L’innommable

Comment exprimer ce qui n’a pas de nom, le chagrin infini qu’occasionne la perte d’un enfant ? Comment se raconter dans la douleur ? Jusqu’où peut la littérature ? Ce sont les questions que soulève le court récit incandescent de Piedad Bonnet.


Piedad Bonnett, Ce qui n’a pas de nom. Trad. de l’espagnol (Colombie) par Amandine Py. Métailié, 136 p., 17 €


Daniel s’est suicidé. Il avait vingt-huit ans et il s’est jeté du toit de son immeuble à New York. L’irréparable a eu lieu. Pourtant, pour ceux qui restent, la vie continue. La douleur est intense. Deux chemins possibles : se taire, souffrir en silence la frayeur de la perte, payer le prix d’une implosion douloureuse, ou se dire dans l’agonie des mots afin de trouver une consolation quelconque. Piedad Bonnett, écrivaine colombienne, mais avant tout mère de Daniel, choisit de raconter son chagrin en faisant preuve d’un courage inouï.

Le récit est structuré en quatre parties qui dans le même temps jalonnent la vie courte du protagoniste. La première (« L’irréparable ») s’ouvre sur l’arrivée de la famille dans l’immeuble new-yorkais où Daniel s’est suicidé. Le fait (la mort) est incontestable et le langage se révèle depuis le début comme un moyen insuffisant à la fois pour comprendre et pour signifier la tragédie qui vient d’avoir lieu : « Dans ces cas-là, tragiques et déconcertants, confesse Piedad Bonnett, le langage renvoie à une réalité qui dépasse l’entendement […] “Daniel s’est tué” ne signifie rien d’autre, indique un événement irréversible dans le temps et l’espace qu’aucune métaphore ni récit de quelque nature ne pourra changer ».

Piedad Bonnett, Ce qui n’a pas de nom

Piedad Bonnett © Oscar Monsalve

Pourtant, la vie continue, le monde est là et il faut (ré)agir : « Ton fils est mort et tu dois faire ta valise pour te rendre là où son corps t’attend. Et tu t’exécutes ». Une fois la douleur consentie, même si « tu te trouves, comme le décrivent les livres qui traitent du deuil, en état de choc émotionnel ou d’émoussement affectif », la réalité gagne son terrain et d’autres cruautés arrivent : il faut trier et répartir entre les différents membres de la famille les objets du défunt, récupérer ses cendres, célébrer la cérémonie de la mort, les funérailles, et le pire, faire face à l’hypocrisie de la société catholique colombienne qui refuse d’appeler les choses par leur nom ; l’acte du suicide devenant pure contingence linguistique, un « accident », ou même un jeu périphrastique : « ce qui est arrivé ». D’autres fois c’est seulement le jugement moral qui se discerne à travers les paroles réconfortantes des interlocuteurs : « Lorsqu’ils apprennent qu’il s’agit d’un suicide, raconte Piedad Bonnett, les gens baissent la voix comme s’ils venaient d’entendre parler d’un délit ou d’un péché ».

La deuxième partie du récit, intitulée « Un équilibre précaire », ainsi que la troisième et la quatrième (respectivement « Le quatrième mur » et « La fin ») peuvent être lues simultanément comme le long décryptage de la mort de Daniel et la tentative désespérée de sa mère pour essayer de comprendre. Mais comprendre quoi ? La maladie de son fils (la schizophrénie) mais aussi autre chose : un au-delà de la maladie, la lucidité brûlante qui traverse certains esprits : « J’aimerais tant savoir, se demande Piedad Bonnett, combien de temps a duré son hésitation, de quelle magnitude a été sa souffrance, quels choix il a évalués, à quel moment l’étau s’est définitivement resserré ».

Piedad Bonnett, Ce qui n’a pas de nom

© Vincent Hudry

Elle recherche un nouvel éclairage et l’on sent sa volonté s’installer dans la réflexion. La littérature et la science viennent en appui : Michael Greenberg, Mary Jo Bang, Norbert Elias, Améry, Julian Barnes, Gottfried Benn, Sylvia Plath, Lowell, Javier Marias, Joan Didion, entre autres. Une pratique intertextuelle se développe tout au long du roman, une pratique qui semble fonctionner à la base comme un réseau d’émotions partagées, seul endroit où la vraie compassion est possible. Les citations et les paraphrases se succèdent donc, mais elle seule, la mère, est capable de prononcer les mots les plus puissants de ce court récit : « Dani, mon Dani adoré […] Par ce livre, j’ai tenté de donner un sens à ta vie, à ta mort et à mon chagrin. D’autres que moi érigent des statues, gravent des pierres tombales. J’ai voulu te mettre au monde une seconde fois, dans la même douleur que la première, pour te permettre de vivre encore un peu, de ne pas disparaître de nos mémoires. Et je t’ai fait renaître avec des mots, parce qu’eux seuls sont assez souples pour ne jamais parler de la même voix, ne pas figer comme la pierre, ne jamais être tombeau. Ils sont tout le sang que je peux te donner et me donner ».

Effectivement, le chagrin est inexprimable mais, comme le disait Barthes, il est tout de même dicible…

Christian Galdón

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