Maître et animal sur le divan

Nos intimes compagnons, du psychanalyste Patrick Avrane, explore les ressorts du rapport de l’homme aux animaux de compagnie. L’essai mêle une discussion clinique à une analyse de fables, de bandes dessinées et d’autres œuvres littéraires ; le cocktail est drôle, riche et passionnant. Et d’une grande actualité !

Patrick Avrane | Nos intimes compagnons. PUF, 160 p., 17 €

Dans les capitales occidentales, la démographie canine a explosé, donc il n’est pas surprenant d’apprendre que les chiens commencent à pénétrer dans les cabinets de psy, comme Patrick Avrane nous en informe. Ils sont partout : en face de l’immeuble de votre chroniqueur s’est ouvert récemment un café dénommé Bone Appart – qui s’affiche comme « Paris’ First Dog Café » –, enseigne fondée par une Américaine. Canidé et homme peuvent chacun s’y allonger selon sa guise, sur des divans conçus pour les deux espèces ; la vitrine sur le comptoir propose des biscuits pour les chiens et des cookies, alors que, pour les assoiffés, il y a des carafes d’eau posées sur les tables ainsi que des bols dehors sur le trottoir. Bonaparte aurait-il approuvé cette initiative anglo-saxonne menée sous son étendard ? Pour l’instant, le divan du cabinet de Patrick Avrane est réservé aux hominidés, mais cela n’empêche pas les patients d’être accompagnés de leur compagnon animalier, ne serait-ce que dans la pensée. Et parfois pour de vrai !

La frontière entre homme et bête s’estompe, Avrane le constate avec étonnement lorsqu’une patiente dans la cinquantaine – appelée ici « Philaminte » – amène au cabinet son terrier Russell. L’arrivée du chien dans l’espace analytique change complètement l’attitude de la patiente : il lui permet de quitter son sentiment de solitude, lui offrant une image valorisée d’elle-même, figure, dans le langage psychanalytique, de « moi idéal ».

Avrane a le don de rendre les concepts freudiens compréhensibles, en l’occurrence la différence entre le « moi idéal » et « l’idéal du moi », distinction qui traverse son essai. Il explique que les psys considèrent le nourrisson comme un être narcissique, incapable de voir la frontière entre sa bouche et la tétine ou le mamelon, c’est-à-dire entre son corps et ceux des personnes qui prennent soin de lui. Ensuite arrive, entre l’âge de six mois et un an et demi, le « moi idéal » – il apparaît au moment du stade du miroir – lorsque l’enfant découvre le reflet de son image ainsi que celui de l’adulte qui le soutient. À ce moment-là, il anticipe l’unité à venir. Pourquoi l’appelle-t-on « moi idéal » ? « Moi », parce qu’il s’agit de l’enfant, de son enveloppe, de ce qui le distingue du reste du monde ; « idéal », parce qu’au moment où il aperçoit ce reflet, « il devient ce qui est à atteindre ; son registre est imaginaire ». « L’idéal du moi », en revanche, ne relève pas de l’imaginaire, il n’est pas un reflet mais une référence. Il se constitue à partir de l’identification de l’enfant à son entourage, aux idéaux collectifs culturels de celui-ci, qui dessinent un modèle à atteindre. « L’idéal du moi » s’inscrit dans la réalité, il est ce à quoi on aspire.

Un chien jouant au passager © Jean-Luc Bertini

Pour Philaminte, son scottish-terrier correspond à une représentation du moi idéal : quatre séances après l’arrivée du chien, elle décide de terminer sa cure. Pendant qu’elle règle sa dernière séance, le chien retourne vers le psy comme pour dire : « T’inquiète pas, je prends la suite ! » Ce qui conduit le psy à une analyse de Hergé : en tintinophile savant, il raconte l’épopée de Milou. Depuis la première aventure du jeune reporter en 1929, Tintin au pays des Soviets, le fox-terrier blanc suit son maître « comme son ombre ». Si les péripéties peu vraisemblables du reporter deviennent réalistes grâce au génie de Hergé, elles sont impossibles pour un chien, comme on le voit dans Le crabe aux pinces d’or.

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Comment expliquer le phénomène Milou ? Non content de simplement participer aux aventures du maître, il se distingue par sa complicité absolue, illustrant ainsi la différence entre animal domestique et chien familier. Mieux encore, par ses réflexions transmises sous forme de bulles, Milou incarne « une grande part de l’humanité de Tintin ». Ce rapport est révolutionnaire : au siècle précédent, aucun lien de cette nature n’est présent en littérature. D’abord, le chien domestique était réservé à la chasse aristocratique, à divers usages dans le travail, ou à servir de faire-valoir à une dame distinguée. C’est au tournant du XXe siècle que le chien se démocratise, prêt à devenir le compagnon de n’importe qui, tout comme le chat. On a affaire donc à un moment de rupture dans l’histoire culturelle, avec des répercussions sur les instances psychiques. Il devient quasiment tabou, par exemple, d’obliger un chien à travailler, cela relèverait presque de l’esclavage ! Le chien acquiert un nouveau statut, il prend place dans notre existence personnelle, dans notre vie psychique, en tant que doudou consolateur, incarnation de nos idéaux, reflet de nous-même, double non humain.

Le chien comme doudou ? Avrane relie le stade du miroir à l’histoire de Dracula : le vampire n’avait pas de reflet, il était complètement seul. Alors que notre image dans le miroir ainsi que nos doudous et nos gris-gris constituent nos premiers compagnons bienveillants. Son éloge du doudou constitue un véritable hymne d’amour : « Animal en peluche, bout de barboteuse ou de grenouillère élimée, morceau de lange ou coin de drap, objet de forme indéterminée et d’origine inconnue, le doudou est fréquemment fait de tissu ou d’une matière rappelant la douceur et la texture de la peau. L’objet donne l’illusion d’être vivant, à la fois dans sa structure, et dans la façon dont le bébé le traite. Il le lance, mais c’est lui qui part ; il le retrouve, il revient ; et s’il le perd, c’est une catastrophe, une perte insurmontable… »

Donald Winnicott, inventeur de la théorie du doudou (l’objet transitionnel), n’aurait pu mieux écrire. Si, comme l’affirme Patrick Avrane, une œuvre d’art peut prendre la suite du doudou, pourquoi pas un essai captivant rédigé par un psychanalyste ?


Patrick Avrane écrit pour En attendant Nadeau.