Décoloniser l’histoire de l’art

Une question taraude Maureen Murphy depuis qu’elle s’est engagée dans une carrière d’historienne de l’art spécialisée dans les arts africains, anciens et contemporains : « Pourquoi l’Afrique ? ». Cette interrogation lourde de sous-entendus révèle les idées reçues et fantasmes plutôt rétrogrades dont est toujours victime le continent africain, surtout en France.


Maureen Murphy, Voir autrement. Éditions de la Sorbonne, coll. « Itinéraires », 144 p., 18 €


Car pourquoi diable une jeune femme blanche, se réclamant d’une double culture américaine et française, s’intéresse-t-elle aux arts de l’Afrique ? Quel est donc le ressort intime, l’atavisme familial invisible ou le traumatisme enfoui qui a bien pu l’amener à cet objet de recherche et à ce terrain d’enquête ? Il y a là comme une injonction paradoxale : il faudrait être Africaine, avoir des liens familiaux avec le continent, ou, au moins, être noire, pour avoir une légitimité à s’intéresser à cet art-là. Mais d’un autre côté, pour garantir l’objectivité et le sérieux d’une recherche, il faudrait être éloigné de son sujet d’étude, ne pas y être trop impliqué affectivement : « moins d’empathie serait source de davantage de rigueur, l’absence d’émotion favoriserait le recul critique ». Ces a priori et les outils pour les combattre structurent le propos de Maureen Murphy, finalement enrichi grâce à ces arguments absurdes.

Voir autrement, de Maureen Murphy : décoloniser l'histoire de l'art

Vue sud-ouest du musée du quai Branly à Paris (2015) © © William Crochot / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0

L’ouvrage est issu de l’incontournable exercice d’auto-analyse ou d’égo-histoire auquel doivent se soumettre les chercheurs et chercheuses soutenant leur habilitation à diriger des recherches, exercice pour lequel les éditions de la Sorbonne ont créé une collection – fondée par Patrick Boucheron et dirigée par Yann Potin – déjà riche de quelques titres marquants (signés Étienne Anheim, Michel Naepels, Ludivine Bantigny, Claire Zalc…). Ces textes ont le grand mérite d’expliquer comment se construit une œuvre savante, au plus proche de la recherche et de ses matériaux, dans la difficulté et dans l’exaltation parfois. Ce titre ne fait pas exception, dans son effort réflexif et introspectif rigoureux, mais il élargit brillamment la focale à la question des rapports entre l’Afrique et la France. Maureen Murphy questionne son champ de recherche, avec un œil bien exercé de spécialiste, mais c’est bien le problème plus large du regard porté par son ex-colonisateur sur un continent anciennement colonisé qui constitue le nœud de l’affaire. Sous l’apparence d’un livre bref et percutant, qu’on pourrait croire réservé aux spécialistes et aux chercheurs en sciences sociales, le propos est très politique, et même polémique par moments : un petit dictionnaire des idées reçues sur ce qu’on peut lire ou entendre encore à propos d’un continent et de ses arts, ses artistes, sa dynamique créatrice inscrite dans la globalisation.

Se spécialiser dans l’art africain contemporain est parfois considéré, déplore l’auteure, comme une aporie : l’art de ce continent peut-il être autre chose que traditionnel ? Et dans sa modernité même, dans sa contemporanéité, ne retrouve-t-on pas inévitablement l’esthétique ancestrale du continent entier ? Car « l’Afrique » est évidemment un bloc, une masse sombre et luxuriante. « Comme si la rupture unique [entre authentique et impur] provenait du contact avec l’Europe, comme si l’histoire d’un continent tout entier pouvait se réduire à une partition entre un “avant” et un “après” ». Ce livre s’emploie efficacement à déconstruire cet imaginaire trop bien ancré, avec lequel Maureen Murphy est constamment aux prises dans son travail de recherche ou de valorisation et dans ses enseignements, montrant que l’art africain a toujours été nourri d’échanges et d’apports extérieurs au continent.

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Musée de la Femme Henriette Bathily à Dakar © CC4.0/Anthere

À l’aide d’une écriture très vive, énergique et corrosive, elle fait preuve à l’occasion d’une ironie cruelle à l’égard du chauvinisme francophone et du francocentrisme. Par exemple au sujet de l’exposition soi-disant légendaire « Magiciens de la terre » (1989), avec laquelle, selon les spécialistes français, « tout aurait commencé » en ce qui concerne les études sur l’art africain contemporain. Maureen Murphy dénonce les visions grossières diffusées par cette exposition pour laquelle toute création africaine est nécessairement artisanale et non académique – au sens d’un peu hors-circuit : « d’un côté, les œuvres conceptuelles, autoréflexives, en somme “modernes” pour l’Occident ; de l’autre, les masques, les autels et le religieux pour les “primitifs” ». Ces biais accablent l’auteure depuis le début de sa carrière, notamment dans l’équipe de préfiguration du musée du Quai Branly qui concevait l’exposition inaugurale. Elle quitta le navire avant l’ouverture de 2006, ne partageant pas les valeurs qui devaient y être promues et notamment les visions ténébreuses et enténébrantes de l’architecte Jean Nouvel, avec sa muséographie renvoyant l’Afrique à une imagerie qu’on croyait cantonnée aux manuels d’histoire colonialistes de la IIIe République : « L’idée originelle d’une répartition des collections entre “nous” et les “autres” semblait dater d’une perception des échanges culturels d’un autre temps. » L’histoire coloniale est absente de ce musée et n’est qu’indirectement l’objet de la CNHI (Cité nationale de l’histoire de l’immigration) du palais de la Porte-Dorée, où Maureen Murphy a également officié. « Dans l’Hexagone, l’Afrique reste considérée comme une entité lointaine, déconnectée de l’histoire nationale, tandis que l’histoire de l’esclavage et de la colonisation peine à être prise en charge dans l’enseignement comme dans le débat public si ce n’est en tant que sujet de polémique. »

Pourquoi l’Afrique, alors ? Parce qu’elle est une voie d’accès et une clé de compréhension de l’histoire de France et de celle de ses musées. Si la question coloniale dans le débat public et médiatique se cristallise autour de la question des restitutions, elle met au centre des polémiques non pas la constitution des collections africaines en France, mais bien l’histoire coloniale du pays, encore tissée de clichés et de falsifications : ainsi, contrairement aux indépendances de l’Algérie et de l’Indochine, la décolonisation « pacifique » de l’Afrique subsaharienne dispenserait de tout effort mémoriel, ce que réfute résolument Maureen Murphy. Autre cible de l’auteure, l’Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique coloniale (ACHAC, « groupe de recherche » dont la figure la plus médiatique est Pascal Blanchard), à qui elle reproche de fonder son travail sur un jugement moral et des poncifs qui finissent, en raison de sa vision exclusivement spectaculaire et médiatique des sujets traités, par nuire au travail académique, par nature structuré et patient. Sa diatribe contre l’une des plus récentes publications, Sexe, race et colonies, est implacable et largement justifiée étant donné son voyeurisme. L’association entretient (à dessein ?) une certaine confusion dans les esprits en s’arrogeant le leadership des études postcoloniales et donne ainsi du grain à moudre à leur critique postée à l’autre extrémité du spectre.

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En 2014, le Centre Georges-Pompidou propose un retour sur l’exposition « Les magiciens de la terre, qui s’était tenue du 18 mai au 14 août 1989 © CC2.0/Jean-Pierre Dalbéra

Contre ces excès et cette polarisation, le travail de l’histoire peut seul permettre de sortir de la double impasse. L’auteure, grâce à une description fine et subjective de ses recherches, insiste sur les ficelles du métier d’historienne de l’art : chercher des inédits (elle en a découvert un grand nombre, des correspondances et de l’iconographie notamment), les publier, aller « tout bêtement » (sic) aux sources. Ce qui n’empêche pas l’engagement, puisqu’elle assume franchement être dans les études coloniales et postcoloniales, à rebours de ses collègues qui tiennent à se positionner pour ou contre. Car, malgré leurs défauts, ces recherches renouvelées ont modifié en profondeur le regard sur les rapports entre l’Afrique, notamment, et les pays impérialistes. Il ne s’agit pas de réfuter ou d’encenser ces travaux, mais bien d’y participer en y cherchant la justesse des analyses, sans parti pris mais avec rigueur et méthode. L’articulation de cette démarche avec l’art contemporain, notamment à travers la participation de Maureen Murphy à des biennales sur le continent africain, atteste que les artistes contemporains, encore trop souvent enfermés dans leur « identité » et cantonnés à des spécialités liées à leur pays d’origine, questionnent pertinemment l’histoire coloniale et sa mémoire dans leurs œuvres.

La conclusion du livre, reflétant une œuvre encore en devenir (L’art de la décolonisation. Paris-Dakar, 1950-1970, Les presses du réel, à paraître en 2023) qui suit une ligne cohérente et solidement tenue, défend une exigence impérieuse, celle de la transmission d’une vision renouvelée de la question de l’art africain et de son insertion dans un monde globalisé. Ce sont les étudiants et étudiantes qu’il s’agit de former à « voir autrement », faute de pouvoir dessiller les yeux des chercheurs, commissaires d’exposition ou hommes politiques encore en activité et défendant des idées d’arrière-garde.

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