L’amour maternel au service des luttes

La puissance des mères a certainement été l’un des essais féministes les plus remarqués de l’automne. Ce livre percutant, écrit par la politologue et militante Fatima Ouassak à partir de son expérience de fondatrice du collectif Front de mères à Bagnolet et de directrice du réseau Race, Classe, Genre, est venu réparer un manque, en rendant visible une écologie féministe portée depuis les quartiers populaires. L’ouvrage se donne à la fois comme le récit concret de la naissance et des luttes du Front de mères, et comme une réflexion sur la stratégie à adopter. C’est autour de la figure de la mère que se structurent ses propositions.


Fatima Ouassak, La puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire. La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 272 p., 14 €

Julien Talpin, Bâillonner les quartiers. Comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires. Les Étaques, 176 p., 9 €


Figure délaissée du féminisme matérialiste, la mère est repensée par Fatima Ouassak comme un sujet politique à construire – un sujet révolutionnaire. Il s’agit là du premier vide comblé. La proposition est forte, elle répond à deux demandes émanant de lieux différents. Elle rencontre tout d’abord les recherches récentes de la nouvelle génération de militantes féministes qui cherchent à réinvestir positivement la maternité. Plus important encore, elle permet de renverser la figure de la mère des quartiers populaires, la maman éplorée qui doit faire tampon entre la colère des jeunes et les institutions répressives. Elle s’appuie sur la même puissance – l’amour maternel – mais la redirige, pour que le désir de protection des mères ne serve plus à « canaliser » les colères politiques – c’est-à-dire à les entraver –, mais à les soutenir et à opérer la transmission. Que la puissance d’amour ne soit plus déroutée pour désarmer les luttes, mais pour les renforcer.

Car la figure de la « maman » des quartiers populaires enserre les mères autant que les enfants et fait jouer les uns contre les autres. Si les mères sont invitées à tenir leurs enfants, à les « protéger d’eux-mêmes », les enfants de ces quartiers sont de leur côté « désenfantisés ». Et ce processus symbolique leur fait encourir des dangers très réels. Le livre s’ouvre de façon poignante par l’évocation des violences exercées contre ces enfants et adolescent.e.s assassiné.e.s, la trop longue liste des victimes de la répression des quartiers populaires : Fatima Bedar, Malika Yazid, Abdelkader Bouziane, Zyed Benna, Bouna Traoré… En 2017, une enquête du Défenseur des droits a montré que les jeunes hommes des quartiers populaires issus de l’immigration – ou supposés tels – ont vingt fois plus de chances d’être contrôlés par la police. On sait également que c’est lors de ces contrôles qu’ont lieu la plupart des violences policières. Ces réalités sont largement documentées à la fois par les chercheurs en sciences sociales et par les collectifs constitués pour lutter contre les violences policières, que ce soit le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), le collectif Urgence notre police assassine, et de nombreux autres, dont le comité Vérité et Justice pour Adama.

Dans ces luttes, la mère n’est pas une figure politique vide. Il n’est que de se rappeler la puissance pathétique et politique du mouvement des mères argentines de la place de Mai pendant la dictature, ou encore, dans la France des années 1980, des mères de la place Vendôme. Pour désenclaver la mère, coincée entre la femme, les parents et la « maman », Fatima Ouassak prend appui sur l’histoire et la mémoire vive des luttes de l’immigration, dans le sillage du MIB et de ses archives patiemment rassemblées par l’agence IM’media. En allant chercher du côté de cette histoire, c’est un projet large de transmission qu’elle dessine, qui articule les luttes à venir à une histoire invisibilisée aujourd’hui : « Ce sont nos résistances que nous devons transmettre. Nous ne devons pas nous enfermer dans des identités figées. »

L’auteure travaille au plus près ces réseaux de figures symboliques et de discours qui forment un tissu d’injonctions contradictoires au quotidien. Le style, direct, est en lien avec l’angle, matérialiste, qui ancre les propositions de Fatima Ouassak et du collectif dans l’épaisseur des expériences et des obstacles rencontrés pour faire vivre cette parole. Les anecdotes rapportées permettent d’entrer concrètement dans le flux des injonctions permanentes qui sont faites aux mères et aux parents des quartiers populaires. Le passage où les employées de la crèche enjoignent aux parents d’habiller leur petite fille en rose est à ce titre frappant. Il est révélateur de l’imbrication des dominations et de la sexualisation précoce imposée aux filles non blanches, sous couvert de leur « émancipation ».

La puissance des mères, de Fatima Ouassak

Fatima Ouassak © Carole Lozano

L’approche matérialiste adoptée permet en outre de déjouer les accusations réduisant le propos à une essentialisation des mères, qui seraient artificiellement découpées au sein d’un sujet politique difficilement construit, les femmes. Au-delà du travail de déconstruction et de réancrage généalogique, le livre se donne en effet également comme une proposition stratégique. Les propositions concernent l’ici et le maintenant : puisque les inégalités persistent, puisque ce sont les femmes qui assument encore la plus grande partie du travail reproductif, elles ont un rôle à jouer dans tout ce qui touche à l’éducation : « Front de mères signifie que dans les luttes qui concernent les enfants, tout le monde doit se mettre derrière les mères. » La mère, donc, mais comme pivot dans des luttes ancrées localement, qui permettent une organisation collective sur les sujets d’écologie.

Car La puissance des mères vient combler un deuxième vide – ou prétendu tel : celui d’une écologie politique portée depuis les quartiers populaires. Le récit de la genèse du Front de Mères, qui lutte depuis 2016 pour l’alternative végétarienne à la cantine, est à ce titre édifiant. Il met au jour les mille difficultés que rencontrent les militants politiques de ces territoires pour convaincre de leur sincérité. La forme (le récit d’expérience) donne un aperçu de ces obstacles, à la fois symboliques et matériels, qui constituent le volet « doux » de la répression des mobilisations collectives émanant des quartiers populaires.

Comme l’explique le sociologue Julien Talpin dans son dernier livre, Bâillonner les quartiers, les mécanismes d’entrave sont nombreux et accréditent le récit communément admis des banlieues comme « désert politique ». Les difficultés pour s’organiser dans des quartiers structurellement sous-dotés sont nombreuses, mais, plus qu’ailleurs, les collectifs et organisations rencontrent la mauvaise volonté des pouvoirs publics : « coupes de subvention et difficultés à accéder à des locaux de réunion, disqualification des militants et refus de la concertation, amendes et parfois procès ».

En décrivant précisément ces pratiques, moins documentées que la répression directe et violente, Bâillonner les quartiers donne à voir par ricochet la vitalité des luttes dans les quartiers populaires, « constitués depuis les années 1980 comme espace central de mobilisation ». À partir d’enquêtes de terrain – notamment à Roubaix – et d’entretiens menés avec des militants venus de toute la France, l’ouvrage se présente aussi comme « un allié de ces luttes ». Si la question raciale et celle des violences policières y occupent une place centrale, elles s’articulent à bien d’autres thématiques, qui n’ont que rarement la faveur des médias : droit au logement, contre les rénovations urbaines sans concertation, pour l’insertion professionnelle, l’école et l’accès à une alimentation saine…

Comme le raconte Fatima Ouassak, « notre première lutte écologique à Bagnolet a été de devenir légitimes pour lutter en matière écologique ». Or ce sont aussi les habitants des quartiers populaires qui sont les premières victimes des menaces environnementales. L’enjeu est de taille, il s’agit de se réapproprier ces territoires malmenés, pour défaire petit à petit le réseau serré des oppressions qui se déclinent différemment selon les coordonnées locales, et à partir de là créer des alliances : « Cette proposition se décline dans un projet politique et stratégique précis : agir localement, territoire par territoire, quartier par quartier, école par école, la réappropriation des espaces publics appelant la conscientisation du pouvoir confisqué, et inversement. »

La puissance des mères réussit son double pari et ouvre la brèche : tout en donnant à voir ces difficultés matérielles et symboliques, à les éprouver, ce livre tient ensemble ambition théorique et stratégie politique. L’événement éditorial est ainsi à la mesure du geste que propose Fatima Ouassak : celui d’une écologie féministe antiraciste, portée depuis les quartiers populaires mais appropriable par tou.te.s.

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