La Littérature pour abri

Pour le lecteur familier de Georges-Arthur Goldschmidt, le titre Les collines de Belleville évoque les promenades en compagnie de son épouse, que l’auteur décrit à la fin du récit autobiographique La Traversée des fleuves, promenades propices à méditer sur le temps et sur l’existence, au-dessus des toits de Paris : « Des paysages se superposent et, au seuil de la vieillesse, l’étonnement de vivre reste le même, ce sentiment de l’enfance, d’en avoir réchappé de justesse et de n’avoir que par hasard été jeté dans celui qu’on est, comme si on n’existait qu’en surface. […] L’âge approchant, on attend moins de surprises aux tournants des chemins […]. En même temps, se produit comme une mise en photographie de ce qu’on voit passer à la fenêtre du train : on n’y situe plus l’avenir, mais, comme au premier jour, on s’étonne encore et s’émerveille de vivre. » 1

© Jean-Luc Bertini

© Jean-Luc Bertini


Georges-Arthur Goldschmidt, Les collines de Belleville, Jacqueline Chambon, 156 p., 16,80 €.


Cet étonnement émerveillé d’exister se décline dans l’œuvre de Georges-Arthur Goldschmidt selon une palette incroyablement riche et avec une vigueur inaltérable (que l’auteur utilise la première personne pour parler en son nom ou qu’il passe par le truchement du « il » et de son personnage Arthur Kellerlicht), sentiment d’existence où s’entremêlent plaisir et honte. Dans L’Esprit de retour, Arthur Kellerlicht, son baccalauréat fraîchement en poche, revient en visite en 1949 dans son pays natal, l’Allemagne, « pays de la réalisation des épouvantes d’enfance » 2, qu’il a quitté peu avant que la guerre n’éclate. Il se rend chez sa sœur aînée, épouse d’un Aryen et par conséquent tirée d’affaire. Illégitime, honteux, inutile, Arthur Kellerlicht fait alors l’expérience de ce retour au pays natal ennemi, dont il fut chassé à cause de ses « origines douteuses ». Ce même personnage (qui était déjà le personnage principal d’Un corps dérisoire, composé de LEmpan et du Fidibus, datant respectivement de 1971 et 1972, et réédités en 2011 3) est devenu dans Les collines de Belleville un jeune soldat français, appelé en Allemagne en 1954 pour remplir ses obligations militaires.

Le retour hante les textes de Georges-Arthur Goldschmidt, pendant inséparable de l’expérience matricielle qui nourrit l’œuvre entière, celle de la séparation d’avec ses parents qu’il ne reverra jamais vivants. En route vers l’Allemagne, pour la deuxième fois donc depuis son départ, Arthur Kellerlicht est dévasté par l’angoisse et le chagrin contenus, « la poitrine barrée par cette commode à tiroirs qu’il portait au-dedans de lui-même ». Il doit alors accomplir dix-huit mois de service militaire à Karlsruhe dans l’Allemagne occupée, servir sa nouvelle Nation, aux dépens de l’autre, celle dont il a fallu s’arracher. Arthur Kellerlicht occupe une place à part au sein du régiment et c’est évidemment lui qui sera envoyé dans une famille allemande à Noël, car il faut bien se concilier la population. Son expérience, retracée par de nombreuses anecdotes tout au long du récit, est des plus étranges : « Et lui, Arthur Kellerlicht, roulait français, carte d’identité de la République en poche, pliable avec écrit en haut RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, en pleine Basse-Saxe. Illégitime, de douteuse origine, ni chair, ni poisson, réchappé par mégarde, il roulait en spectateur là où d’autres étaient passés le ventre noué par l’angoisse, la faim, la désolation et l’attente de la mort ». Cette expérience est aussi des plus douloureuses, comme ce moment où le chant de l’enfance « Stille Nacht, heilige Nacht » rapporte à sa conscience « l’infinie douceur de cette langue désormais criminelle qui a si bien servi, dans toutes ses combinaisons possibles, à organiser le meurtre d’innocents, de coupables, de voleurs, d’escrocs, de saints, d’humains, tout simplement, cette merveilleuse langue de son enfance qu’il avait plus de sept ans durant cachée, recouverte, sans jamais lui laisser la moindre place pour rentrer en lui. »

La présence dans l’Allemagne occupée, défaite et pourtant encore bien là, d’Arthur Kellerlicht donne au personnage l’incessante impression d’être « en survol, au-dessus de lui-même », dans ces trains terribles, dans ces lieux effroyables, dans ces casernes où « huit ans plus tôt, de grands blonds avec trop de corps et de cheveux en brosse y montaient et descendaient l’escalier avec des dossiers pleins de croix gammées. […] prêts, si on leur en avait donné l’ordre, à fracasser les bébés contre la muraille. » Les corps sont ces vecteurs d’expérience, et côtoyer ces corps, les toucher, les sentir, vivants, après qu’ils ont traversé « tout cela », c’est aussi faire sienne l’abomination à laquelle on a échappé et vivre sa part d’ignominie. C’est dans les corps qu’Arthur Kellerlicht sent le mieux ce passé auquel on n’échappe pas, cette enfance allemande dans laquelle l’épouvante a pris naissance au plus près de plaisirs coupables : « Toute la “pensée” allemande était issue de ces jeunes gens fiévreux, arc-boutés dans les forêts en quête de “l’emplacement enthousiaste de l’esprit 4” auxquels les prépuces trop longs de l’enfance promettaient les délices des découvertes tardives. Mais ces découvertes tardives avaient aussi abouti à ces alignements de cuisse nue et de bras levés à l’oblique qui allaient bientôt se déverser sur les plaines russes et les villages français. »

Les corps sont omniprésents dans l’écriture de Georges-Arthur Goldschmidt, corps dans lesquels s’ancre le désespoir au moment du départ, où se dissimule la langue du crime, corps pisseux et désirant dont on a honte, toujours, parce qu’il faut bien payer son tribut, dans un mélange à peine avouable de plaisirs cachés et honteux, et de douleur. Dans Les collines de Belleville, la langue s’incarne davantage encore que dans les récits précédents, comme si la langue propre de l’auteur, dont on sait les atermoiements, naissait enfin pleinement à elle-même, dans ses caractéristiques propres et impartageables, comme langue d’une existence entière et d’une expérience proprement unique. C’est l’avènement d’une langue au plus près du corps et de l’enfance nue, tout à la fois exposée à la violence de l’exil et à la violence même de ceux qui accueillent, et auprès de qui l’on se réfugie, ceux-là mêmes qui infligent corrections et sévices. Le refuge ultime et unique, véritable, est donc celui de la langue qu’il faut recréer, celle de la littérature.

Le lecteur découvre dans Les collines de Belleville des passages d’une beauté éblouissante comme cette longue description du parc et de l’étang du château-orphelinat, en face des restes de l’abbaye de Maubuisson, qui donne à voir et à sentir une nature trouble et inquiétante : « Le matin, la nuit restait encore prise dans les recoins d’herbe et la rosée mouillait, froide, les chevilles. Au bout, surgissait de front la ligne double des énormes platanes qui bordaient l’étang, ils se dressaient des deux côtés, se rejoignant par-dessus, en cathédrale ; le haut frôlement du vent en parcourait les cimes, tour à tour ; des allées recouvertes de feuillages successifs longeaient les deux côtés de l’étang, dont la surface renvoyait, inverse, le ciel traversé de branches et de nuages blancs. Sur l’une des faces, au milieu d’un muret, se trouvait l’œillard dont le fort tirant faisait s’arquer l’eau proche. Le courant entraînait les feuilles tombées des platanes, elles arrivaient bords relevés. Des langues d’herbe les accompagnaient, se disposant en arc de cercle face à l’œillard. Quand les hasards du courant les avaient entraînées trop loin, ces flaques d’herbe tournoyaient lentement sur elles-mêmes et s’échouaient contre la rive pour, peu à peu, être entraînées elles aussi. »

La langue de Georges-Arthur Goldschmidt arrive à un degré d’intensité et de condensation qui parvient à rendre compte de manière palpable, charnelle, de ce qu’a représenté l’Allemagne pour Arthur Kellerlicht, après la guerre, Allemagne dans laquelle il lit à cœur ouvert ce qui a rendu possible l’abjection que l’on connaît. Et c’est entre ironie amère et douleur que le narrateur se rend à l’évidence : tout est rentré dans l’ordre, les images romantiques des forêts allemandes ressurgissent, telles qu’elles ont bercé l’enfance des Allemands dans les illustrations par Ludwig Richter des Volksmärchen des Deutschen (Contes populaires des Allemands) et le narrateur de conclure : « Les maisons maisonnaient, la table tablait, les téléphones téléphonaient. On pouvait se promener partout, des langues de paysage s’enfonçaient dans les villes, entre les lots ceinturés des quartiers de banlieue, où l’on se dénonçait de pavillon en pavillon, où chacun surveillait, farouche, la poubelle de l’autre. »

Arthur Kellerlicht montre tout au long du récit, au fil duquel surgit parfois de manière impromptue un « je », un regard plein d’acuité sur son existence entière, sur ce qu’il a pu considérer comme des faiblesses, des passades, dont il s’extirpe grâce au regard plein d’amour de la femme rencontrée. Les confessions sont à peine chuchotées à celle qui comprend tout à demi-mots, à celle dont l’amour inconditionnel remet tout en ordre : « Il avait suffi de quelques allusions, de quelques mots dits gorge serrée : fessée, déculottée à la badine, directrice, surveillant et tout avait été deviné. » Et le récit tout entier peut se lire comme un incroyable et émouvant hymne à cet amour qui a porté le narrateur sa vie durant, cette raison de vivre à laquelle Arthur Kellerlicht rend ici un hommage poignant. L’existence entière de cet homme est transcendée par « la compagne miraculeuse », raison d’être et sans doute aussi raison d’écrire, qui remet toutes choses en place et les rend si évidentes qu’elles peuvent enfin être écrites, dans cette langue pleine qui laisse le lecteur comblé.


  1. La traversée des fleuves, Seuil, 1999 ; Points, 2011, p. 409-410.
  2. L’esprit de retour, Seuil ( Fiction & Cie), 2011, p. 145.
  3. Un corps dérisoire – 1. L’empan, préface de Roger-Yves Roche – 2. Le fidibus, Presses Universitaires de Lyon, (Autofictions, etc.), 2011.
  4. Friedrich Hölderlin, Belle Garonne et les jardins, précédé de Hölderlin dans la renverse du souffle, trad. J.-P. Lefebvre, William Blake, Bordeaux, 2002 (note de l’auteur).

À la Une du n° 1