Vivre de dalles et de fissures

« Les mouvements en escalade avaient le don d’effacer toute forme de pensées. » Peut-être est-ce la raison pour laquelle Tamma et Dan, qui se connaissent depuis leur naissance, s’échappent de chez eux, la nuit, pour aller grimper dans les rochers. L’escalade, comme une insurrection. Huit ans après My absolute darling, Gabriel Tallent fait de la lutte contre la gravité la matière même de son second roman, La voie.

Gabriel Tallent | La voie. Trad. de l’américain par Laura Derajinski. Gallmeister, 480 p., 25,90 €

Escalader, c’est « regarder en face la mort, la douleur, les ténèbres, nos démons intérieurs, pour accomplir des exploits phénoménaux », explique Tamma à Dan, exaltée. « Grimper, c’est flipper à s’en chier dessus, mais continuer malgré tout. » Contrairement à elle, Dan est discret, il aime recevoir ce qu’il nomme la Tammanitude, « comme un poêle à bois qui propageait sa chaleur ». Il accueille son enthousiasme et sa joie qui récidivent toujours, et malgré tout : malgré son beau-père analphabète-dealeur-incestueux, malgré les regards dégoutés de ses camarades, et le sordide mobile home de sa mère où elle vit.

Dan et Tamma ont le même âge, nés à quelques mois d’intervalle dans le sud du désert de Mojave. Leurs mères étaient à l’époque les meilleures amies jusqu’à ce qu’une étrange dispute, une trahison terrible, dont personne à part elles n’a jamais su les détails, les sépare. Pourtant, Tamma et Dan sont restés inséparables, et se rejoignent matin et soir, en plus de se retrouver au lycée. Enfants du désert californien, ils ont nourri un rêve commun : devenir des grimpeurs professionnels.

Gabriel Tallent, La Voie,
« Refroidissement de la Terre », Marsden Hartley (1932) © CC0/Amon Carter Museum of American Art

Personne ne croit en Tamma, son père lui a cassé la mâchoire avant de disparaître, et sa mère parle d’elle comme d’une « petite fouinasse de merde » ; à l’inverse, les parents de Dan économisent pour qu’il soit le premier de la famille à entrer à l’université et trouve la stabilité qu’ils n’ont jamais connue. C’est sans compter le plan du duo consistant à utiliser cet argent pour acheter un van et rejoindre le parc du Yosemite afin de vivre de dalles et de fissures. En attendant, ils récupèrent du matériel dans des poubelles, et s’entraînent à gravir des voies aux noms facétieux comme la Moule Moisie de la Fée Clochette ou la Princesse du Doigtage – qui, selon la théorie de Dan, est la pratique sexuelle anti-patriarcale et anti-capitaliste par excellence.

Alors que leur dernière année de lycée s’écoule, Dan et Tamma se trouvent confrontés à un chapelet de soucis familiaux. Que peut l’amitié face au gouffre de l’entrée dans l’âge adulte ? Que peut un projet d’escalade face aux attentes des parents ou, au contraire, à leur manque d’attentes ? Derrière l’amitié infaillible de Tamma et Dan, il y a celle, mystérieusement rompue, de leurs mères respectives. Derrière les descentes en rappel de Dan et ses doigts en sang, il y a Éphédra, le livre qui a rendu sa mère célèbre, avant qu’un problème cardiaque ne la laisse recluse dans sa chambre. Derrière les enchaînements fluides du corps de Tamma contre la roche, ses pieds mordant les prises, se trouve sa tendresse pour son neveu et sa nièce qu’elle garde depuis que sa sœur est seule.

Gabriel Tallent parvient à créer des personnages-mondes aux personnalités équivoques, des personnages terriblement humains. Que ce soit Dan, son amour pour Tamma qu’il décrit comme « disgracieuse, enjouée, indestructible » mêlé à sa dépression qui lui rend le monde irréel, ou Tamma, qui vit la maternité à travers l’aide qu’elle apporte à sa sœur, mais ne cesse de croire en son rêve de se qualifier pour les championnats, frottant « chaque semelle au mollet opposé comme un cuisinier aiguiserait son couteau ».

Des sentiers de sable croustillants, de créosotiers et de cactus, aux couloirs et chambre d’hôpital ; des chutes dans des nuages de magnésie aux dislocations de
leurs côtes, La voie est un roman tranchant, vertical, mais lumineux. Dan et Tamma grimpent avec la même vigueur qu’ils réfléchissent à ce que signifie vivre, à la définition du courage, et à « ces petites décisions que l’on prenait chaque jour » et qui avaient la particularité, « en s’accumulant, de devenir de grandes décisions ».