Biennale de Venise : omniprésence de la poésie

John Giorno, le poète et performer qui créa Dial-A-Poem en 1968, aurait surement adoré cette 61e Biennale de Venise, car la poésie y est vivante et omniprésente. Elle incarne ce ferment rhizomique et nourricier qui irrigue les différents espaces de la manifestation, les fait tinter les uns avec les autres, que ce soit dans les Pavillons nationaux des Giardinis et de l’Arsenale ou dans les expositions parallèles et sur les murs de la cité.

Pour la commissaire Koyo Kouoh, première femme noire à occuper ce poste, prématurément disparue en mai 2025 : « La poésie est le fil conducteur d’une démarche curatoriale, la matière première pour forger un titre, et le terreau pour structurer une idée ». Son équipe, avec qui elle a longuement travaillé dans son camp de base à Dakar, poursuit, fidèle à son esprit : « Ceci est une invitation à accueillir les mots dans les conditions physiques, météorologiques, ambiantes et karmiques où ils vous rencontrent, à ralentir le rythme et à vous accorder aux fréquences des tonalités mineures. »

« In Minor Keys » (dans les tons mineurs) : pas ou peu de discours surplombants ici, mais une polyphonie de chants venus du milieu intime de l’art, de ce creuset quotidien de nos rêves et de nos émotions subjectives, écologie personnelle et participative de pratiques de toutes espèces autour de notions comme l’enchantement, l’ensemencement et le partage.

L’ère du capitalisme a dénigré les savoirs locaux, autochtones et leurs modalités artistiques en les réduisant à de l’artisanat, simples objets de décoration ou rituels dévotionnels. Pour cette Biennale, à l’opposé, une place majeure est faite à ces écritures, à leurs échelles et à leurs cadences propres, réunies dans un chœur aux tonalités tantôt douloureuses, tantôt joyeuses, souvent très colorées, par « des artistes qui travaillent aux frontières de la forme, et dont les pratiques peuvent être perçues comme des mélodies complexes à entendre autant collectivement qu’individuellement ».

Partout, sur ce chemin scénographique conçu par l’agence Wolff Architects et que Koyo Kouoh a voulu ouvert, processionnel et non scandé de murs imposants et opaques, des poèmes se tiennent debout, sur d’immenses pans inclinés ou sur des lais de tissus tombant du plafond, comme des portes nous donnant accès aux œuvres et comme des divinités bienveillantes nous les offrant. L’entrée même de l’Arsenale se fait sous l’égide d’un long poème du Palestinien Refaat al-Areer : « If I must die, let it bring hope, let it be a tale » (Si je dois mourir, que vienne l’espoir, qu’un conte naisse).

61e Biennale de Venise (2026) © Agnès Thurnauer
« Dédicace II », Uriel Orlow (2021-2026). 61ᵉ Biennale de Venise (2026) © Agnès Thurnauer

Plus loin, les splendides blasons brodés de perles de Big Chief Demond Melançon, grand chef de la tribu des Young Seminole Hunters et figure centrale du Black Masking à la Nouvelle-Orléans, s’accompagnent d’un poème qu’il écrit sur son travail de couture, scandé du vers « Somebody got sew, sew, sew » (quelqu’un doit coudre, coudre, coudre), éternisant les heures passées penché sur son métier, non sans un écho à un passé rivé sous le joug colonial. La présence des mots n’illustre pas les œuvres : elle leur fait écho, elle leur tient tête à la même hauteur. Elle est matière et œuvre aussi.

Werewere-Liking, artiste camerounaise, chante dans un long texte nos communes ascendances panafricaines et rejoint Etel Adnan, qui dans « from Surge » écrit : « We deal with a permanent voyage, the becoming of that which itself had become » (nous faisons face à un voyage permanent, le devenir d’un déjà-advenu), poème qu’on lit doublé en arrière-plan du film de Florence Lazar « 125 hectares », montrant la lutte d’un collectif fermier en Martinique pour obtenir des terres cultivables et pouvoir nourrir des populations affamées, préservant le sol comme bien commun inaliénable à l’encontre d’entreprises de parcellisation toujours plus voraces.

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Dans l’installation vidéo majeure d’Uriel Orlow « Dédicace II », le sol gronde. Il s’agit de convoquer le corps du public pour faire entendre ce que le sous-sol a à nous enseigner, et comment arbres et champignons collaborent au niveau des racines pour se nourrir mutuellement et « parler ensemble ». Une théorie de l’évolution structurée par la compétition entre les espèces fait place à une ère de la collaboration fructueuse en mode mineur, au sens où il est invisible pour les yeux. La pièce est conçue comme un haïku diffracté entre les différents écrans où se lisent des vers qui semblent être dits par les végétaux eux-mêmes.

La préservation et le care ne sont pas seulement le sujet de bon nombre d’œuvres présentes à la Biennale : elles semblent en miroir prendre soin de nous, au milieu de nos égarements multiples, et nous réorienter vers une communauté bonne pour toustes. Dans le Pavillon du Saint-Siège intitulé « L’oreille est l’œil de l’âme » et dédié à Hildegarde von Bingen, orchestré par Hans Ulrich Obrist et inauguré par Patti Smith qui y a interprété « Sonic Prayer » (prière sonore), au sein d’un jardin de toute beauté, les casques mis à disposition de nos déambulations nous font entendre les œuvres sonores et poèmes, entre autres, de Brian Eno, Meredith Monk et Jim Jarmush.

Dans le pavillon japonais, l’artiste queer nippo-américain Ei Arakawa-Nash fait appel à notre fibre maternante en nous proposant de prendre soin de l’un des 57 bébés en silicone muni de lunettes réfléchissantes – un stade du miroir renvoyé aux parents –, de lui donner le biberon et même de le changer. Au fond de la couche apparaît alors un QR code qui, une fois scanné, délivre un poème lié à la date de naissance du petit. Si le public semble ravi de se livrer à cette parentalité momentanée, l’œuvre interroge néanmoins le paradoxe entre la joie d’accueillir de nouvelles générations et la perplexité de leur livrer un monde dans un état au sujet duquel nous ne prenons pas suffisamment notre part de responsabilité.

61e Biennale de Venise (2026) © Agnès Thurnauer
61ᵉ Biennale de Venise (2026) © Agnès Thurnauer

« Writers are like that: remembering where we were, what valley we ran through, what the banks were like, the light that was there and the root back to our original place » (Nous écrivain-es sommes ainsi : nous remémorant d’où nous venons, quelles vallées furent franchies, quelles en étaient les rives, dans quelle lumière elles baignaient et comment nous reconnecter à nos lieux d’origine) rappelle à juste titre dans « The site of memory » Toni Morrison, qui est une des figures clé du monde de Koyo Kouoh.

Ces poèmes, chants, extraits de textes, phrases, produisent un effet de scintillement, comme un voile qui se serait déposé sur l’ensemble de la manifestation. On les rencontre de façon frontale sur les grands kakémonos, on les croise dans des films, sur des murs, par bribes, on les entend de vive voix lors des multiples lectures organisées dans le plein air des Giardinis, performance inspirée par la « Caravane poétique » que la commissaire avait entreprise en 1999 avec neuf poètes africains, de Dakar à Tombouctou.

Dans l’installation vidéo « The peacock’s Graveyard » d’Amar Kanwar, réalisateur indien, présentée au Palazzo Grassi, l’effet de miroitement du poème est rendu encore plus prégnant par la façon dont il clignote avec des images d’une beauté crépusculaire. C’est un mur mallarméen qui s’allume dans le noir, projetant çà et là images et mots, méditation sur l’impermanence et le cycle de la vie. « Every moment is finite and infinite, that’s contradictory. No it isn,’t, they’re connected, one to the next and the next forever » (chaque instant – c’est contradictoire – est à la fois fini et infini. Non, puisqu’ils sont connectés, l’un à l’autre et au suivant, ce jusqu’à l’infini).

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Il émane de tout cela, par-delà la présence des guerres et des atroces souffrances qu’elles génèrent, une résistance et même une joie – « Still joy – From Ukraine into the World » –, comme l’exprime le titre de l’exposition de la fondation Pinchuk qui nous accueille avec la vidéo bouleversante du duo Roman Khimei et Yarema Malashchuk, filmant de jeunes Ukrainiens dansant dans une rave les yeux fermés.

Et Toni Morrison en 1977, à nouveau reprise par Koyo Kouoh : « It is not possible to constantly hone on the crisis. You have to have the love and you have to have the magic  » (on ne peut pas constamment se focaliser sur la crise. Il faut de l’amour, il faut de la magie ). Et il faut de la poésie. Koyo renchérit : « Words are bridges to the other. Words hang in the air, move from tongs to ears au gré des vents, words penetrate the soil as clandestine fertiliser, their sounds, rhythms and melodies perfuming the air » (Les mots sont des ponts vers l’autre, flottent dans l’air, passent des langues aux oreilles au gré des vents, comme un engrais clandestin, leurs sons, leurs rythmes et leurs mélodies embaumant l’air).

En rentrant à Paris, après avoir décidé d’écrire sur la présence très palpable de la poésie dans cette 61e Biennale de Venise, arrivant chez moi, a surgi je ne sais d’où – car il me semble que je ne l’avais pas revu depuis des années – un petit livre bleu qui s’intitule Résistance de la poésie, de Jean-Luc Nancy. La chorégraphie gracieuse de ce moment avait tout à voir avec l’esprit de la Biennale. J’ai eu le sentiment que, lisant dans mes pensées, le livre m’avait tendu la main. « Dial a poem ! ». Sur la quatrième de couverture on peut lire ceci : « Si nous comprenons, si nous accédons d’une manière ou d’une autre à une orée de sens, c’est poétiquement. Cela ne veut pas dire qu’aucune sorte de poésie constitue un moyen ou un milieu d’accès. Cela veut dire – et c’est presque le contraire – quel seul cet accès définit la poésie, et qu’elle n’a lieu que lorsqu’il a lieu. » Décidément, la 61e Biennale de Venise est un accès à la poésie.