Avec Le désir animal, Michel Kreutzer, figure de l’éthologie contemporaine, déjà auteur de Folies animales (Le Pommier, 2021), bouscule les frontières entre les êtres humains et les autres animaux.
« L’homme et les animaux supérieurs […] ont quelques instincts communs. […] Ils ont des passions, des affections et des émotions semblables, même les plus compliquées, telles que la jalousie, la méfiance, l’émulation, la reconnaissance et la magnanimité. Ils aiment à tromper et se venger ; ils redoutent le ridicule ; ils aiment la plaisanterie »… En mettant dans les premières pages de son ouvrage cette citation de Charles Darwin, Michel Kreutzer nous montre que ce livre ne fera pas seulement référence aux travaux de savants biologistes ou spécialistes du comportement animal, mais aux naturalistes, comme aux philosophes, aux psychologues, voire aux psychanalystes.
Pour bousculer les frontières entre l’homme et l’animal et interroger ce qu’il nomme « le désir animal », Michel Kreutzer s’appuie sur de nombreuses observations. C’est ce chien terrier qui joue avec des os desséchés, les jetant, les mettant en mouvement, ce qui rappelle au psychanalyste que je suis – et qui vient de publier un livre sur le lien entre les hommes et les animaux non plus uniquement domestiques mais familiers (Nos intimes compagnons. Chiens, chats et autres animaux, PUF, 2026) – le jeu d’un enfant avec son objet transitionnel, son doudou. Michel Kreutzer observe aussi ce jeune primate qui s’approche subrepticement d’un adulte occupé à manger ou à épouiller un congénère et lui tape bien vite sur l’épaule avant de s’enfuir, l’air innocent, puis recommence sa taquinerie. C’est encore la curiosité prêtée au chat découvrant un nouvel environnement, toutefois il cherche d’abord à comprendre comment il peut utiliser cet endroit. « Jamais il ne remet à plus tard l’urgente nécessité de cette exploration. L’envie prime, elle réduit son anxiété, lui apporte un sentiment de sécurité, et, ce faisant, des satisfactions », explique l’auteur.

Envie, satisfaction et désir sont-ils du même ordre ? Michel Kreutzer remarque que « le terme de « désir » tel que l’utilise Freud a toujours posé des problèmes aux traducteurs, car en allemand le père de la psychanalyse parle plutôt de souhait (« Wunsch« ), un vocable qui n’a pas la force du mot « désir » ». Reprenant alors une observation du célèbre zoologiste autrichien Konrad Lorenz décrivant le comportement d’un jeune étourneau, présent chez lui, effectuant « à vide » tout le déroulement d’une chasse à l’insecte, l’auteur prend comme hypothèse que nous avons affaire à un équivalent du fantasme, puisque l’objet désiré est absent. De même, certaines expériences ont montré que des rats sont capables de garder en mémoire la topographie d’un lieu, et d’en activer la représentation sans s’y rendre. « Si, à première vue, la psychanalyse et l’éthologie ne paraissent pas solubles l’une dans l’autre, il n’en demeure pas moins que des croisements sont possibles », assure l’auteur. Certes, mais il ajoute un peu plus loin qu’il « est effectivement incontestable qu’à la faveur du langage, nous avons la possibilité d’exprimer, de connaître et d’analyser de manière approfondie les fantasmes et l’imaginaire désirant des humains. La cure psychanalytique en est l’exemple même, une situation qui, évidemment, serait impossible avec un animal ».
Pour Michel Kreutzer, « les humains n’ont pas vraiment créé de nouveaux désirs. Leur subjectivité, héritière de processus ancestraux, a acquis une nouvelle manière de formuler les satisfactions et les manques à la faveur des propriétés de leur langage et de leur ordre symbolique ». C’est sans doute ici qu’une conception, pas uniquement psychanalytique, du désir humain se sépare de cette perspective éthologique. L’ordre symbolique n’implique pas uniquement une nouvelle façon de formuler satisfactions et manques, il pervertit l’ordre naturel. Les animaux, s’ils peuvent apprendre et transmettre aux plus jeunes, n’écrivent pas ; s’ils peuvent sembler faire du troc, ils ne connaissent pas la monnaie, facteur universel d’échange.
Dans de passionnants chapitres de son livre, l’auteur démontre le sens esthétique des animaux, celui qui est notamment en jeu dans les parades nuptiales. Il nous fait part du fait que, chez les poules et les faisans, ce qui séduit les femelles, ce sont les crêtes et les ergots des coqs et non leur plumage exubérant. « On parle à ce propos de « signaux fossiles ». La fonction a disparu mais il reste l’ornementation », explique-t-il, faisant le lien avec la boutonnière qui orne les cols des vestes d’homme, lointain vestige d’un temps où la veste était fermée jusqu’au cou, désormais endroit de prédilection pour y afficher ses décorations. Existe-t-il une continuité entre la belle plume et la boutonnière décorée ou y a-t-il un saut dans le symbolique du discours ? Un des intérêts majeurs du travail de Michel Kreutzer est de poser la question à partir d’un texte documenté.
Après avoir lu Le désir animal, livre nécessaire, nous ne pouvons assurément plus considérer les animaux comme des objets. Chacun d’entre eux est traversé de multiples désirs qui ne servent pas uniquement des objectifs de survie, mais relèvent aussi du plaisir. Comprendre cela change notre comportement à l’égard des animaux. Ainsi, Jessica Serra, éthologue auteure de la postface, visitant un centre de soins pour tortues marines en Floride, se demande quelle conception des animaux ont les soignants qui, ne pouvant relâcher des tortues trop blessées, les laissent dans un bassin où elles tournent sans fin, cherchant à s’échapper continuellement de leur prison aux allures de mouroir. De même, si Freud voit dans les félins la meilleure représentation du narcissisme, ils ne sont pas pour autant des créatures narcissiques. Écoutons avec Michel Kreutzer le désir animal. Ce n’est pas celui des humains, mais il existe.
