Éléments sur ce cher Winston

Exhaustif et passionnant, le dictionnaire Churchill composé par Antoine Capet se dévore.


Antoine Capet, Churchill. Le dictionnaire. Perrin, 862 p., 29 €


Un « remarquable exemple de l’art moderne » : lorsque son portrait réalisé par Graham Sutherland est dévoilé en 1954, Winston Churchill ne se prive pas d’une pique. Son épouse, Clementine, qui détruira le tableau au cours des années 1960, « reconnaît qu’il est fondamentalement fidèle à la réalité du Churchill de 1954, [mais] c’est pour mieux le détester ». Aneurin Bevan, un de ses adversaires politiques, en vante les qualités artistiques : mais « tout le monde sait que cela ne fait qu[’…] enfoncer » le Premier ministre, relève Antoine Capet.

Cette année-là, Churchill effectue sa dernière visite au Canada. Accueil triomphal. « Je ronronnais comme un chat », confie-t-il à son médecin, Lord Moran. « Le dernier lion », comme l’a appelé une biographie, ajoutait une signature « de sa propre patte » aux lettres dactylographiées qu’il adresse à Clementine. Winston appartient peut-être à la famille des félins : comme eux, il est victime d’épisodes dépressifs, le « black dog ». Il surnomme son épouse « Cat ». Elle l’appelle « Pug », le carlin. « En 1940, Churchill sera flatté de se voir représenté en bouledogue », note Antoine Capet. La même année, un témoin observe : « un des traits qui le rendent le plus attachant, c’est son évident amour des animaux – il les appelle tous mes chéris ».

Antoine Capet, Churchill. Le dictionnaire

Attachant, le mot est dit. Même si (ou parce que) Winston Churchill est un homme du XIXe siècle : « le dernier chancelier [de l’Échiquier] orthodoxe de l’époque victorienne », plaisante-t-il en faisant référence à sa gestion des finances publiques britanniques entre 1924 et 1929. La reine Victoria est morte depuis quelques semaines lorsqu’il devient député en 1901. Il quitte la Chambre des communes en 1964, alors qu’Elizabeth II règne depuis douze ans. Entre ces deux dates, l’Empire britannique qu’il avait connu à son apogée a disparu. Il en est forcément l’un des responsables. Les pages consacrées à son deuxième passage au 10, Downing Street sont éclairantes. L’obsession churchillienne du « Sommet » avec les Soviétiques et les Américains le détourne de la politique intérieure. En 1954, The Economist parle de « buttskelisme » en rapprochant la politique du précédent ministre de l’Économie, le travailliste Hugh Gaitskell, et celle du conservateur « Rab » Butler. Mais même quand il perd, le Lion gagne. Parce qu’il emporte notre sympathie ?

En 1929, Churchill écrit un essai admiratif sur George Bernard Shaw, qui débute ainsi : « M. Bernard Shaw a fait l’objet d’une de mes toutes premières antipathies ». Pour Richard Burton, qui l’incarne dans The Gathering Storm en 1974 : « Jouer Churchill, c’est le haïr ». Winston aime se trouver des miroirs : il écrit de T. E. Lawrence qu’il « a toujours dominé tous ceux avec qui il entrait en contact. Tous se sentaient en présence d’un être hors du commun. Tous comprenaient que ses réserves latentes de force et de volonté étaient incommensurables ». Mais, plus loin : « cet ascendant stimulant tenait en grande partie à son dédain vis-à-vis de la plupart des récompenses, des plaisirs et des conforts de l’existence ». À sa mort, Churchill « verse des larmes. Elles ne sont pas feintes car il voyait en Lawrence à la fois le reflet et l’antireflet de lui-même », suggère Antoine Capet.

Dans leur correspondance, l’ex-Édouard VIII et son épouse Mrs Simpson surnomment Winston « Cry Baby », le pleurnicheur. Lorsque le futur duc de Windsor abdique pour convoler avec la divorcée américaine, le député pleure. Il pleure aussi devant le Lady Hamilton d’Alexander Korda. Il ne peut « s’empêcher d’essuyer une larme » au chevet du général Marshall mourant, en 1959. Mais il y a aussi le flambeur des Dardanelles, qu’il qualifiera de « pari légitime » – « ce que les rescapés mutilés et les familles des victimes ne lui pardonneront jamais ». En mai 1945, ce joueur invétéré imagine l’opération « Unthinkable » qui vise à retourner les alliés anglo-américains contre l’URSS. L’état-major britannique la déclare « irréalisable ».

Antoine Capet, Churchill. Le dictionnaire

Winston Churchill, en 1900

Il écrit, il peint, il voyage ; il n’est pas toujours fidèle à sa légende. Sa détestation du cheval est un mythe, par exemple. Les lecteurs qui approcheraient ce Dictionnaire Churchill en profanes (et l’ouvrage, précis, riche, bien ordonné, s’y prête magnifiquement) verront que nombre de ses bons mots sont apocryphes, ou repris. Mais pas ce splendide zeugma avec lequel il résume l’année 1923 : Churchill, battu dans la circonscription de Leicester-Ouest, s’éloigne du parti libéral, tout en se remettant d’une opération de l’appendicite effectuée à la fin de l’année 1922 : « Je me retrouvais sans portefeuille, sans siège, sans parti et sans appendice ».

On ne peut conclure sans évoquer la boisson. Pour le whisky, il ne boit presque que du Johnny Walker Red Label, largement coupé à l’eau. Il dédaigne les vieux malts. Ne sirote jamais de bière. Et comme les Cubains baptisent « churchill » un module de cigare (17 cm de long sur 18 mm de diamètre), Odette Pol-Roger introduit avec le millésime 1975 la « cuvée spéciale Sir Winston Churchill ». À Épernay, la maison siège au 1, rue Winston-Churchill. La cuvée se présente elle-même comme « robuste, charpentée et mature ».

Denis Bidaud

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