Une confrontation provocante

Curieuse idée que de rapprocher, de mettre en correspondance George Orwell et Donald Woods Winnicott – à la fin du livre le second écrit au premier une lettre fictive, aussi drôle que chaleureuse –  alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés, ni même commentés à supposer qu’ils se soient furtivement lus.


Jean-François Le Goff, Des gens ordinaires. Avec George Orwell et Donald Woods Winnicott. Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 148 p., 16,50 €


C’est cette sorte de joke, à la fois défi et découverte, que propose Jean-François Le Goff, psychiatre, non analyste mais fin connaisseur de la littérature psychanalytique. Il ne vise pas là à réaliser quelque essai théorique mais seulement à faire apparaître avec humour et tendresse ce qui rapproche, à leur insu, ses deux « héros », à leur prêter ce que Borges appelait une « amitié à l’anglaise » c’est-à-dire « une amitié qui commence en évitant les confidences et qui, par la suite, rend la parole tout à fait inutile ».

Jean-François Le Goff, Des gens ordinaires. Avec George Orwell et Donald Woods Winnicott

Cette proximité entre le militant rebelle à toute forme d’uniformité imposée et l’interlocuteur des bébés et de leurs mères tient d’abord à leur individualisme, à leur refus des ordres et autres dogmes aussi arbitraires que destructeurs, l’ordre stalinien pour Orwell qui combattit dans les rangs républicains pendant la guerre d’Espagne, l’orthodoxie kleinienne pour Winnicott qui fut longtemps mal accepté par l’establishment psychanalytique britannique. Mais à côté de ces « déviances », de cette indifférence à ce que l’on appelle aujourd’hui le « politically correct », de leurs incartades maintes fois exprimées, ce qui autorise plus que tout ce rapprochement d’apparence incongrue, ce sur quoi insiste l’auteur de ce livre, c’est l’intérêt permanent et passionné que portent les deux hommes à ceux qu’ils appellent de concert les « gens ordinaires ». Ni « normaux » ni illustres, mais impliqués dans leur quotidien familial ou militant : les mères « suffisamment bonnes » pour Winnicott, lequel, indépendance et individualisme toujours réaffirmés, en viendra à se défier de cette expression tout comme de celle d’objet transitionnel, parce que leur succès implique un mélange de banalisation et de déformation ; ces ouvrières toujours présentes, combattantes, ferment des mouvements contestataires voire révolutionnaires pour Orwell à l’instar de son personnage de Julia dans 1984 auquel Le Goff donne un prolongement, soixante-huitard notamment, aussi fier que libertaire, culminant dans sa disparition fantasmatique.

À coup sûr, l’auteur, récemment décédé, de cette sorte de « divertissement » eût apprécié ce qui se passe aujourd’hui s’agissant de la situation des femmes et de leur refus de subir en quelque domaine que ce soit la violence de l’arbitraire, et cela même s’il ne se serait pas privé de ses réserves acerbes et volontiers polémiques, tonalité dont il use avec brio dans l’un des derniers chapitres de son livre, chapitre affectueusement intitulé « Ils nous manquent », dans lequel il expédie quelques flèches venimeuses sur des célébrités contemporaines plus médiatiques que philosophiques.

On ne saurait mieux illustrer la permanente exigence des deux personnages sans cesse mis en miroir mais tout autant celle à la fois ironique et bienveillante de l’auteur, probablement proche lui aussi des « gens ordinaires », qu’en rappelant cette observation de Paul Valéry, citée dans le livre, et toujours actuelle : « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ».

Michel Plon

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