Depuis vingt ans, Sarah Chazelle et Étienne Ollagnier distribuent avec Jour2fête des documentaires et des films de fiction d’une grande variété qui défendent des valeurs humanistes et la diversité des formes. À l’occasion de cet anniversaire et alors que sort sur les écrans Petit école, ils nous racontent une aventure entrepreneuriale originale, leurs parcours, leurs enthousiasmes et les risques qui vont avec. Une manière de plonger avec eux au plus près du travail concret de ceux qui font des films, et des réalités économiques d’un secteur particulier.
Vous avez lancé Jour2fête il y a tout juste vingt ans. Il a dû y falloir une sacrée énergie.
Sarah Chazelle : Nous nous sommes rencontrés en 2000. Étienne avait créé une structure avec des amis de formations diverses qui s’intéressaient aux nouvelles technologies et réfléchissaient à l’évolution du cinéma. Novociné avait pour vocation d’équiper les salles en numérique, mais c’était très tôt, trop tôt.
Étienne Ollagnier : Je croyais qu’on allait convaincre le marché de passer au numérique, mais le marché a attendu dix ans. Nous avons fini par nous fatiguer de lutter contre des moulins à vent. Nous nous sommes lancés dans l’aventure de la distribution avec des films que nous avions en pellicule et créé notre propre structure : Jour2fête.
Pourquoi Jour2fête ? en hommage à Tati ?
S. C. : La fin de Novociné a été très douloureuse et puis, un jour de déprime, Étienne a proposé : qu’est-ce que tu penses de Jour de fête ?
E. O. : On aurait pu l’appeler Playtime, mais le nom était déjà pris.
S. C. : On a commencé avec de très petits moyens. Et traversé quelques années difficiles. On était contre le marché.
E. O : Le président de la Fédération nationale du cinéma français de l’époque, lors d’une présentation devant 800 exploitants européens, avait déclaré : « Devant tout le monde, je vous le dis, M. Ollagnier, le cinéma numérique n’entrera jamais en France. » C’était fin 2000. Tout a basculé en 2010, aux États-Unis d’abord. La France a fait passer une loi qui a permis d’accélérer et de passer au numérique avant d’autres pays européens. Elle obligeait les distributeurs à financer l’équipement des salles. Jour2fête existait depuis trois ans. D’autres nous ont suivis avec un modèle beaucoup plus technico-économique, assistés par de gros partenaires financiers, dont l’entreprise Imagis, qui a équipé presque tout le parc sauf un réseau indépendant.
Qu’est-ce qui vous avait attaché au numérique au départ ?
E. O. : En tant qu’ingénieur, j’ai toujours eu la fibre technique. J’avais rencontré un fabricant de serveurs au ralenti. Nous pensions déjà à faire de l’événementiel avec des séries, des événements sportifs, interactifs. Je lui ai suggéré de regarder du côté du cinéma, où il est devenu leader mondial. Notre propre projet, un peu mégalo, était de reprendre des salles en déshérence, les équiper pour diffuser des film en numérique, les revisiter sur le plan architectural avec Odile Decq, et repenser l’intérieur des salles, comme ce love seat qu’elle a inventé.
Vous avez des salles, maintenant ?
E. O. : Non, nous nous sommes contentés de les équiper. Nous avons deux métiers. De 2006 à 2019, une société distributrice de films et documentaires, sorties en salle, DVD, puis une activité très embryonnaire, vendre les films à l’international. En 2019, quand Daniela Elstner a pris la direction d’Unifrance, nous lui avons racheté sa structure, Doc&Film, en conservant le catalogue et l’équipe. Nous avons maintenant deux entités, Jour2fête qui fait la sortie de films en France, et Doc&Film qui est devenu The Party Film Sales

Vous avez coproduit déjà quelques films, dont Ma vie ma gueule. Est-ce que vous comptez pousser plus sur la coproduction ?
E. O. : Sur des films produits par la France, les distributeurs apportent un minimum garanti, pour acheter les droits du film. Depuis 2010, les producteurs manquaient de financement et nous demandaient de plus en plus d’arrhes. En échange, nous avons pris des parts de coproduction. Ce qui permet d’avoir un actif. Ça a été la première raison.
S. C. : Et la deuxième, gagner en autonomie
Et côté financements ?
S. C. : Nous faisons partie des cinquante distributeurs en France qui reçoivent une aide récurrente du CNC. Les taxes prélevées sur les billets vont dans une caisse commune. Ce qui permet à une industrie prônant la diversité de perdurer. Jour2fête ne pourrait pas vivre sans ce système.
E. O. : Ici, je fais une parenthèse politique, à l’intention de ceux qui crachent sur le CNC. Il s’agit d’un système vertueux, créé dans l’après-guerre, au moment où le cinéma américain était dominant. Sur chaque billet de cinéma émis, quelle que soit la nature du film, une taxe de 11 % est prélevée, qui va dans un fonds de solidarité. Ces aides sont gérées par un organe de l’État, mais on pourrait imaginer au besoin un système privé, si la profession en était d’accord.
Vous avez commencé à y penser ?
E. O. : En tant que responsable du Syndicat des distributeurs, j’y pense, mais ces idées ne sont pas forcément à l’ordre du jour.
En 2014, vous avez ouvert l’année du 450e anniversaire de Shakespeare avec le Much Ado about Nothing de Joss Whedon. Or vous avez distribué peu de films tirés d’œuvres littéraires.
S. C. : C’était le premier.
E. O. : Il y en a eu quelques autres depuis, Corniche Kennedy, Madame Bovary, Mémoire de fille. Et des adaptations plus libres, Amour fou, avec Stephan Grossmann. Le plus original, c’était de sortir un film américain.
Pourquoi celui-là?
E. O. : Nous aimons la pièce, et cette proposition de l’auteur d’Avengers nous intriguait : un film en noir et blanc, tourné dans sa villa de Los Angeles avec une brillante distribution entre amis. Il y a eu hélas un fort décalage, après le succès de la première aux Champs-Élysées, en présence de Joss Whedon. Son public habituel était dérouté. Et les scolaires n’ont pas suivi comme nous l’espérions.
Vous avez distribué de nombreux films militants, écologiques, politiques, féministes.
S. C. : Pour avoir accès aux films français, il fallait investir sur scénario. Et nous n’avions ni la capacité financière ni le réseau permettant de connaître les producteurs. Donc on a commencé par du cinéma européen. Dès le début, on a alterné documentaires et fictions. Chaque année, on trouvait quelques films qui nous plaisaient aux marchés de Berlin et de Cannes.
Qui vous plaisaient pourquoi ?
S. C. : Toujours des films qui parlaient de gens passionnés, ou des films engagés.
E. O. : Qui parlaient de la société.
S. C. : Du monde contemporain, dans divers pays d’Europe, ou en France, et surtout qui avaient un intérêt cinématographique.
E. O. : On fonctionnait au coup de cœur
Quels ont été vos grands coups de cœur ?
S. C. : Les Rêves dansants. Sur les pas de Pina Bausch qu’on a découvert dans une petite salle presque vide de Berlin, un samedi matin. Des adolescents qui ne connaissent rien à la danse vont répéter pendant un an avec la troupe de Pina Bausch, et devenir de véritables virtuoses. C’était magique.
E. O. : Et un succès providentiel. Autre gros succès, Royal Affair, entre le roi du Danemark, son médecin, et la reine. 255 000 entrées. Un des seuls du catalogue qui tourne encore, acheté par des chaînes de télévision. Après, en 2016, Merci Patron !, 500 000 entrées. Notre record absolu.

Vous aviez distribué La Chute de l’Empire américain. J’imagine qu’il a dû aussi avoir du succès ?
S. C. : Nous sommes devenus très amis avec Denys Arcand et sa femme qui est sa productrice. Nous avons fait un autre film avec lui, Testament, qui a moins bien marché
E. O. : Un peu antiwoke, et souvent pris au premier degré.
S. C. : Denys, il faut le prendre au troisième ou au quatrième degré. Il a obtenu un des plus gros succès de l’histoire avec Les invasions barbares.
Au début de votre activité, quelle était la façon dont vous choisissiez ?
S. C. : Nous allions tous les deux sur les marchés et dans des festivals. Les premières années, seulement des films terminés. De fil en aiguille, des rencontres nous ont amenés vers le cinéma français. Harragas de Merzak Allouach nous avait été proposé par une amie productrice. À partir de là, nous avons commencé à lire et à investir sur des scénarios.
E. O. : Une fois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage… On a eu quelques jolis succès, et la proportion de films achetés sur scénario a pris le dessus. Nous achetons un ou deux films terminés, sinon ce sont des films sur scénario, que nous envoient les producteurs. Aujourd’hui, nous recevons beaucoup plus de projets, jusqu’à 800 par an. Nous avons recruté quelqu’un qui s’occupe à la fois de la coproduction et des acquisitions. Après un premier tri, on se répartit les projets en lecture entre nous.
Est-ce que les projets retenus correspondent à votre choix, à vos engagements ?
E. O. : Je dirais à 90 % oui. C’est rare qu’on prenne quelque chose qui ne nous corresponde pas. Parfois, comme on a une équipe plus jeune, on commence à sentir l’ouverture… la différence générationnelle. Ça peut nous arriver de prendre un film qu’on n’aurait pas pris tous les deux.
S. C. : Quand ils nous amené Nino, par exemple, qui a eu le César du meilleur premier film l’an dernier. Un jeune homme apprend qu’il est atteint d’un cancer et passe deux jours à errer dans Paris. La rencontre avec la productrice et la réalisatrice nous a convaincus, mais c’est clairement un projet qui a été amené par nos jeunes générations…
E. O. : À l’inverse, certains films ont été un échec total…
S. C. : L’année dernière a été la meilleure de la société en termes d’entrées. Grâce à Ma vie de château : mon enfance à Versailles.
E. O. : Il y a eu aussi La femme qui en savait trop, un film miracle.
Quand vous parlez de succès ou d’échec, s’agit-il du nombre d’entrées, des prix, des récompenses ?
E. O. : Parfois, on sort un film qui ne marche pas au sens économique du terme. C’est d’ailleurs rare que les premiers films marchent. Mais si on fait 25 000 ou 30 000 entrées, on assoit quelqu’un dont on espère que le suivant sera une réussite. Ce n’est pas Jour2fête qui a sorti les premiers films de Justine Triet. La bataille de Solférino a créé sa notoriété, et elle a ensuite pu faire un film très rentable. Ensuite, la grande difficulté, c’est de garder des auteurs.
Vous avez sorti un Hong Sang-Soo, je crois ?
E. O. : Oui, La caméra de Claire, une belle expérience avec Isabelle Huppert.
Vous pouvez envisager des codistributions ?
E. O. : Oui. Parfois pour des raisons financières. Nous avons deux codistributions en cours, dont un film très politique qui arrive l’année prochaine.
De quoi s’agit-il ?
E. O. : D’un documentaire sur l’empire Le Pen. Nous sommes deux distributeurs indépendants, et nous avons très envie de le sortir, malgré les risques… Alors, plutôt que de se taper dessus, on s’est associés.
Il s’agit bien du même film, pour les deux. Ce n’est pas, par exemple, « moi je prends la distribution et toi les éditions DVD » ?
E. O. : Ça veut dire qu’on va travailler ensemble sur la stratégie, la programmation…
Vous avez pensé à la suite de la campagne et aux résultats possibles des élections. Est-ce que vous pouvez compter sur la solidarité ?
S. C. : On y a pensé forcément. Est-ce que la solidarité joue ? Ça dépend. On est un milieu très soudé, avec des syndicats assez forts. En même temps, on est tous concurrents, ce qui crée parfois des tensions avec des distributeurs, je ne dirais pas avec des distributeurs de nos tailles.
Avec DIRE par exemple ?
S. C. : Avec DIRE on s’entend bien. Mais ceux qui ont plus de moyens financiers que nous imposent les conditions d’exploitation.
Et pour le film sur le Rassemblement national, Marine Le Pen l’a autorisé ? Aurez-vous affaire à eux, au personnel du RN ?
E. O. : Le film est centré sur leur histoire et des documents d’archives. Comment les archives parlent d’elles-mêmes, comment elles racontent ce qu’est le RN et ses mensonges.
Va-t-il sortir avant ou après l’élection présidentielle ?
E. O. : On va attendre qu’il soit fini.
Compris ! Sur le plan politique, François Ruffin était associé à plusieurs films.
E. O. : Oui, Au boulot, J’veux du soleil et Debout les femmes, coréalisés avec Gilles Perret. Merci Patron !, c’était une première collaboration avec Ruffin. Nous avions déjà travaillé avec son producteur. Ruffin dirigeait le journal Fakir. Il m’a envoyé des images. Il ne savait pas s’il allait les mettre sur YouTube. Et c’est devenu un film qu’on a acquis six mois après.
S. C. : Pour le suivant, J’veux du soleil, avec Gilles Perret, ils nous ont appelés tous les deux, et nous ont dit : allez, on part sur les routes.
E. O. : Ça a été une sacrée aventure. Ils l’ont tourné en cinq jours. François voulait qu’il sorte en février, nous étions en décembre. Nous avons donc programmé le film sans film, en appelant les salles qui avaient passé Merci Patron !. Pendant le montage, nous avons fait une tournée d’avant-première avec un film inachevé. Et en fonction des rires et des réactions du public, ils amélioraient leur copie. On l’a sorti en deux mois.
Vous avez aussi un film sur Mélenchon. Est-ce qu’il a participé ?
S. C. : Non.
E. O. : Mélenchon, c’était en 2018. On connaissait Jean Bigot, le producteur, ancien directeur des programmes de France Télévisions, qui produisait à l’époque les films de Gilles.
S. C. : Il avait fait un film très intéressant, La sociale, sur l’histoire de la Sécurité sociale.
E. O. : Il nous a présenté Gilles avec ce projet de suivre la campagne de Mélenchon en 2017. C’était intéressant de plonger dans les arcanes d’une campagne. Et humainement extraordinaire. Le film n’a pas extrêmement bien marché. En revanche, il a scellé une amitié avec Gilles. Avec Mélenchon, on a découvert une personnalité ténébreuse et complexe. Soit on l’aime soit on le déteste, mais c’est difficile d’être au milieu.
S. C. : À l’époque en tout cas, on l’aimait plutôt bien.
E. O. : Parfois il s’énervait contre les médias, ça il l’a gardé dans le film. On voyait le côté sombre du personnage, mais on comprenait aussi les raisons qui le poussaient à ces colères. Les gens qui ne l’aiment pas le lui montrent. Et c’est une personnalité qui réagit. Après J’veux du soleil, on a décidé de faire tous les films de Gilles et François, et le film de fiction que Gilles a fait seul, Reprise en main.
S. C. : C’est une fiction où les employés reprennent l’usine d’Arnac.
E. O. : Un genre de Ken Loach français. Ils réussissent à racheter leur propre entreprise au nez et à la barbe des financiers qui voulaient les évincer. Ensuite, il y a eu La ferme des Bertrand, sur les machines agricoles.
Pouvez-nous nous en dire plus sur vos relations avec les exploitants de salles ? Ils sont systématiquement preneurs ?
E. O. : Systématiquement ? Pas du tout. Chaque sortie est un éternel recommencement. La concurrence sur le marché est plus ou moins forte selon les périodes. Mais une relation de confiance peut s’établir avec eux. C’est un peu notre marque de fabrique d’accompagner les sorties et d’organiser de nombreuses soirées-débats.
Des projections-débats, par exemple l’avant-première du film Miss Mermaid.
E. O. : Là, c’est l’idéal des avant-premières de prestige. Mais surtout l’accompagnement. Par exemple, Ma toute petite école de Pascal Plisson va partir pour une tournée de plusieurs semaines. Le réalisateur de Congo Boy fait des projections et tourne dans le monde entier. Si les exploitants sentent le distributeur prêt à fournir un gros travail pour tel film, ils auront à cœur de le soutenir.
Et maintenant ? 2026 va friser ou dépasser les 200 millions d’entrées. Allez-vous concevoir de nouveaux développements ?
E. O. : Oui, ça va être dur. Mais on espère continuer sur le rythme d’une quinzaine de films par an. Mémoire de fille de Judith Godrèche d’après le livre d’Annie Ernaux est sorti le 30 septembre. Ma petite école, c’est un coup de cœur pour moi. Un documentaire sur la plus petite école de France, dans un village de trente-cinq habitants, qui sort le 4 novembre.
Alors, comment voyez-vous l’avenir du cinéma indépendant en France ?
S. C. : Plutôt bien, il y a un renouveau, des auteurs de qualité, la génération après nous. L’investissement de Canal+ a suscité de grosses craintes.
E. O. : Nous allons signer un accord important sur cinq années, environ 190 millions d’euros par an. Donc la production est tirée d’affaire pendant cinq ans. En 2025, il y a eu un déficit de films américains à cause de la grève des scénaristes de l’année d’avant, qui a causé la chute globale des entrées. Les salles avaient du mal à prendre notre genre de films parce qu’elles essayaient de se concentrer sur les grosses machines, mais le cinéma français se portait bien. Nous voulons nous porter progressivement sur du cinéma français plus solide, avoir des propositions plus ambitieuses, des documentaires, accompagner des auteurs qui grandissent avec nous.
Propos recueillis par David Azoulay et Dominique Goy-Blanquet
