La peur comme fil conducteur

Dans À la fin le silence, Laurence Tardieu écrit avec et sur la peur. Un livre qui, sans réellement le nommer, ne cesse de tourner autour de ce sentiment dévastateur et encombrant qui ronge notre société et qui, face aux attentats qu’a connus la France ces derniers mois, tente, malgré tout, de retrouver sa voix.


Laurence Tardieu, À la fin le silence. Seuil, 176 p.,16 €


L’un des sujets du roman peut prêter à sourire lorsqu’il se dévoile, sans doute parce qu’il ne concerne qu’une minorité de chanceux, qui agacent plus qu’ils n’émeuvent quand ils parlent de leur « Grand Malheur » : la perte d’une maison familiale de vacances qu’il faut vendre et qui distille trop brutalement les souvenirs heureux que les enfants gâtés, devenus adultes, aiment partager avec leurs pareils en soupirant d’aise : « C’était notre maison. Là-bas, je ne manquais de rien. Je me gorgeais de vie, de soleil, de nourriture, de bras qui me serraient. » Heureusement, le roman ne s’en tient pas à cette béatitude et, s’il y revient parfois, c’est pour mieux l’interroger, mieux cerner le glissement qui s’est peu à peu opéré entre deux mondes : le monde intérieur symbolisé par la maison de famille et le monde extérieur, celui des attentats en France qui réveillent chez l’auteur une conscience politique endormie.

Les attentats, donc. Au moment où les journalistes de Charlie Hebdo sont assassinés, l’auteure a déjà écrit une soixantaine de pages sur sa maison familiale, persuadée de la nécessité de garder une trace en recourant à tous ses souvenirs et à l’apaisement qu’elle y trouvait. Mais, à partir du 7 janvier 2015, l’écriture du livre ne va plus de soi. La violence extérieure force les portes de l’intimité, se heurtant au deuil de la maison aimée. L’auteure, plongée dans la torpeur, ne sait plus reprendre le cours habituel de sa vie. Les habitudes changent, les enfants sont priés de ne plus fréquenter certains lieux jugés trop dangereux, la peur s’installe et la question de savoir si « les autres » éprouvent le même sentiment ne cesse de se poser : « j’ignorais si pour les autres c’était pareil, s’ils avaient peur eux aussi, si les sirènes hurlantes les rendaient fous, si dans les transports en commun ils repéraient immédiatement les sacs à dos, s’ils avaient modifié leurs itinéraires habituels. J’ignorais si les deux massacres continuaient à les obséder, et si cette pensée leur donnait la sensation de tomber à l’intérieur d’eux-mêmes ».

Comment écrire après « ça » lorsque, quelque temps auparavant, le seul livre qui importait devait se centrer sur la douceur perdue d’un refuge de vacances ? Écrire après « ça », ce que « ça » fait sur le corps, ce que « ça » atteint, ce que « ça » fait sur les mots, telle sera la priorité de ce livre. Les livres des écrivains confrontés quotidiennement au terrorisme sont appelés à la rescousse. La peur, pourtant rarement identifiée comme telle, est omniprésente, et il faut savoir l’apprivoiser pour continuer à trouver les mots. « C’est la première fois que la sensation de dissolution du monde outrepasse celle de mon monde intime. C’est la première fois qu’écrire sur le dehors s’impose, renversant mon écriture », confie l’auteure qui, de manière naïve et parfois désarmante, semble ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure. Une seconde naissance en quelque sorte. Les mots restent le seul recours, encore faut-il se les réapproprier, ce qui n’est pas facile quand leur emploi même semble imposé par le langage courant : « Je viens d’écrire une phrase qu’il y a un an encore je n’aurais jamais écrite : depuis des années des musulmans habitent près de chez moi, jamais je ne me suis dit qu’ils étaient musulmans. Jamais je ne les aurais définis comme tels. C’étaient des hommes et des femmes. »

Prise au piège, l’auteure piétine alors sur son propre langage, emploie abusivement certains termes (« tomber » et « désagréger » arrivent en première ligne) comme pour mieux, à chaque fois, les réexaminer, tenter de saisir les changements opérés sur elle et malgré elle.

Si l’examen de conscience flirtant avec la plainte peut parfois exaspérer, il a cependant le mérite d’être sincère ; loin d’inaugurer une nouvelle posture de l’écrivain « engagé » dans la marche du monde, capable de parler de tout comme certains « intellectuels » médiatisés pensent pouvoir le faire, Laurence Tardieu prend soin de s’interroger sur la condition même de l’écriture, sur le livre à venir. La question est loin d’être nouvelle mais elle nécessite d’être reposée dans ce contexte-là. L’écriture commence alors par le corps, et les pages qui le détaillent sont très belles.

Comment prendre du recul avec ce monde-là lorsque écrire impose une mise à distance ? L’impasse n’est pas loin, la page blanche non plus, mais le livre s’écrit malgré tout, avec le choix d’un titre qui laisse songeur : « À la fin le silence ».

« Je m’apprête à déposer le pied sur un nouveau rivage, un rivage dont j’ignorais l’existence avant d’entreprendre ce texte, un rivage où je n’aurais jamais pensé un jour mettre les pieds, en être à vrai dire capable, un rivage sans maison blanche ni odeur de mimosa, un rivage sans nul refuge possible, un rivage sur lequel la folie des hommes peut tout détruire en un instant. Je crois que je n’ai plus envie de rebrousser chemin, je n’ai plus envie de me coucher à terre. »

Malgré la maison de Nice vendue. Malgré un monde intime englouti.

À la Une du n° 16