Le talent souffle où il veut

Un premier roman vous tombe entre les mains, d’un auteur inconnu, Anton Beraber, au titre aussi peu prometteur de découverte que possible : La Grande Idée, quésaco ? Quelle drôle d’idée ! Comme dit le docteur Otto Lidenbrock en retournant en tous sens le manuscrit énigmatique du Voyage au centre de la terre de Jules Verne (dont le titre au moins est « apéritif » selon l’adjectif de Barthes) : « Cela n’a pas le sens commun. »


Anton Beraber, La Grande Idée. Gallimard, 573 p., 22 €


Soyons tout de même un vrai lecteur, c’est-à-dire un lecteur curieux, ouvrons le livre d’Anton Beraber. Tiens ! Un bel exergue de l’Odyssée (Calypso, câline, s’efforce de retenir Ulysse auprès d’elle en lui offrant l’éternité), et puis tout de go ceci, à l’italique, une amorce de discours rapporté qui semble prolonger, sur le mode du désabusement, les mots tendres de la belle nymphe : « Alors il se pencha vers moi et, comme s’il partageait un secret, me souffla : ‟Le monde, monsieur, souffre de la banalité désespérante de notre espèce.” » Diable ! il y a là un ton, une attaque. Il faut y aller voir de plus près.

Et voilà comment on s’embarque au long cours dans une histoire insolite à coup sûr, délirante parfois – mais un délire savamment maîtrisé –, qu’on ne quittera plus. Quelle histoire ? À la résumer bêtement, linéaire et appliquée, en apparence. Une suite d’interviews de personnages très différents qui auraient peut-être (rien n’est moins évident) à dire quelque chose sur un homme au nom improbable, Saul Kaloyannis, à la fois biblique et grec, à propos duquel leur témoignage est sollicité par un narrateur anonyme, un étudiant qui a décidé de consacrer une thèse à ce héros.

Enfin, héros, on n’en sait trop rien, et ce ne sont pas les copieuses dérives verbales le concernant qui nous l’apprendront. Il pourrait aussi bien s’agir d’un salaud, un traître à la patrie, un déserteur qui, à la tête de sa compagnie de soldats réguliers (ou de partisans), les a laissés choir et s’est enfui aux confins de la Bulgarie, des Balkans, et de là en Amérique, puis est revenu au pays natal pour y être enterré clandestinement, quelque part dans le Péloponnèse, par une femme aujourd’hui très âgée, qui est sans doute sa mère. Piteux qui plus qu’Ulysse a raté son voyage…

Le Péloponnèse, aujourd’hui : ah ! voilà des indices ! Mais quel « aujourd’hui » ? Il date des années 70 de l’autre siècle. Qu’à cela ne tienne, il doit donc y avoir du roman historique là-dessous, un genre canonique, bien répertorié, qui offre aux amateurs (dont je ne suis pas) de l’aventure et du vécu, du solide volontiers saignant, un peu d’imaginaire bien entendu, mais sagement contenu dans les bornes de hauts faits avérés.

Anton Beraber, La Grande Idée

Anton Beraber © Francesca Mantovani

Alors, en effet, si l’on creuse un petit peu à partir des très rares détails historiques fournis sans qu’ils soient développés par le texte, on découvre au roman un mince substrat authentique, étrangement décalé par rapport à l’actualité contemporaine, puisque « la Grande Idée » désigne une des séquelles de la guerre de 14. Au cours du conflit, la Grèce avait vaillamment combattu aux côtés des Alliés, ce qui lui valut de bénéficier d’une partie des dépouilles de l’Empire ottoman vaincu et, en 1919, non seulement de doubler son territoire propre, mais encore de se voir confier par le traité de Sèvres en 1920 l’administration de la ville et de la région de Smyrne en Turquie. Il n’en fallait pas plus pour que, dans son exaltation patriotique, l’antique puissance coloniale se lançât dans le rêve d’une reconquête de l’Asie Mineure, où avait jadis triomphé l’admirable culture hellénistique de Milet. Telle était « la Grande Idée », et le roi Constantin l’appuya d’un corps expéditionnaire qui devait bouter les Turcs affaiblis hors d’une partie de leurs terres, grâce à la bienveillante neutralité et même à l’appui de l’Occident.

Las ! Mustapha Kemal allait écraser les troupes grecques pendant que les Alliés précédemment unis contre les empires centraux regardaient ailleurs, et ce fiasco militaire entraîner l’abdication du roi en 1923, la République en 1924. La Grande Idée était ensevelie, l’Asie Mineure où les Achéens et l’un de leurs chefs, Ulysse, avaient pris et détruit Troie ne serait pas reconstituée.

Dans ce contexte, Saul Kaloyannis, dont le patronyme porte ironiquement inscrite l’idée de beauté et de justice (kalos), serait l’un des officiers fuyards de l’armée du roi Georges II, fils de Constantin, et son interminable voyage de retour vers la Grèce, après triste errance et exil new-yorkais, reproduirait, en épopée pitoyable, la noble tragédie de l’époux de Pénélope. Mais il se pourrait bien aussi que ce roman à triple fond, qui met en scène deux déceptions, celle née de l’effondrement de la Grande Idée (en 1920) et celle de l’échec cinquante ans plus tard (soit en 1970) d’une enquête qui ne permet d’éclaircir en rien la personnalité insaisissable de Kaloyannis le mutique, cache en fait une métaphore amère de la situation de la Grèce actuelle, coupable certes de folie des grandeurs en ayant vécu des années au-dessus de ses moyens, mais abandonnée lâchement à la banqueroute et à la misère par ses prétendus amis européens.

Il convient d’insister cependant sur le fait que les considérations hypothétiques ci-dessus sont pour l’essentiel oiseuses et que l’intérêt du livre d’Anton Beraber réside avant tout dans son exceptionnelle qualité littéraire. L’anecdote s’y montre toujours largement accessoire et la part belle y est faite, comme il se doit dans un véritable roman, au déploiement d’une poétique originale où l’emprunt (éventuel) à tel ou tel élément de la réalité a beaucoup moins d’importance que le traitement singulier du langage.

Anton Beraber, La Grande Idée

Signature du Traité de Sèvres, en 1920

Celui-ci, me semble-t-il, bénéficie d’un coefficient d’étrangeté qui pourrait bien résulter en partie de l’usage du français par un écrivain dont ce n’est pas la langue maternelle. Ainsi se justifieraient les très légères discordances qui parfois résultent de l’emploi d’expressions bien de chez nous d’une façon trop « au pied de la lettre » pour être pleinement naturelle. Surtout, l’avantage qu’offre une langue apprise, quand elle coïncide avec la profondeur d’une culture, c’est que l’écrivain n’hésite pas à traiter son instrument, non comme disposant d’un registre coutumier unique, mais, à la manière de l’organiste qui joue à la fois sur plusieurs claviers, en exploitant toute l’étendue des strates culturelles déposées dans le vocabulaire et la syntaxe par des siècles d’évolution.

Le français actuel de nombre d’écrivains « de souche », en particulier de ceux qui pratiquent la sinistre « écriture blanche », dans le récit de vie rapporté au plus près de l’expérience commune notamment, est pauvre car dépourvu de métissage. Anton Beraber, lui, manipule avec aisance une très pure langue classique mais qui de temps à autre fulmine d’éclats baroques, de parler trivial, et d’une manière générale de tout matériau convenant à sa verve du moment, ou à son humour sous-jacent, qui l’un comme l’autre sont délectables.

Oserai-je dire que l’amateur de littérature se fout de la vérité factuelle ? Non, mais il croit à la vérité poétique et non pas naturaliste d’un texte, y compris chez Zola, qui n’est jamais si grand que lorsque, dans Nana, il laisse sa propre libido scribendi, issue de sa libido tout court, parcourir le corps de sa créature. « L’imaginaire, écrit Breton, est ce qui tend à devenir réel. » Tel est le secret de la poésie qu’il produisait lui-même, en particulier en prose.

Il est non moins vrai que le réel est ce qui tend à devenir imaginaire en art, et que tel est le secret du roman qui entend dépasser la recension dormitive de « petits faits vrais ». Dans La Grande Idée, on trouvera de beaux exemples d’effets de réel émanant de l’imaginaire en liberté – voir le récit fantasmagorique de la traversée de l’Atlantique par Saul Kaloyannis, qui fait fi de la vraisemblance avec la même audace que celle d’Homère jetant la nef d’Ulysse contre les monstres rocheux Charybde et Scylla, ou l’évocation des laissés-pour-compte de l’Amérique repêchant les carcasses de voitures tombées dans le fleuve. Le reportage y côtoie l’hallucination, le sordide s’y mue en beauté.

Telle est la littérature que nous aimons, non point tape-à-l’œil mais exacte à force d’être créée par une invention verbale gonflée de talent poétique, non de suffisance besogneuse. Vraie, en somme, d’être bâtie de mots qui savent qu’ils sont des mots. Une littérature qui, aujourd’hui, paraît venue d’ailleurs, tant elle se fait rare.

Maurice Mourier

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