De l’échange des peuples comme solution à la guerre

Catherine Gousseff, historienne des migrations, dans Échanger les peuples – Le déplacement des minorités aux confins polono-soviétiques (1944-1947), étudie un cas resté douloureux dans les mémoires locales, celui des échanges entre Polonais et Ukrainiens de part et d’autre de la nouvelle frontière imposée par Staline.


Catherine Gousseff, Échanger les peuples – Le déplacement des minorités aux confins polono-soviétiques (1944-1947). Fayard Histoire, 414 p., 22 €


Doit-on échanger des peuples pour avoir la paix ? Il semble que oui. Ce serait même pratique. Cela permettrait de tracer des frontières naturelles. Aujourd’hui, alors que reviennent les pratiques génocidaires et les épurations ethniques, l’idée paraît discutable, voire criminelle. On parle plutôt d’enracinement et de droit au retour. Pourtant, au milieu du XXe siècle, l’échange faisait consensus.

Et ce n’est pas triste ! L’emploi des termes résume la réalité – on a parlé d’échanges puis de transferts ou même de déportations –, réalité des misères, des violences et du chaos d’une sortie de guerre. En fait, cette notion d’échange découle d’un consensus politique des élites européennes durant les années trente et quarante, de la conviction que « l’existence de groupes allogènes dans le corps des nations » était l’une des « grandes causes de l’esprit guerrier qui soufflait sur l’Europe », d’où la « nécessaire éradication des minorités au sein des États-nations ». Cette conviction a été confortée par la Seconde Guerre mondiale, malgré l’expérience de la Shoah. Winston Churchill en fut même un des premiers défenseurs, plaidant en 1944 devant la Chambre des communes le déplacement de millions d’Allemands ou de Polonais : « Un grand ménage sera fait », avait-il lancé. Et ces transferts ont été actés par les conférences de Téhéran, Yalta et Potsdam.

L’idée était donc là, partagée par les Alliés vainqueurs. Staline, qui avait déjà puni bien des peuples en déplaçant des populations, y voyait un moyen de consolider son empire et de sécuriser sa frontière occidentale avec la turbulente Pologne. Catherine Gousseff, en bonne historienne, puise ses informations aux meilleures sources, les archives soviétiques et polonaises, et les croise avec des mémoires et des témoignages qu’elle a collectés auprès d’une quarantaine de survivants ukrainiens ou polonais. Son livre, écrit d’une plume alerte, brosse un tableau saisissant de cette aventure qui a concerné près de deux millions de personnes trois ans durant. Les Polonais de Volhynie et de Galicie ont été déplacés principalement vers les territoires « recouvrés », anciennement allemands, à l’ouest de la Pologne. Les Ukrainiens (parmi lesquels une minorité Lemko) ont dû quant à eux quitter leurs terres du sud-est de la Pologne pour des kolkhozes au centre de l’Ukraine, ou ont été dispersés à l’ouest du territoire polonais.

En septembre 1944, un accord avait été signé entre le pouvoir soviétique et le gouvernement provisoire que l’Armée rouge venait d’installer à Lublin. Il stipulait « que les transferts des minorités polonaises et juives polonaises devaient s’effectuer sur la base de la libre volonté des individus et qu’ils étaient fondés sur le principe de réciprocité. » Or, rien n’était acquis, ni la volonté de partir, pour des populations enracinées sur ces territoires depuis des siècles, ni la réciprocité. L’auteur étudie les administrations ukrainiennes et polonaises chargées de l’opération, la première installée à Lublin, la seconde à Lwów. Celles-ci ne sont pas préparées et sont souvent incompétentes. Les bureaucrates ukrainiens ne parlent pas polonais. On trouve dans la direction polonaise des communistes anciennement déportés au goulag. Ces administrations doivent suivre les directives de Nikita Khrouchtchev sous la surveillance du NKVD (le Commissariat du peuple aux affaires intérieures, i.e. la police politique de l’URSS), qui lança plusieurs offensives répressives, y compris contre les agents de ces bureaux.

Les réticences au départ sont nombreuses et fortes de part et d’autre. Plusieurs facteurs jouent selon les populations (les Ukrainiens sont surtout des petits paysans pauvres) : la possibilité ou non d’emporter le bétail, les moyens de transports, etc. De plus, les relations entre les groupes concernés sont très violentes depuis les années trente. Pendant la guerre, les massacres et pillages contre les Polonais en Volhynie, la collaboration des organisations nationalistes ukrainiennes avec les Nazis, puis l’acclamation de l’armée soviétique par les Ukrainiens lors de son arrivée en Pologne, nourrissent les haines mutuelles. Inversement les Polonais d’Ukraine, principalement concentrés dans les villes (Lwów, Stanislawów, Drohobycz) sont perçus comme des colons par les Ukrainiens. A cela s’ajoute la brutalité de l’administration polonaise à leur égard. Grâce à une description minutieuse de la lente et difficile mise en place de ces programmes de déplacement, Catherine Gousseff montre tout simplement l’impossible prise de contrôle du territoire par l’armée soviétique et les administrations communistes naissantes, encore renforcée par la présence du NKVD.

Tout cela se déroula en effet dans un climat de guerre civile. Parmi les deux populations existaient des groupes armés issus des deux résistances ennemies : les Polonais de l’AK (l’Armée de l’intérieur) défaite en Volhynie et pendant l’été 1944 à Varsovie, et l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) qui avait massacré les Polonais de Volhynie et collaboré avec les Nazis. Or ces deux mouvements se trouvaient, après le retrait des Allemands, en « position d’affrontement réciproque » tout en étant engagés « dans la lutte contre les nouvelles autorités étatiques ». Leurs objectifs à propos de la frontière « étaient radicalement concurrents, (…) mais aboutissaient à la même conclusion : une opposition ferme au principe des évacuations des minorités. Insurgés ukrainiens et polonais s’adressèrent d’abord chacun aux leurs avec ce seul mot d’ordre : ne pas bouger. » Ces « bandes », selon les archives du NKVD, virèrent effectivement au banditisme et beaucoup dégénérèrent en se livrant aux pillages. La fixation définitive du tracé de la frontière, mi-1945, radicalisa les positions et les luttes interethniques, ce qui n’empêcha pas non plus le « développement de connivences » entre Ukrainiens et Polonais, grâce notamment à l’église catholique, face à l’occupant soviétique. Ce fut une grande pagaille.

Il faudrait également évoquer les conditions d’accueil des Polonais devenus « de seconde zone » dans les territoires recouvrés (Chapitre V), ou la déception des paysans ukrainiens. Leur départ, écrit Catherine Gousseff, « fut une histoire tragique, inscrite dans un crescendo de violences sans précédent pour arracher les hommes de leurs terres et les forcer à prendre la route de l’Est. » L’épilogue de cette histoire fut d’ailleurs « inattendu ». A la mi-1946, les opérations d’évacuation étaient officiellement terminées. 500 000 Ukrainiens étaient partis, et la frontière fermée. Or beaucoup avaient cependant échappé à l’échange. Un an plus tard, l’armée polonaise investit à nouveau la zone anciennement ukrainienne autour de Przemysl. « Une véritable chasse aux Ukrainiens restants fut entreprise qui conduisit au départ forcé d’au moins 140 000 personnes, à partir du printemps 1947. » Il s’agit de l’opération Vistule (Wisła), de sinistre mémoire. Des villages furent saccagés et brûlés, les familles furent entassées dans des camions et dirigées, non pas vers l’URSS mais vers les territoires « recouvrés » de l’ouest, où elles furent soigneusement dispersées (et mal accueillies). L’armée polonaise avait fait table rase (Chapitre VI). Ce fut dans ces conditions que se déroula, pour les populations civiles, ce terrible grand échange.

Numéro spécial de Karta, une revue indépendante d'histoire, parue en Pologne pour le soixantième anniversaire de l'opération Vistule.

Numéro spécial de Karta, une revue indépendante d’histoire, parue en Pologne pour le soixantième anniversaire de l’opération Vistule.


Crédit pour l’image à la une : © Fayard

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