Le nom caché

Les fidèles lecteurs d’En attendant Nadeau savent que Georges-Arthur Goldschmidt  n’est pas précisément un modéré. Ils ont pu constater que la verve de notre vieux camarade est particulièrement stimulée lorsqu’il entreprend de pourfendre ce qui lui paraît la béate germanophilie de certains intellectuels français. Elle ne l’est guère moins pour chanter les mérites de la France laïque et républicaine.


Georges-Arthur Goldschmidt, L’exil et le rebond. L’Éclat, coll. « Philosophie imaginaire », 96 p., 12 €


Contraint de quitter son pays natal en 1938, à l’âge de dix ans, il fut accueilli et caché en Haute-Savoie et devint français, professeur d’allemand et traducteur. Peut-être parce qu’il paraît à l’occasion des « trois fois trente ans » de son auteur, ce livre-ci adopte un ton presque serein. Il n’en est que plus émouvant. La famille de Georges-Arthur Goldschmidt est de celles que les nazis ont poursuivies en tant que juives – son père a été déporté à Theresienstadt – alors qu’elles ne se vivaient nullement comme telles : à Theresienstadt, son père a continué d’exercer sa mission de pasteur protestant.

Georges-Arthur Goldschmidt est donc juif au regard des nazis mais pas au sien propre. Né protestant, il est devenu plutôt catholique sous l’influence des jésuites qui l’avaient recueilli et protégé durant la guerre, avant de s’éloigner de toute attache religieuse. Il n’est évidemment pas le seul à s’être trouvé dans cette position de n’être juif que du point de vue des antisémites ; ce fut aussi le cas d’un des plus grands poètes allemands, Heinrich Heine, ce protestant exilé à Paris pour fuir l’antisémitisme de l’Allemagne romantique. Il n’y a même pas besoin de savoir qu’il lui est apparenté pour comprendre l’attachement particulier que Georges-Arthur Goldschmidt témoigne pour Heine, qu’il cite volontiers, y compris pour nourrir sa hargne contre une certaine bonne conscience philosophique qui ne veut pas voir à quoi mènent certains mots.

Georges-Arthur Goldschmidt, L’exil et le rebond

Georges-Arthur Goldschmidt © Jean-Luc Bertini

Quand on félicite le nonagénaire pour sa vigueur intellectuelle encore intacte, il prétend, nonobstant un rythme impressionnant de publication – presque annuel –, n’avoir plus la force d’écrire. Et puis, il concède une fierté curieusement placée puisqu’elle touche un aspect de son existence pour lequel il ne peut avoir la moindre responsabilité : l’extraordinaire longueur des générations dans sa famille. Son père avait 55 ans à sa naissance ; son grand-père était né en 1832 et son arrière-grand-père en 1794, trois ans avant Heine. Il n’est de fait pas si fréquent de parler au XXIe siècle avec quelqu’un dont un arrière-grand-père était né au XVIIIe … L’emploi du mot « fierté » commence par surprendre, et puis l’on mesure la portée d’une telle continuité, son poids dans la constitution d’une personnalité, tout particulièrement de qui fut chassé de son pays au seuil de l’adolescence. Un pays dans lequel les nazis avaient décrété œuvre « d’un poète inconnu » ce Lorelei qu’ils ne pouvaient éviter de présenter aux enfants des écoles.

La conjonction de cette continuité vivement ressentie et de cette rupture fondatrice confère à Georges-Arthur Goldschmidt une position singulière. D’un exil survenu si tôt, on pourrait penser qu’il a conduit à une rupture totale avec le pays d’origine et sa langue. Au lieu de quoi, et à cause sans doute de ce sentiment si vif de la continuité, comprendre l’Allemagne, l’allemand et les Allemands aura été un des projets les plus constants de son existence intellectuelle. Même s’il n’y a pas lieu d’en être étonné, la position qu’en retour il adopte face à la France et au français, l’enthousiasme dont il fait preuve, a néanmoins quelque chose de surprenant, parfois gênant, même, pour celui qui n’ose se montrer si fier d’être Français et admire cet usage éblouissant de notre langue.

Quand il regarde l’Allemagne, il le fait en Français, sans doute, mais aussi avec la conscience aiguë que ce pays aimé l’a rejeté et qu’il porte la responsabilité d’un des plus grands crimes de l’histoire. Un Français dénué de la moindre ascendance allemande n’oserait sans doute pas se montrer aussi dur à l’égard des Allemands. Mais c’est une part de lui-même que Georges-Arthur Goldschmidt examine quand il écrit son « De l’Allemagne ». On ne peut mesurer la vigueur de son châtiment à l’aune d’un amour que l’on se hâterait de dire déçu. Car son but est moins de dénoncer une certaine Allemagne que de comprendre ce qui, dans la conscience allemande, dans le rapport au monde et à autrui que dicte la langue allemande, a pu mener à la catastrophe.

Georges-Arthur Goldschmidt, L’exil et le rebond

C’est par exemple cette absence de distance, cette manière de coller au concret, qui déconcerte souvent des Français étonnés du peu de distance que les Allemands entretiennent avec la vérité, leur manière de considérer que les choses peuvent et doivent être exactement dites telles qu’elles sont. Outre que la langue allemande n’incite pas à prendre des gants, elle a pour particularité la manière dont les mots s’y forment, par accrétion de préfixes qui donnent un sens immédiatement clair. Il n’y a pas une chambre et un bureau, mais une pièce à dormir et une pièce à travailler.

La conjonction de ces deux caractéristiques de la langue allemande a justifié l’assertion par Heidegger du lien particulier de celle-ci avec la réflexion philosophique, pour laquelle elle serait la langue par excellence plus encore que n’était le grec ancien ou le latin scolastique. Georges-Arthur Goldschmidt s’en prend aux Français qui se laissent berner par ce qu’il voit plutôt comme un coup de force, doublé d’une illusion. Toute la difficulté vient du fait que l’on ne peut s’en tenir à blâmer Heidegger de s’être forgé une langue violente. Si l’on pouvait dire de la langue d’Être et Temps ce que Viktor Klemperer disait de LTI, la langue du Troisième Reich, tout serait facile. Mais Heidegger travaille la langue allemande effective, il ne la tord pas comme font ses traducteurs pour donner à saisir ce qu’il a voulu dire.

Ce dernier livre de Georges-Arthur Goldschmidt est construit de manière à faire saisir la position singulière qui est la sienne, aussi bien par rapport à la France que par rapport à l’Allemagne. Il est fait de l’entrelacs de deux textes, l’un en italique qui raconte un exil précoce et l’autre en romain qui analyse la conscience allemande. On pourrait dire que le texte en italique décrit la subjectivité de celui qui dut fuir l’Allemagne à l’âge de dix ans, et que celui en romain a quelque chose d’objectif, l’un nourrissant l’autre. Ou, pour prendre les deux mots qui font le titre de l’ensemble, le « rebond » après « l’exil ». Il n’est pas difficile de comprendre comment cette histoire personnelle peut avoir façonné un Français plus attaché à sa francité que si celle-ci lui était échue sans qu’il y prît garde. De cela, il ne parle guère, même si le lecteur ne peine pas à le sentir à travers les lignes. En revanche, il insiste beaucoup sur sa connaissance de l’Allemagne, supérieure à celle des Français puisque l’allemand est sa langue maternelle, mais supérieure aussi à celle des Allemands du fait de l’extériorité de son point de vue.

Dans sa vigueur même, ce livre lumineux et attachant est, comme tous ceux de son auteur, très précieux pour comprendre l’Allemagne – et mieux l’aimer.

Marc Lebiez

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