Des apocalypses et des champignons

Confronté à un succès critique autant que public depuis sa traduction en français, l’ouvrage de l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing est de toute évidence un grand livre, qui, à partir des champignons matsutakés, cherche et parvient à inventer d’autres formes de pensée et d’écriture, tout en révélant les mondes en train de se faire qu’elle apprend à observer, sur les ruines d’un capitalisme par captation prédateur. Sans colère ni parti pris, sans une once de jugement moral, Le champignon de la fin du monde déroule une pensée lumineuse qui interpelle les urgences et les nécessités à raconter de nouveau les histoires de ces mondes.


Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Philippe Pignard. La Découverte, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 416 p., 23,50 €


Le monde que raconte ce livre est laid. Il est ruiné, amoral, oublié, exploité, calciné, incapable même d’inventer encore des histoires. Un monde insupportable, dont Anna Tsing montre qu’il est déjà le nôtre. Cette démonstration et cette laideur ne sont que le décor de l’ouvrage, devant lequel l’anthropologue a suivi ses champignons qui l’ont menée aux pieds des pins de l’Oregon et du Japon, dans le permafrost de Finlande, dans les discours trumpiens de ceux qui, précaires, les cueillent, dans l’enthousiasme d’une fillette chinoise pour les végétaux chétifs qui se fraient un chemin dans le béton, au cœur de réflexions qui englobent une planète en même temps qu’une ambitieuse unification de domaines théoriques rarement entrepris de front. En un mot, l’objet d’Anna Tsing est un champignon, appelé matsutaké. Ce champignon contient des mondes infinis, que seule une incomparable préfacière telle qu’Isabelle Stengers peut résumer en quelques pages pour en faire un fil rouge parmi tant d’autres.

Dans sa forme même, Le champignon de la fin du monde propose une autre éthique et une autre structure savante pour la pensée des phénomènes les plus simples comme les plus complexes. L’organisation en chapitres inégaux, l’entrelacement non exclusivement illustratif de la photographie et du texte, la part belle laissée à la digression poétique dans ces ruines loin d’être romantiques, la rareté et la variété des références érudites, etc., tout cela dresse un nouvel objet qui ressemble à tout sauf à un traité d’ethnologie. Anna Tsing cherche autre chose, et semble se plier à cette collaboration avec l’ensemble des formes du vivant qu’elle appelle de ses vœux : son livre troue par sa forme les cloisons des traditions savantes et écrites occidentales, elle élabore en souterrain des rhizomes – il est difficile de s’extirper de l’héritage philosophique de Deleuze et Guattari, mais ce n’est pas exactement cela qui se joue dans ce livre-là – qui fructifient souvent en surface. La forme même de cette pensée devient alors un moyen de faire pénétrer dans l’un des principaux plaidoyers de l’ouvrage : l’art d’observer.

Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde

Forêts de l’Oregon, aux États-Unis © Loren Kerns

Anna Tsing en appelle constamment, durant ces quelque quatre cents pages, à une nouvelle attention aux « choses qui arrivent », enchevêtrées dans la polyphonie des événements potentiels, présents et passés. Cet art d’observer est une synesthésie car les champignons se hument, se cueillent dans une danse avec la forêt, se parlent puisqu’il faut bien les échanger, s’écoutent, se voient et se touchent. Cet art d’observer invite alors à penser de nouveau les cadres de pensée de ces choses qui arrivent, pour interroger non seulement le sens du progrès et de l’histoire tel que les traditions savantes nous l’ont légué, mais tout simplement ce qui fait histoire : la rencontre interspécifique entre des champignons et des pins fait-elle histoire ? Un incendie d’une forêt laponne il y a deux siècles fait-il histoire ? Répondant par l’affirmative, Anna Tsing bouleverse sans tambour ni trompette des catégories qu’elle révèle éculées : « la plupart d’entre nous ont grandi avec les rêves de modernisation et de progrès. Ces cadres de pensée sélectionnent les parties du présent aptes à concourir au futur. Tout le reste est considéré comme trivial : de menues choses qui ont ‟décroché” de l’histoire. […] pourquoi devrions-nous être certains que les économies croissent et les sciences progressent ? » À la suite de nombreux penseurs, l’anthropologue états-unienne propose une critique des catégories de pensée trop usuelles du progrès et du sens historique en en démontrant moins l’ineptie – cela a déjà été fait – que les conséquences concrètes, sans tomber dans le jugement de valeur : dans un monde où l’on « fabrique » de l’humain avec du progrès, on ne peut que détruire ce même monde avec lequel on ne peut jamais collaborer – pour reprendre la terminologie de l’ouvrage, qui fait de la collaboration une alternative à la captation et à la prédation capitalistes actuellement mises en œuvre. « Tant qu’on restera accroché à la conviction que les humains se fabriquent à travers le progrès, les non-humains auront également à pâtir de ce schéma imaginatif. »

Le parti pris de l’ouvrage n’est donc jamais exclusivement formel, comme c’est toujours le cas pour les grands livres. Les recherches sont toujours aussi troubles que les phénomènes que cherche à penser l’auteure sous la désignation de « diversité contaminée », parvenant à faire comme elle le souhaite de « cette multitude une pratique de connaissance parmi d’autres ». Que cette ambition incommensurable se porte sur un objet aussi faussement trivial qu’un champignon ne doit pas surprendre : les objets banals ont une fonction heuristique de plus en plus évidente dans un contexte de valorisation intellectuelle de pensées superficiellement complexes – on pense à l’ouvrage récent de Baptiste Malet qui, s’intéressant à la tomate, fait l’histoire du capitalisme mondialisé au XXe siècle. Il en va surtout de la cohérence intellectuelle et éthique du propos du Champignon de la fin du monde : Anna Tsing ne pense pas un objet, mais cherche à collaborer avec des êtres vivants. Cette collaboration mène à des réflexions d’une profondeur aussi salutaire qu’inouïe, qu’on ne peut lister sans les contaminer à notre tour. Poursuivie sur tout le livre, esquissée, interrompue puis reprise au débotté, l’analyse de la notion de traduction est particulièrement révélatrice du talent de l’anthropologue pour connaître et observer la multitude : traduction économique et monétaire qui fait du champignon des dollars puis des yens en même temps qu’une économie du don à la Malinowski, traduction linguistique entre cueilleurs précaires d’origines sud-asiatiques, latinos, ou nord-américaines, traduction biologique qui est en somme l’activité des rhizomes, etc.

Le concept est partout, ne suffisant jamais à tout expliquer. Il permet entre autres de penser le présent et l’avenir d’une vie dans ces ruines, dans une nuance et une précision jamais démentie : ces ruines sont là, les forêts de l’Oregon sont post-apocalyptiques, celles du Japon sont mortes. Ces ruines ont été créées par captation par le capitalisme et les sociétés qui en découlent. Ces ruines sont habitées de vies humaines et non humaines, qui collaborent vaille que vaille et recréent, dans les marges du capitalisme, des « communs latents » qui permettent d’envisager de nouvelles sociétés, de nouvelles politiques. Les matsutakés sont le symbole de cette multitude d’histoires : ils poussent sur les sols calcinés, aident les arbres à repousser, créent des communs latents précaires mais hors du cadre strictement capitaliste, dans une chaîne économique qui n’est traduite en capital qu’en quelques dizaines de minutes sur le tarmac d’un aéroport californien avant d’être vendus à prix d’or au Japon où ils revêtent une fonction symbolique qui en fait un don particulièrement précieux.

Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde

Anna Lowenhaupt Tsing

Le champignon de la fin du monde tisse ainsi ses rhizomes, suivant des concepts et des êtres vivants dont Anna Tsing veut refaire les histoires et l’histoire. Car à rebours de bien des penseurs anticapitalistes, l’auteure ne problématise jamais sa pensée autour d’une morale ou d’une eschatologie diffuse. Par l’art d’observer qu’elle met en pratique, l’anthropologue parvient à penser ici et maintenant ce monde ruiné, se plaçant dès lors dans d’autres filiations intellectuelles – le propos de l’ouvrage rejoint d’ailleurs en grande partie les analyses de Philippe Descola dans son récent Par-delà nature et culture. Ce livre n’est pas une critique en bonne et due forme de l’économie et des sociétés capitalistes ; il est une tentative poétique et savante de recréer un monde fait d’histoires et de collaboration par l’effraction de toute frontière, entre sciences expérimentales et humaines, entre humains et non-humains. Cette envie de repousser toujours plus loin les confins du pensable et du vivable, qu’Anna Tsing partage avec tant d’autres penseurs minoritaires depuis les premières critiques des Lumières, caractérise un livre qui parle moins de fin du monde que de fin d’un monde conçu par les humains autour d’un progrès aux ficelages intellectuels bâclés.

L’urgence à penser ces questions en les situant dans leur contexte et les traditions auxquelles elles font référence n’est pas explicitée par l’ouvrage, qui semble bien s’en moquer – ce qu’on se gardera bien de lui reprocher. Il s’agit pourtant de l’une de ses nécessités premières. Les problèmes qu’aborde Le champignon de la fin du monde sont en effet aujourd’hui au cœur d’affrontements intellectuels et politiques le plus souvent organisés autour d’un manichéisme effarant d’ineptie : l’alternative de la technophilie et du progressisme béat (dont, en France, Luc Ferry a donné en 1992 une synthèse très partisane mais influente avec Le nouvel ordre écologique) ou bien d’une écologie intégrale qui aujourd’hui est portée par des réactionnaires mondains. L’espace qu’ouvre Anna Tsing cueillant des champignons, autrefois sans doute occupé par André Gorz, Murray Bookchin et d’autres, est celui toujours à remettre sur l’établi d’une pensée ouverte, inclusive, profonde, de l’ensemble des concepts déjà évoqués. Ces concepts ne sont pas seulement cela, le livre montre qu’ils sont aussi des sols détruits et des vies brisées, que l’on peut toutefois chercher à revivifier, par exemple en écrivant.

La vie de cette écriture et de cette pensée est ce qui saute d’abord aux yeux, avant même l’intelligence qu’elles offrent presque indéfiniment. Le lecteur curieux, savant, professionnel, amateur, dilettante ou encore avide de nouvelles poésies là où on ne les attend pas, y trouvera une matière plus que roborative qui devrait faire vivre ces champignons hors des enclos de coutume de nos pensées. De ce chef-d’œuvre qui fait date à bien trop d’égards pour qu’on puisse tous les recenser, on retient que le monde dont il proclame avec les matsutakés la fin n’est le nôtre que du moment où nous le pensons dans de telles clôtures. La suprême exigence de cette lecture est alors de comprendre que d’autres pensées, d’autres écrits, d’autres gestes sont nécessaires pour ne pas laisser finir ce monde, pour permettre une attention réelle aux « mondes-en-train-de-se-faire », qui, latents, s’apprêtent partout. On se prend à rêver qu’il s’achève au plus vite, dans les consciences comme ailleurs, ce monde qui empêche encore de penser et de collaborer à ces mondes d’apparence plus réelle, dont la précarité et le dénuement ont quelque chose de la senteur ambiguë des matsutakés, effrayante, mélancolique et belle.

Pierre Tenne

À la Une du n° 43

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