Si la Révolution m’était contée

Il y eut Freud et Spinoza, Orwell et Winnicott, rencontres et échanges épistolaires fictifs dus à Michel Juffé pour le premier essai , à Jean-François Le Goff pour le second. Voici maintenant Restif  et Casanova.


Chantal Talagrand, Mémoires d’oubli. Restif et Casanova, 1789-1798. Furor, 344 p., 24 €


Chantal Talagrand, psychanalyste et auteure notamment, avec René Major, d’un essai sur Freud dans son rapport à la chose politique, offre à son tour une aventure fictive dont l’écriture ciselée, nimbée dans l’élégance du siècle des Lumières, met en correspondance deux auteurs, inlassables épistoliers, Restif et Casanova, dont on est très vite amené à penser que l’auteure les a connus, voire fréquentés, le premier au cours de ses pérégrinations nocturnes dans l’île Saint-Louis alors qu’il couvrait les murs de ses écrits, le second, caché sous sa cape noire allant d’une calle à l’autre et se tenant éloigné du Canale Grande, possible lieu de rencontres dangereuses à même d’ajouter à la liste de ses ennuis avec les princes de la Sérénissime.

Chantal Talagrand, Mémoires d’oubli. Restif et Casanova, 1789-1798

Casanova

Nous sommes donc en… 1789 et la jeunesse débridée de nos deux protagonistes est désormais fanée, ce qui les rend plus disponibles à ces événements qui vont durer neuf années, années de soubresauts incessants, celles de la Révolution française, celles de sa lente et tragique agonie. Années d’espoirs et de libertés englouties, ouvrant inexorablement à la montée en puissance de celui qu’ils appellent le « petit Corse », ce général triomphant et assoiffé de puissance, qu’ils ne vont pas tarder à haïr, le Vénitien autant que le Français. Un véritable roman sous la forme de lettres fraternelles toutes étayées par une lecture plus qu’attentive des archives – les références sont données dans une clausule qui ne marque aucune rupture de style avec le corps du texte et montre le sérieux de cet ouvrage – qui confère à ces échanges le ton d’une véritable chronique historique. Son déroulement est à ce point fascinant que, avançant dans la lecture de ces lettres, on en vient à oublier leur caractère fictif – nos deux épistoliers ne se sont jamais rencontrés si ce n’est dans le film d’Ettore Scola La nuit de Varennes – et l’on va d’une lettre à l’autre comme on irait en toute hâte au kiosque voisin chercher le quotidien du matin en quelque période agitée pour ne rien perdre de l’actualité. Nous suivons ainsi sous la plume de l’auteure le déroulement de cette période haletante que les deux compères vivent comme autant de victoires contre des nantis qu’ils exècrent mais aussi de drames et de tragédies, années dont tout un chacun connaît les moments les plus célèbres mais dont nous ignorons le plus souvent ou avons oublié les détails quotidiens, matière première de cette trame politique tout entière faite d’espionnage, de trahisons, de corruption, d’assassinats, de massacres et autres exécutions par charrettes quotidiennes.

Confrontés au tourbillon de ces années, il y a, pour l’un comme pour l’autre, leurs lectures, références littéraires et philosophiques, voire musicales – leur amour commun pour Mozart dont la mort les plonge dans la tristesse –, qui, sans leur éviter craintes et regrets quant à ce qui arrive ou peut se pressentir, constituent le fondement de leur espoir que le monde ne sombre pas dans la folie ; lectures, celle avant tout de Voltaire, rigoureux visionnaire qui n’est dupe de rien, celle aussi de Beaumarchais, de Diderot, de Rousseau, leurs admirations pour Benjamin Franklin dont Nicolas redoute que lui soit confirmée sa disparition, pour La Fayette, ou bien encore pour leur  « cher Talleyrand » , ancêtre du Guépard, qui prophétisait : « Rien de tel qu’une révolution pour conserver l’ordre ancien des choses ».

Au fil des lettres et du temps, les annonces d’avancées humanistes, ou se voulant telles, surgissent, mais aussi ces mesures nouvelles autrement plus sinistres et lourdes de conséquences : ainsi, et non des moindres, de la proposition devant l’Assemblée, le jour même du retour « forcé » du roi à Paris en 1789, par le docteur Guillotin « d’une nouvelle forme d’exécution capitale » dont on va bien vite voir, jour après jour, qu’elle fut non seulement adoptée mais presque quotidiennement utilisée, devenant, faut-il le rappeler, une caractéristique bien française et cela jusqu’en… 1981.

Chantal Talagrand, Mémoires d’oubli. Restif et Casanova, 1789-1798

Restif de La Bretonne

On pourrait ainsi égrener la multitude d’événements qui nourrissent les angoisses et les espoirs des deux correspondants, mais, au-delà de ce quotidien, témoin en chaque occasion de l’érudition de l’auteure, il y a ces sortes de lignes de force de l’histoire qui scandent ces années : loin de nous être données à lire comme dans un manuel, elles s’imposent comme le fruit d’un véritable montage cinématographique. Ainsi du rôle des femmes qui, ancêtres du féminisme contemporain, se font entendre haut et fort en dépit d’une adversité dont on sait bien qu’elle en conduira plus d’une, et avec plus de célérité et de hargne parce que femmes, pensons à Olympe ou à Théroigne, à la même fin que nombre d’hommes, héros valeureux ou profiteurs de tous ordres. De la même manière, nous entendons monter en puissance, tel un de ces mouvements apocalyptiques d’une symphonie de Beethoven, le vacarme de cette Terreur que ni les uns ni les autres, accusateurs et accusés, ne pourront plus arrêter. Arrivent alors certaines lettres parmi les plus bouleversantes de ce roman historique digne des plus grands, celles écrites en cette année 1794, celles qui racontent Thermidor dont Casanova, parlant de la mort, véritable assassinat, de Robespierre, écrit : « S’il prôna la tyrannie, ce fut bien celle de la raison, dont avant lui, Voltaire et Rousseau s’étaient faits les chantres. Que n’a-t-on compris que c’est la Révolution qu’on aura tuée avec sa décollation en ce bien funeste jour du 10 Thermidor ». On connaît la suite qui ne peut pas ne pas nous rappeler que d’autres révolutions, et non des moindres, finirent ainsi entre les mains « des plus orgueilleux et des moins républicains des révolutionnaires qui auront réussi, par toutes sortes de louvoiements souvent peu ragoutants, à sortir, sinon la tête haute du moins la tête encore sur les épaules ».

On s’extrait difficilement de ce livre qui, bien loin d’être une seule histoire événementielle, est empreint d’une dimension philosophique à laquelle il est impossible d’échapper ; la passion que sa lecture procure ne fait pas écran au sentiment que notre monde contemporain, avec ses déchirures et ses menaces, s’y trouve, comme en filigrane, irrévocablement inscrit.

Michel Plon

À la Une du n° 57