mais plus loin encore : des soldats  britanniques avaient débarqué au nord, dans le port de Mourmansk. Le ministre de la Guerre était Churchill. La croisade contre le bolchevisme, dût-elle le mener à Archangelsk, était sa solution pour ne jamais arrêter les combats. En 1945, il imaginerait un plan « impensable » contre l’Union soviétique. En 1918, au cœur de la guerre civile russe, une légion tchèque et slovaque de 35 000 hommes, des prisonniers de guerres que le traité de Brest-Litovsk renvoyait au pays via le port de Vladivostok, s’était constituée sur la route et se battait entre l’Oural et la Sibérie. Benes et Masaryk joueraient de cette drôle de mutinerie au moment de recevoir les fruits de l’éclatement de l’Empire austro-hongrois.

À l'est la guerre sans fin, 1918–1923

Passeport Nansen établi en 1923, à Belgrade, pour Vera Makarova et sa fille
© Archives OFPRA

La Première Guerre mondiale n’était pas finie pour les soldats. En Roumanie, ils avaient gardé le même uniforme et occupaient Budapest après avoir vaincu l’Armée rouge de Béla Kun, dont les troupes de terreur — « les gars de Lénine » — portaient une veste en cuir, des bottes hautes tenues par des lanières. Les contre-révolutionnaires hongrois s’habillaient comme dans l’armée austro-hongroise, dont ils étaient le plus souvent issus. Le paramilitarisme se développait à très grande échelle. En Autriche, les irréguliers de droite comptent 40 000 hommes en Carinthie. Les socialistes créaient leur propre milice pour parer à toute tentative de coup d’État. Dans ce jeu de muscles, la démocratie libérale ne pouvait l’emporter.

Autant que cette exposition idéale pour les vacances de Noël finissantes, il faut recommander le précieux catalogue coédité par le Musée de l’Armée et Gallimard : de riches essais accessibles sur les différents thèmes évoqués dans l’exposition, des cartes à foison et, surtout, un précis, pays par pays, des évènements qui se déroulèrent pendant cette Première Guerre mondiale infinie.

Denis Bidaud

Tous les articles du numéro 70 d’En attendant Nadeau