Âme sensible

Fascinée depuis l’enfance par sa cousine Maria, « l’enfant perdue du cinéma », Vanessa Schneider lui adresse un livre-lettre en forme de transfert : fort, beau, émouvant.


Vanessa Schneider, Tu t’appelais Maria Schneider. Grasset, 256 p., 19 €


Sans doute le cinéma ne lui a-t-il pas vraiment rendu service ; tout juste s’en est-elle servie, elle, comme d’un pauvre exutoire, une planche de salut, mais pourrie sur les bords, un miroir par trop déformant, une allumette que l’on craque pour faire la lumière dans le noir de sa vie et qui s’éteint très vite, faute d’oxygène. Ainsi a vécu Maria Schneider, « âme sensible » prise très jeune dans le piège d’une époque et de ses fantasmes ; ainsi est-elle morte, oubliée ou presque, un jour de février 2011 ; ainsi revient-elle dans Tu t’appelais Maria Schneider, un livre écrit presque à deux, pour deux, et qui tente de réparer une vie, comme on répare un oubli : « Tu avais cinquante-huit ans lorsque tu nous as quittés. On explique communément que ce n’est pas un âge pour mourir. Cet âge, pour être honnête, nous n’aurions jamais cru que tu l’atteindrais un jour. Tu fais partie de ces personnalités dont on se dit, lorsqu’on apprend leur décès, qu’on les pensait disparues depuis des années tant elles semblent appartenir à un passé lointain. »

Ce n’est pas tout à fait son premier rôle, mais c’est tout comme. Un rôle qui ne se refuse pas, comme le partenaire qui va avec (Marlon Brando), dans un film qui n’était pas taillé pour elle, mais chut ! on se garde bien de le lui dire. Bertolucci est comme ça, il veut une actrice au débotté et à sa botte, un corps-objet docile, facile, pour un sujet qui ne l’est pas. Le dernier tango à Paris se taille une réputation dès avant sa sortie en salle : insolite, dérangeant, scandaleux, sulfureux. Intéressant ? cela resterait à revoir…

De fait, qui se souvient du Tango se rappelle peut-être moins la teneur (ne parlons pas de tenue…) du film, qu’il n’a encore en mémoire cette « fameuse » (quel mot…) scène de « sodomie au beurre ». Imaginée et suggérée par Bertolucci à Brando sans que Maria Schneider ait été mise au courant, la scène est vécue comme un viol par la jeune fille/femme, qui n’était même pas majeure au moment du tournage. Drame de la pudeur, de l’intimité et de l’exposition, le film devient très vite un fardeau impossible à porter pour l’actrice qui commence sa carrière : « La sortie du Tango est une explosion dont l’onde de choc te pulvérise en quelques semaines. Tu as vingt ans, tu n’es préparée à rien de ce qui t’attend, la violence des attaques, les insultes dans la rue, les crachats, le piédestal sur lequel t’installent tes admirateurs, les portes grandes ouvertes, les sollicitations des metteurs en scène que tout le monde s’arrache. Il y a soudain trop de tout dans ta vie : trop de désir, trop d’agressivité, trop de reproches et de tentations, trop de caresses, et de coups. »

Vanessa Schneider, Tu t’appelais Maria Schneider

Maria Schneider, âgée de dix-neuf ans

« “Peut-on aimer Maria ?” Cette question, en cette année 1972, la presse la retourne dans tous les sens sans trouver de réponse satisfaisante […] Les féministes sont parties en guerre contre le film […] Les magazines féminins ne savent pas comment se saisir du sujet. Ils sont aimantés par la beauté de Maria, sa crinière indocile, la provocation qui semble s’exhaler de sa nudité dévoilée et offerte. Elle les grise et les inquiète à la fois. »

Si le livre de Vanessa Schneider est un réquisitoire sans concession contre un cinéaste sans scrupules, bourreau-bouffon de ses fantasmes, il est sans doute aussi une question posée à une époque, post-soixante-huitarde pour aller vite, ses pouvoirs et ses limites, pour aller encore plus vite. Que Maria Schneider apparaisse dans The Ballad of Sexual Dependency de Nan Goldin est tout sauf le fruit du hasard. Son image, son visage, son corps même correspondent à ce mélange de désir et de tristesse qui caractérise un certain milieu dans ces années-là (et dont Eva Ionesco pourrait être l’autre « parfait » symbole). Admirablement décrits par l’auteure, ces portraits sont malheureusement criants et cruels de vérité : l’alliance du soufre et de la souffrance…

Ironie du sort : Maria Schneider a joué dans 58 films, soit l’âge de sa mort. Mais le Tango a tout recouvert, comme un drap noir le reste de sa vie. Il y a bien sûr quelques apparitions anodines… et deux rôles, remarquables. Quand elle joue Michelle dans La baby-sitter de René Clément : « Dès le premier plan, avant même le générique, ta beauté sature la pellicule » ; quand elle est « La Fille » dans Profession : reporter de Michelangelo Antonioni. Deux films qui, pour des raisons différentes, lui vont parfaitement, comme on le dit d’un vêtement : « Profession : reporter parle de mensonge, d’identité, de qui l’on est vraiment, de la tentation universelle de quitter sa vie pour une autre. En anglais, il s’appelle The Passenger. Tu es une passagère, Nicholson est un homme de passage. Tu l’aides à fuir et il t’aide à te fuir. »

Peut-être Maria était-elle faite pour le cinéma. Mais peut-être le cinéma n’était-il pas fait pour elle… Que lui a t-il donc manqué pour être ce qu’elle ne parvint pas à être ? Enfant d’une mère par trop « mal aimante » et d’un père en moins (Daniel Gélin), qui ne l’a pas reconnue, ou si peu, Maria Schneider a vécu comme une demi-vie. « L’enfant perdue du cinéma » l’était déjà bien avant. Le grain de la pellicule n’ayant fait que révéler ses failles : « Nicole Garcia, à qui l’on demandait un jour pourquoi elle était devenue actrice, avait répondu : ‟Pour un regard qui m’a manqué”. Toi Maria, tu as manqué de tous les regards, de tous les égards… »

Vanessa Schneider, Tu t’appelais Maria Schneider

Vanessa Schneider © J.-F. Paga

Heureusement, il y a les autres, les vrais autres. Celles et ceux qui ont été là, pour elle, avec elle, qui sont allés vers elle, ont tenté, n’ont pas osé mais l’ont aimée, c’est sûr. Vanessa Schneider leur rend grâce avec tact, sans affectation aucune : Brigitte Bardot en aile protectrice de toujours, Alain Delon le grand frère des débuts, Frédéric Mitterrand qui ne l’a jamais oubliée, et l’amie A., de tous les jours, A. comme amour, simplement, merveilleusement.

Et puis, il y a Vanessa, la cousine, sa cousine… l’enfant qui joue sur la dalle, en bas de son immeuble, image qui contraste avec cette enfant de la balle, de seize ans son aînée. Car le miroir est imparfait. La gloire naissante de Maria ne se reflète pas forcément dans les yeux de la petite Vanessa. L’une fascine l’autre, mais l’autre a peur : « Tu m’attires sur tes genoux : ‟Toi tu n’as pas peur de moi, hein ? Je ne te fais pas peur ?” Je dis ‟non” de la tête. Je te serre très fort avec mes petits bras, je glisse mon visage dans ton cou, à travers la forêt de tes cheveux, je couvre les piqûres d’aiguille d’une pluie de baisers pour que tu me croies. » De même, la fierté de la connaître a du mal à s’accorder avec la honte d’être reconnue comme étant la cousine de… : « En classe, je veux que l’on m’oublie, je donnerais tout pour être transparente. Surtout ne pas me faire remarquer. Jamais. »

Qui était Maria dans la famille Schneider ? Une pas tout à fait fille de, une presque cousine, un fantôme de femme… C’est le plus grand mystère et la plus grande part de beauté de ce livre que de nous faire entendre une existence qui aurait absorbé le malheur familial alentour, comme un buvard absorbe l’encre, la mélancolique encre : « Un parcours qui fait écho à celui des femmes de notre famille, une trajectoire que j’aurais pu suivre, que nous aurions pu suivre, nous, les autres cousines, si tu ne t’étais pas, d’une certaine manière, sans le savoir ni le vouloir, sacrifiée pour nous. »

Dans ce livre qui n’est ni exactement un portrait, ni exactement une lettre, mais peut-être les deux, se dessine comme une image en creux : l’empreinte visible-invisible d’un transfert que l’on pourrait nommer transfert de pudeur et, aussi bien, le sentiment d’une pudeur liée à ce transfert : d’une âme sensible à l’autre : « Parfois, au cours de rencontres familiales, tu faisais allusion à ce livre. Tu disais que tu n’étais pas encore prête, mais que nous le ferions un jour. Je faisais semblant de te croire, je me doutais que tu ne t’y résoudrais jamais. Je savais alors que je l’écrirais seule. Non pas ton histoire, qui t’appartient et dont je sais finalement si peu de choses, mais la nôtre. »

Roger-Yves Roche

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