Décoloniser l’esprit

Dans La grande méthode, Louisa Yousfi part d’une crise intime pour composer avec finesse la fresque des générations issues de l’immigration. Elle élabore une pratique à même de préserver ce secret des peuples que les assauts de l’exil auront érodé mais qu’ils n’auront pas suffi à détruire, une discipline poétique et politique gardienne d’un souffle vital de libération.

Louisa Yousfi | La grande méthode. La fabrique, 152 p., 15 €

Rester barbare, le premier livre de Louisa Yousfi, avait mis la barre très haut. Trop haut pour laisser penser à un hasard, un coup de chance. Trop haut aussi pour ne pas contraindre l’autrice à s’aventurer au-delà : La grande méthode est une quête littéraire et métaphysique. Pour cadre général, une famille de l’immigration algérienne partie enterrer le père au pays – pas tant un retour qu’une traversée de soi. À partir de là, différentes apparitions qui l’assaillent et tissent le récit avec une grande inventivité. Alors que l’on navigue à vue entre plusieurs fantômes, des dialogues militants, les questionnements d’un taxi du bled, la voix d’outre-ciel d’une hôtesse de l’air culpabilisante au-dessus d’une Méditerranée rouge sang et l’appel de la citadelle Palestine comme pierre angulaire de la lutte, dans l’imbrication de ces différentes voix se construit l’image composite et mystique de générations balafrées par l’ordre colonial et celle de leurs descendant·es, indigènes d’une république qui cherche à les assécher, à les « occidenter ».

Issue de ceux-là, Louisa Yousfi n’échappe pas pour autant au tribunal et à la remise en cause de sa propre démarche. Les démons lui parlent : « Tu bâtis un mythe pour compenser un vide. Tu prends le silence de ton père pour une légende. Tu dresses un culte autour de rien ». Obligée par le deuil du sien, elle redoute la tentation de l’écriture qu’elle finira pourtant par embrasser. Mais il ne faut pas reconnaitre ici une certaine tendance de la littérature contemporaine (souvent blanche et masculine) à s’absoudre de son méfait par la démonstration préalable de la conscience de celui-ci. Car cette conscience n’est pas mise en scène ; elle n’est pas prétexte, mais ligne de conduite ; elle est le point de départ d’une discipline. De là naît une écriture sentinelle, pas faite pour transmettre mais pour protéger : « Je veille mon père comme on monterait la garde autour d’un mystère. […] Et s’il me faut plus tard écrire, raconter, alors je garderai, au centre du texte, un trou. Je tournerai autour de lui, en construisant des phrases comme des cloisons ». Ainsi, le texte s’élabore comme garant de la dignité et du secret. Car il y a bien là un secret, comme un « feu caché dans le creux de la paume », une splendeur immatérielle que Louisa Yousfi réussit à enseigner sans la dévoiler, un butin sacré partagé par les siens qu’elle invoque avec délicatesse sans jamais le briser : « ce que j’appelle une œuvre juste n’est pas une œuvre parfaite. C’est une œuvre qui respecte l’invisible. Qui ne réduit pas le mystère. Qui tremble un peu de ce qu’elle transporte ».

, illsutration de Rayan Yasmineh © La fabrique

Une fébrilité innerve le récit. Comme un sentiment d’urgence, une nécessité de préservation face à la disparition annoncée d’une génération et ce qu’elle charriait d’idéal et de pureté. Peut-être aussi de fantasme – mais l’irrationnel est ici assumé, il est même un choix. Voilà le lot des esprits occidentés : le vertige d’un héritage insaisissable et la menace de sa dissolution. « J’essaie d’approcher au plus près de ce soleil brûlant, cette langue inouïe dont je suis l’analphabète. C’est moi l’analphabète, maman. Pas toi, ni papa. Vous, si vous aviez pu prendre le stylo, vous auriez écrit des choses invraisemblables que la bouillie infecte que nous sommes devenus aurait été incapable de comprendre. Ce que vous diriez, le langage que vous emploieriez, les images, les intuitions, les idées, les visions sidérantes, ce que ça nous aiderait à comprendre, la manière radicale dont ça nous transformerait en nous traversant… tout ça est perdu à jamais. »

Et pourtant, ne naît pas de ce constat une forme d’abattement mais bien le sens d’une grande responsabilité. Elle commence par le devoir de nommer (« ce qui ne sera pas nommé sera effacé »), car, en plus de sauvegarder, nommer réactive une réalité par le fait même de l’inscrire ou de la prononcer. C’est bien là le pouvoir de la langue, vecteur et objet de la grande méthode, point de départ d’une possible libération : « Je te donne un mandat. Tu es désormais gardienne de ma survivance, héritière non pas de ma gloire passée, mais de ma capacité à renaître dans la disgrâce ». Cette langue reflète tout un système de pensée qui laisse place à l’invisible et fait fi du lourd poids de la raison pour s’ouvrir à l’infime, aux détails et aux symboles, à l’image de la couverture du livre enluminée par Rayan Yasmineh dans un héritage hiératico-mystique à la fois millénaire et éternel.

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« On pourrait dire que la grande méthode est une science du récit. Elle ne produit pas des vérités mais construit les conditions de leur transmission » : le programme est littéraire mais aussi politique, fruit d’une blessure dont la plaie encore béante rend nécessaire une réactivation de la lutte et de ses réseaux. Rappel que Louisa Yousfi est, dans la lignée d’Houria Bouteldja, une figure majeure du mouvement décolonial et de son articulation théorique et militante, notamment sur des plateformes comme Paroles d’honneur ou le QG décolonial. C’est au creux de cette pensée que s’inscrit l’idée pertinente de « piété politique » présentée dans le livre, comme la préservation de la foi par celles et ceux qui l’ont perdue, les « impies croyants », fidèles à Dieu pour les autres, donc doublement fidèles. Une dépossession ancrée dans l’immigration qui a érodé l’âme de « ceux pour qui la foi s’est brisée au contact d’un pays hostile » mais devant laquelle se présentent des voies de traverse qui reposent moins sur la logique que sur un affect inscrit dans le monde réel des liens humains et les champs de force visibles et invisibles qui les traversent : « cette perte-là n’est pas toujours un abandon. Elle peut être un détour, une dialectique ». Car cette pensée ne s’insurge pas de ses contradictions.

Dans Décoloniser l’esprit, l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o annonce son abandon de l’anglais, langue coloniale, pour le kikuyu de ses origines. Il n’est pas simplement question d’accessibilité, mais aussi de ce que la langue convoque et traduit de représentation du monde et de ce qu’elle crée d’aliénation. Aux enfants d’immigré·es, ceux des cours d’arabe du samedi matin, ceux qui ne pourront jamais réparer l’irréparable, Louisa Yousfi propose autre chose. Au-delà des mots d’ici ou de là-bas, elle ouvre la voie à de nouvelles possibilités de dire et de penser, comme autant de manières de contourner les sens imposés, de réenchanter l’imaginaire et de libérer les esprits. Entre les lignes, elle fait le don d’une langue.


Lola Maupas est chercheuse, critique et programmatrice de films. Sa thèse en cours porte sur le cinéma de libération arabe et plus précisément sur les images de résistance dans le cinéma au Liban depuis la fin des années 1960.