Theresienstadt, cité des morts

Theresienstadt, aujourd’hui Terezin, d’où reviennent les dessins d’Arthur Goldschmidt réunis dans Puisque le ciel est sans échelle, occupe une place à part dans la sinistre cartographie des camps nazis : Juifs autrichiens, Juifs du Protectorat, détenus âgés appartenant à l’élite sociale du Reich se relayèrent ou se croisèrent d’abord dans ce gigantesque ghetto situé à une cinquantaine de kilomètres de Prague, rapidement rejoints par des déportés d’autres provenances. Un espace étrange, surpeuplé, que les nazis utilisaient aussi à des fins de propagande, « un des pires camps de concentration qui superposa la farce à l’horreur », selon l’expression de Mathias Enard1.


Puisque le ciel est sans échelle. Dessins d’Arthur Goldschmidt au camp de Theresienstadt. Textes de Georges-Arthur Goldschmidt, Roland Baroin et Guy Pimienta, Annette Wieviorka, Marcel Cohen, Guy Pimienta, Roger-Yves Roche. Creaphis, 228 p., 30 €


La ville ceinte de ses remparts datant de l’empereur Joseph II, et la sinistre « petite forteresse » qui la jouxte, virent périr de faim, de maladie et de mauvais traitements plus de trente-trois mille personnes, et servirent d’avant-dernière étape sur terre à quatre-vingt-huit mille autres, envoyées vers les chambres à gaz de l’est. Bien que converti au protestantisme, Arthur Goldschmidt, magistrat de Hambourg d’origine juive, y fut déporté à près de soixante-dix ans. Ce livre permet de découvrir les dessins qu’il a rapportés après trois ans de détention2. Ce que montrent ces dessins n’a rien à voir avec les scènes cauchemardesques que suscite en nous la simple évocation de cette funeste période. Pas de tenues à rayures, pas de crânes tondus ni d’yeux exorbités : en dépit de quelques signes que le crayon d’Arthur Goldschmidt a d’ailleurs su capter, on vit encore à Theresienstadt – mais pour combien de temps ? Il ne faut pas se méprendre, car, comme l’écrit Georges-Arthur Goldschmidt, son fils, qui prit l’initiative de remettre les dessins au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, « les visages parlent par eux-mêmes et disent tous la même désolation ».

Ces dessins font certes partie d’une histoire familiale, mais ils ont à l’évidence valeur de documents et permettent de mieux approcher un aspect de la déportation encore mal connu. Car, comme le dit Annette Wieviorka, Theresienstadt reste de nos jours d’une « extrême complexité », et le visiteur peine à se représenter comment l’endroit a pu être un lieu de mise à mort lorsqu’il découvre ce véritable « ghetto Potemkine », conçu pour tromper l’opinion. Il est permis de croire que les croquis rassemblés ici en diront davantage qu’un long discours.

Est-ce l’éducation qu’Arthur Goldschmidt avait reçue à la fin du XIXe siècle qui l’incitait à conserver carnet et crayon à portée de main ? Possible. En tout cas, le besoin, l’envie de dessiner sont patents, et cela nous suffit. Peut-être leur auteur souhaitait-il garder pour lui-même ou pour sa famille la trace de ce qu’il avait vécu, une trace brute, immédiatement lisible, dépourvue de tout commentaire réducteur ; mais il est plus que probable que dessiner a d’abord été pour lui un moyen de tenir l’horreur à distance et d’opter pour la vie, en dépit de tout.

Avec le temps, les derniers témoins disparaissant, il paraît urgent de collecter pour la mémoire le plus de matériaux possible3. Les témoignages picturaux sur les ghettos, les camps de transit et de regroupement, ou même sur l’univers concentrationnaire, ne manquent pas (on songe aux tableaux de Zoran Mušič). Nombre de dessins, anonymes ou pas, sont parvenus jusqu’à nous, de simples esquisses aussi, qu’on retrouva cachées ou enterrées, comme d’ultimes signaux lancés vers un possible futur. Un graffiti, un simple nom, des initiales gravées sur un mur en bois suffisent à laisser une trace de passage, infime mais non dérisoire. À Theresienstadt même, où une vitrine de vie culturelle était soigneusement maintenue, des enfants ont dessiné, des artistes ont travaillé, à l’instar de Malva Schalek qui réalisa de nombreuses peintures avant d’être assassinée à Auschwitz.

Dans la vaste production artistique relative aux camps de déportation, les dessins d’Arthur Goldschmidt ne constituent donc pas une rareté. Mais leur force particulière pourrait bien résider dans le fait qu’à aucun moment on ne sent chez leur auteur une volonté d’assigner au dessin une autre fonction que celle de représenter, laissant à l’observateur extérieur le soin de juger. Les croquis, scènes de rue ou portraits soigneusement travaillés finissent par en dire beaucoup plus que ne le pourraient textes ou photographies.

Dessin d'Arthur Goldschmidt

La première partie, intitulée « Dessins du carnet », fut commencée dès 1942, année de l’arrivée de Goldschmidt au camp. Sur un carnet usé recouvert de moleskine noire ou de carton, des noms, des chiffres, des adresses sont autant de petites énigmes qui offrent à qui sait les lire des renseignements sur l’organisation de la (sur)vie à l’intérieur du ghetto. Mais l’intérêt se porte surtout sur les esquisses, les dessins plus élaborés, les portraits parfois datés et identifiés grâce à un nom, voire une signature. Le crayon s’attarde sur des scènes de la vie quotidienne : des femmes reprisent, quelqu’un sommeille, on voit des visages d’hommes couchés, semblables à des masques mortuaires… Quelques arbres, des paysages, un homme arborant un nœud papillon s’affaire autour de la chevelure d’une femme, s’improvise-t-il coiffeur ou est-ce une séance d’épouillage ? Là comme ailleurs, les scènes croquées sur le vif nous paraissent d’autant plus insolites que nous ne sommes pas sûrs de bien les interpréter (la clef est restée, elle aussi, à l’intérieur du camp). Des groupes, assez nombreux, d’ombres grises ou noires simplement esquissées, marchent apparemment sans but – à moins qu’elles ne s’avancent vers la sortie du ghetto, prenant la route d’une mort certaine. Mais le carnet montre qu’on meurt aussi à Theresienstadt même : une carriole tirée par des chevaux transporte ce qui ressemble fort à des cercueils, sans doute jusqu’au four crématoire qui existait bel et bien depuis la fin de 1942 et était capable d’incinérer jusqu’à deux cents corps par jour.

Les activités dépeintes n’en sont au fond pas vraiment : il émane des dessins une impression d’ennui, de vide, comme si l’on n’attendait plus rien, comme si le temps entre ces murailles n’était plus celui du dehors, était suspendu, arrêté en lui-même. Cette impression se confirme lorsqu’on regarde les portraits. Les personnages sont en général vus de profil ou de trois quarts. Leurs yeux ne sont pas dirigés vers le spectateur et, quand ils le sont, ils lui échappent : leur regard est braqué au-delà de qui les observe, vers un but perçu par eux seuls, comme si tous déjà savaient leur sort scellé – la seule incertitude étant l’heure à laquelle adviendrait l’inéluctable. Il n’y a plus rien à voir, le présent n’est plus qu’attente glacée et effroi. Et tout cela dans l’indifférence du paysage : car jamais il ne devient lieu de mémoire sans l’intervention de l’homme, la nature sinon recouvre tout. Une eau rougie de sang a tôt fait de redevenir aussi limpide qu’avant, et la terre finit toujours par recouvrir toutes les traces.

Theresienstadt vue par Arthur Goldschmidt semble figée, les arbres y prospèrent pendant que meurent les humains, et nulle révolte ne gronde. C’est comme si les repères habituels se dérobaient, perdaient leur sens aux yeux du spectateur. Theresienstadt est un semblant de ville, une apparence : on y singe la vie, mais on se sait dans l’antichambre de la mort.

Goldschmidt portrait

La seconde partie est consacrée aux « dessins sur feuilles volantes », d’une facture souvent plus aboutie. On découvre d’abord la citadelle, la muraille nue et les bâtiments, puis apparaissent les humains, toute une série de portraits datés pour la plupart de 1943 ou 1944. Ce sont essentiellement des personnes âgées, conformément à la première vocation du camp, mais on voit aussi un enfant dans une étrange esquisse qui évoque la Sainte Famille. La mention manuscrite « vergast » (gazée), au bas du portrait d’une femme, nous surprend : Arthur Goldschmidt l’a-t-il ajoutée après coup, ou savait-on déjà avec précision le sort réservé aux détenus qui s’en allaient ? Ici, ce sont des déportés dans leurs baraquements, couchés sur leurs châlits. Là, la célébration d’un mariage juif, d’un culte chrétien (un enterrement ?) – ce qui nous rappelle qu’Arthur Goldschmidt s’est occupé de la communauté protestante du camp. Ailleurs, c’est un violoncelliste qui joue, et même tout un orchestre : les dessins illustrent au quotidien ce qui fit la particularité de Theresienstadt, cette illusion de vie normale, où les enfants allaient à l’école, où l’on donnait des concerts et créait des opéras (Brundibár, le plus connu, fut interprété en 1943 par les enfants du camp), où l’on filmait pour la Croix-Rouge des détenus en apparence bien traités, avant de les envoyer rejoindre les cendres de leurs prédécesseurs.

Et le recueil s’achève sur des paysages vierges de toute présence humaine, visiblement dessinés après la libération du camp puisque Goldschmidt ne fut rapatrié que trois mois plus tard, fin juillet 1945. Des paysages magnifiquement travaillés qui attestent du talent de leur auteur, et nous laissent, par leur atmosphère faussement romantique, une impression indéfinissable, comme si se refermait imperceptiblement la parenthèse qui fit de ces lieux l’annexe de l’enfer.

Puisque le ciel est sans échelle… Quel effet laisse donc en suspens cette cause étrange ? Voilà tout à coup la verticalité abolie, le songe de Jacob rendu nul et non avenu. Le titre donné au livre, emprunté au texte de Guy Pimienta, s’accorde en tout cas aux regards transparents des personnages qu’Arthur Goldschmidt a fixés pour toujours sur le papier, regards dirigés vers un ineffable au-delà du champ, définitivement inaccessible aux autres. C’est que la vie perd son sens quand on se heurte sans cesse aux murailles d’une forteresse dénaturée, quand l’enfermement brise tout espoir et qu’on se sait en sursis. Il n’y a plus d’autre dimension envisageable, plus de sacré, on ne sait même plus si Dieu est mort ou s’Il reste désespérément absent, indifférent au sort de ses créatures. À moins qu’Il n’ait décidé de leur envoyer ces épreuves ? Ce qui ressort des dessins, c’est cette interruption de l’humain, cette suspension étrange de l’espace et du temps, prélude à un avenir déjà inscrit dans les yeux, l’immobilité coupable des choses, les simulacres de vie qui s’esquissent dans une ville qui n’est plus que décor, les colonnes d’hommes et de femmes réduits aux pâles silhouettes qu’ils deviendront bientôt, quittant le camp pour un dernier acte encore pire.


  1. Mathias Enard, Zone, Actes Sud, 2008, p. 120. Le roman de Mathias Enard nous rappelle que l’utilisation de Theresienstadt comme prison n’était pas nouvelle, et que déjà Gavrilo Princip, qui tua l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914, y fut interné et y périt.
  2. On lira avec profit l’article intitulé « Peupler les espoirs » que Gabrielle Napoli a publié dans le numéro 5 d’En attendant Nadeau, article consacré à Hélène Gaudy mais qui parle aussi abondamment des dessins d’Arthur Goldschmidt.
  3. Citons par exemple les travaux et les recherches sur Theresienstadt des Allemands Uta Fischer et Roland Wildberg, qui ont fait l’objet de publications récentes.

Jean-Luc Tiesset

À la Une du n° 12