L’homme qui avait trois noms

Il est né Gérard Horst en 1923, un nom autrichien qu’il a traduit par Michel Bosquet pour signer ses articles de journaliste à partir de 1954, auquel il a substitué André Gorz lorsqu’il est entré aux Temps Modernes et a publié son premier livre en 1958. Trois noms qu’il a utilisés toute sa vie au gré des circonstances, qu’il a même longtemps cachés à sa mère. Derrière ces noms se trouve un penseur majeur de la seconde partie du XXe siècle, que tente de nous éclairer son premier biographe, Willy Gianinazzi.


Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie. Éditions La Découverte, 384 p., 23 €.


La figure d’André Gorz rôde dans notre mémoire sous les traits d’un théoricien de la «  nouvelle gauche », un auteur dont on conserve dans sa bibliothèque des titres qu’on ne lit plus – Stratégie ouvrière et néocapitalisme (1964), Adieux au prolétariat (1980), Métamorphoses du travail, quête de sens (1988). Propagateur d’idées entrées dans le patrimoine de gauche – comme le partage du temps de travail ou l’écologie politique – il fut aussi un homme secret. De tempérament réservé, amoureux toute sa vie de Dorine, il ne se mettait pas en scène. Les deux amoureux « partiront » ensemble, en septembre 2007. L’homme aux trois noms n’en n’est pas moins l’auteur de deux magnifiques livres autobiographiques – Le Traitre (1958), Lettre à D. (2006) – qui encadrent son existence, qui perpétuent l’existentialisme humaniste cher à Sartre.

Willy Gianinazzi, qui a classé les archives de Gorz à l’IMEC et interrogé des témoins, nous restitue son itinéraire. Né à Vienne dans une famille bourgeoise et cultivée, originaire de Moravie, d’un père juif et d’une mère tchèque, il a grandit dans la capitale autrichienne. Puis la guerre aidant, il a terminé ses études en Suisse francophone et s’est mis au journalisme à Lausanne. Repéré par Sartre et Beauvoir, il s’est installé à Paris avec Dorine en 1949, et a collaboré sous le nom de Michel Bosquet à Paris Presse puis à L’Express. Il n’a rejoint Sartre que plus tard, lorsqu‘il lui apporta ses premiers manuscrits, et il devint André Gorz en entrant aux Temps Modernes en 1958, tandis que Bosquet quittait l’Express avec l’équipe qui a fondé Le Nouvel Observateur autour de Jean Daniel. Ce jeu des noms correspondait à sa conception du journalisme. Il y voyait un gagne-pain, « un compromis », pas un « moyen d’expression ». Il n’écrivait pas forcément ce qu’il pensait dans la presse, c’était surtout un moyen de rassembler des ressources pour penser. Son biographe y voit « un dualisme intellectuel » et cite une lettre tardive où Gorz confesse : « Si donc vous me demandez ce que je pense de mon travail comme Bosquet, je vous dirais que je ne m’y reconnais pas. » Il ne dénombre que six articles sur des centaines, qu’il pourrait signer de tous ses noms. « Dans ces conditions, conclue le biographe, on comprend mieux pourquoi Gorz veille scrupuleusement à ce que son pseudonyme de philosophe social ne soit pas associé publiquement à celui de journaliste : là il est sujet, ici ‘il n’existe pas’. » C’était sa manière de vivre son rapport au monde.

Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, La Découverte

André Gorz

Proche du PSU de Mendes France et de la CFDT, attiré à la fin des années soixante par les gauches révolutionnaires et libertaires en Californie, à Turin ou à Francfort, il fut un des inspirateurs de la « deuxième gauche ». Après 1968, affirme son biographe, « il devient l’un des théoriciens sociaux les plus écoutés en France, des courants gauchistes de la CFDT, aux côtés de Marcuse, Mandel, Guattari ou, sur un plan différent, Michel Foucault. » Puis il prendra ses distances après la victoire de Mitterrand en 1981, pour s’orienter vers ce qui deviendra l’écologie politique. Il a entretenu toute sa vie de longues et passionnées discussions avec ses mentors et ses amis – Jean-Paul Sartre, Herbert Marcuse, Ivan Illich, Alain Touraine ou Rudolf Barho –, puis il est devenu lui-même l’inspirateur de ceux qui ont construit le mouvement écologiste en France, en Allemagne ou ailleurs. C’est l’itinéraire d’un intellectuel du vieux temps, d’un homme de plume qui entretenait de copieuses correspondances, qui voyageait de conférences en congrès, qui se tenait à distance de l’université. Il se sentait « désadapté à la réalité », « dévoré de besoins que cette civilisation ne pouvait satisfaire » et finalement, exclu par la société. En se plaçant dans la contestation et la marginalité, l’intellectuel devient, selon lui, « le traître par excellence ». C’est d’ailleurs le titre qu’il a donné à son premier livre, un roman de formation, qui nous conte ses années autrichiennes et suisses, où il se décrit en « métis inauthentique ».

Ses positionnements politiques, au fil de ces décennies mouvementées, s’en ressentent. Son biographe tente de restituer sa cohérence et ses fidélités, avec une bonne volonté qui n’est pas toujours convaincante. La relation de Gorz au marxisme, par exemple, fut variable, aux États qui s’en réclamaient aussi. Après avoir exalté, à l’instar de Sartre, « l’achèvement de l’existentialisme dans un marxisme rénové » (1958), il a mis en doute sa philosophie de l’histoire, à commencer par la mission du prolétariat. Finalement il n’a conservé que la méthode économique de Marx à laquelle il s’est toujours montré très attaché. Ce qui frappe dans ses engagements des années soixante à quatre-vingt, ce sont surtout ses oscillations au vent des conjonctures. Il savait naviguer à vue. Son existentialisme lui fit toutefois éviter les naufrages maoïstes de Sartre et des Temps Modernes. Du fait de ces évolutions, il a d’ailleurs rompu en 1983 avec cette revue, dont il fut un des piliers pendant plus de vingt ans. Au même moment son départ du Nouvel Observateur, sans doute motivé par sa retraite, traduit aussi son éloignement de la gauche au pouvoir (c’est l’époque du tournant libéral qu’il désapprouve) et son intérêt « pour d’autres problématiques.»

Ce qui ne remet pas en cause la force de sa pensée. André Gorz nous a laissé des intuitions profondes. Il a anticipé, souvent en s’attirant les foudres de certains, les grandes transformations de la seconde partie du XXe siècle. En cela il demeure un penseur de référence. On peut citer au moins trois de ces grandes intuitions.

D’abord la recherche d’une nouvelle stratégie ouvrière, c’est-à-dire d’une nouvelle voie de sortie du capitalisme. Au début des années soixante, inspiré par ses amis syndicalistes et communistes critiques en Italie (Bruno Trentin, Lelio Basso, Lucio Magri ou Rossana Rossanda), il proposa une stratégie de rupture qui tentait de sortir de l’alternative entre les réformes traditionnelles et l’insurrection révolutionnaire. Il prônait des « réformes révolutionnaires », ou « réformes de structure », par le biais desquelles « les travailleurs conquéraient des pouvoirs et affirmeraient une puissance ». Son livre Stratégie ouvrière et néocapitalisme (1964) eut une influence considérable au sein des mouvements ouvriers européens, en pleine ébullition à la fin des années soixante. Et si cette conception du changement ne devait pas aboutir, il a quand même inspiré plusieurs générations de militants jusqu’aux écologistes d’aujourd’hui.

Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, La Découverte

Ensuite, ces perspectives se combinaient chez Gorz avec une réflexion sur l’évolution du travail et de ce que l’on appelait à l’époque la nouvelle classe ouvrière. Il prévoyait la fin de la centralité du travail industriel dans les sociétés capitalistes, insistait sur l’aliénation par le consumérisme, et voyait poindre de nouvelles aspirations et revendications, tournées vers la qualité de la vie et la conquête de temps libre. Deux idées âprement discutées, notamment avec Herbert Marcuse, Alain Touraine ou Serge Mallet, en découlaient : la fin du prolétariat comme sujet révolutionnaire (Adieux au prolétariat, 1980) et l’affirmation d’une désaffection vis-à-vis du travail. Il se distinguait par exemple des conclusions d’un Serge Mallet qui privilégiait l’aspiration autogestionnaire des travailleurs, donc la libération dans le travail. Gorz était sensible à une autre interprétation qui y voyait plutôt la recherche d’une libération du travail. Selon son biographe, il s’est toujours situé entre ces deux pôles d’interprétation « attentif à la fois au nécessaire renouveau du syndicalisme et à l’essor de ‘nouveaux mouvements sociaux’ ». Il n’en demeure pas moins que sa critique du travail ira bien au-delà, envisageant la « fin du travail » et « la société post-salariale », avec ce qui restera sans doute, son livre le plus audacieux : Métamorphoses du travail, quête de sens (1988).

Enfin, c’est aussi dans les années soixante-dix qu’il a contribué à ce qui devenait l’écologie politique. Sa critique de la division du travail, de la technique et de la science, a rencontré celle d’Ivan Illich dont il a publié des textes dans Les Temps Modernes en 1970, alors que l’auteur d’Une société sans école était plutôt la coqueluche d’Esprit. En fait Michel Bosquet, qui fut le porteur dans Le Nouvel Observateur de cette inspiration, garda toujours une certaine distance avec Illich. Pour son biographe, Illich apportait à la critique marxienne du capitalisme celle « du système technocratique industriel qui ravage autant la vie que l’environnement propice à celle-ci ». Proche des écologistes dès la création des Amis de la terre en 1970, Michel Bosquet a signé deux livres fondateurs (Écologie et politique, 1975 ; Écologie et liberté, 1977). Il voulait concevoir, contre « la logique productiviste » du capitalisme, une « rationalité écologique » : « Elle consiste, écrivait-il dans Capitalisme, socialisme, écologie (1991), à satisfaire les besoins matériels au mieux, avec une quantité aussi fiable que possible de biens à valeur d’usage et durabilité élevées, donc avec un minimum de travail, de capital et de ressources naturelles. » Partisan de la norme comportementale du « suffisant », il cherchait à « imaginer une économie qui ne repose pas sur la croissance indéfinie du PNB marchand ». Ainsi, affirmait-il dans Le Nouvel Observateur en 1972, « l’écologie est foncièrement anticapitaliste et subversive. »

Et ce ne sont là que quelques-unes des intuitions d’André Gorz. Il s’est intéressé à beaucoup d’autres domaines, imaginant, suite à la « troisième révolution industrielle », une civilisation du temps libéré à l’ère de l’immatériel. « Le plus imaginatif des penseurs », avait écrit en 1993 son ami Alain Touraine. Jusqu’à la fin de sa vie, il recevait les jeunes générations de chercheurs, se plongeait dans les grandes controverses du moment, et faisait des conférences dans le monde. L’homme qui s’était retiré en 1984 avec Dorine dans une vielle maison d’un village de l’Aube, y vivait sobrement, conformément à ses idées écologistes.

Avec son dernier livre, sa Lettre à D. (2006), il nous a aussi rappelé combien l’amour est le secret de la vie. Il disait à sa compagne de toujours : « Tu vas avoir 82 ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. » Et plus loin, comme le bilan d’une aventure commune : « Rien ne peut rendre compte du lien invisible par lequel nous nous sommes sentis unis dès le début. Nous avions beau être profondément dissemblables, je n’en sentais pas moins que quelque chose de fondamental nous était commun, une sorte de blessure originaire […] : l’expérience de l’insécurité. La nature de celle-ci n’était pas la même chez toi et chez moi. Peu importe : pour toi comme pour moi, elle signifiait que nous n’avions pas dans le monde une place assurée. Nous n’aurions que celle que nous nous ferions. »

Jean-Yves Potel

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