L’écrivain de langue allemande Johann Peter Hebel (1760-1826) est peu connu en France. En ce début d’année, les éditions Pontcerq présentent deux ouvrages qui contribueront à combler cette lacune, l’un de Hebel, l’autre sur Hebel : le premier s’intitule Historiettes, le second (signé Frédéric Metz), Hebel. Le levier.
Il était une fois un petit éditeur à l’âme combative et joueuse qui, né à Rennes en l’an 2011, se mit à publier de grandes et belles choses ; certaines d’aujourd’hui, d’autres d’hier, souvent rares ou repêchées de l’oubli et offertes au goût de tous. À force de creuser fenêtres, portes et galeries, sa maison se remplit de complices et d’amis et, forte d’un catalogue nourrissant et bien épicé, se mit à grandir et grossir. Après qu’une douce pluie de fins volumes eut gratifié ses lecteurs d’écrits frondeurs et d’idées encourageantes – récits, libelles, traités, carnets de maladie, tracts, lectures de rue ou radio, Flugblätter –, honorant et chahutant la philologie avec de savantes notices et notes de bas de page, jouant à chat entre lettres et arts, philosophie et critique [1], il se mit à publier des ouvrages costauds et majestueux en toute humilité, creusant de larges sillons là où il s’était frayé de discrets chemins de traverse. D’aucuns crurent même que le pavé – au-delà de ceux lancés dans la mare, celle des sciences de l’éducation par exemple [2] – serait la forme nouvelle de son tact.
Au seuil de 2026, en tout cas, deux livres de ce gabarit nouveau sont sortis de ses presses – sises, elles, au creux d’une ZI normande chez un expert en « façonnage » et « ennoblissement ». Les livres de la team Pontcerq & Corlet ont une gracieuse élégance à eux, certains même ont fait parler de magie quand le livre déplié ne contient que sa couverture, telle la chaussette de Proust qui fascinait Benjamin ; la formule magique alors utilisée, « umgestülpt, hop ! », proteste contre « le geste prétentieux et universel du livre », auquel celui-ci avait déclaré la guerre au nom de la rue dans Sens unique. Ici, le livre est au contraire mis en gloire, mais comme racheté par les gestes du collectif et de la collection. Le plus épais des deux, fort de 730 pages et d’une trentaine d’auteurs, est consacré à Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté [3]. L’autre gros livre, intitulé Historiettes, dont il sera question ici, est un recueil de récits de Johann Peter Hebel, auteur d’une œuvre où Benjamin voyait « l’un des plus purs joyaux de la prose allemande ».
Actualiser un trésor
Malgré une traduction française qui, en 1853, attira l’attention de Hugo, Sand et Baudelaire, malgré le joli volume d’Histoires d’Almanach paru aux éditions Corti en 1991, et un autre choix de textes paru chez Circé il y a peu [4], Hebel reste dans notre pays un auteur méconnu, tandis qu’on l’oublie de l’autre côté du Rhin, où il avait été hissé au rang de trésor national deux siècles durant. Icône d’une littérature populaire enseignée dans les classes, Hebel est désormais en Allemagne, au mieux captif de la philologie, au pire relégué dans le registre « biscuit Biedermeier » où l’a cuit la décennie Merkel. Registre auquel Pontcerq a résolu de l’arracher, à l’aide d’un savoir et d’un travail critiques qu’irradie la lecture de Walter Benjamin ; et en reconduisant ces récits à leur genre natif, à présent intempestif : l’Almanach, composé d’histoires vécues ou entendues en taverne, vendu dans les marchés puis colporté de ville en village, au bon soin de voyageurs partis de Savoie en direction des « Allemagnes » (Alsace, pays de Bade, Suisse alémanique), tels que les avait représentés Watteau.
C’est par ce genre de l’Almanach et ce geste du colporteur rebaptisé « Kolportage ! » que Pontcerq fait revivre le souriant conteur rhénan dans la jungle de nos villes. Genre et geste au départ destinés à tous, pauvres et riches, pauvres surtout, mais qui réclament désormais une escorte philologique, attentive à ce qu’affirmait Benjamin en 1929 : « Toute étude de ce grand maître, dont l’importance ne saurait être sous-estimée, consiste à nous le rendre présent, lui qui sait si bien rendre présent » (ou « présentifier ») [5]. Or, ajoutait-il, ce que cette prose rend si bien actuel, c’est moins des histoires de familles ou de brigands que « les puissances suprêmes de sa région et de son temps », région et temps entre lesquels s’ouvrait un « abîme sans fond ». Provincial et cosmopolite, Hebel se tenait au-dessus de cet abîme, et si ses récits restaient vivants et concrets, c’était « grâce à des milliers d’ailes minuscules et invisibles ».
Un Schlemihl alémanique : paysan, poète, pasteur, pédagogue
Son destin ressemble à celui du Schlemihl de Chamisso, le petit homme sans fortune et privé de son ombre, que des bottes magiques transformèrent en grand voyageur solitaire. Hebel ne voyagea que très peu, mais, paysan devenu citadin, puis dignitaire du duché, il vécut toute sa vie entre riches et pauvres, maîtres et valets, souffrant d’une vie empêtrée de charges alors qu’il aimait la botanique, mais dont l’une, le reliant à la vie des campagnes, fit de lui un conteur célèbre, et pas si malheureux. Né en 1760 d’un père soldat-tisserand et d’une mère domestique qui vivaient entre le petit village Hausen, dans l’Oberland, et la grande ville de Bâle, où ils servaient tous deux un patricien engagé dans l’armée française, l’enfant vécut ce va-et-vient entre deux mondes et deux classes. Orphelin à treize ans, en deuil aussi de sa sœur cadette, il fut aidé et poussé dans ses études par le patricien en question et un professeur de latin qui avait remarqué ses talents.
Après une formation classique au lycée de Karlsruhe, il suivit des études de théologie à l’université d’Erlangen, et, luthérien, il adhéra à l’Amicisten-Orden, société secrète travaillant à concilier l’évangélisme chrétien et les Lumières. En attente d’une cure, il devint enseignant, et, quoique nommé pasteur en 1783, diacre en 1792, et prélat en 1819, il resta toute sa vie professeur [6], dans sa région natale puis à Karlsruhe, où, souffrant du mal du pays, il vit en 1796 s’affronter les troupes autrichiennes et françaises. Enseignant le latin, le grec, l’hébreu, la géographie, les mathématiques et les sciences naturelles, lecteur de littérature et de médecine autant que d’ouvrages religieux, il s’essaya à la poésie et publia sous pseudonyme en 1803 un recueil de Poésies alémaniques, écrites dans le dialecte du petit peuple de Bade [7]. Le pseudonyme fut éventé et ce livre de chants lui valut l’admiration de Jacobi, de Jean Paul (« Il faut le relire non pas une fois, mais dix fois comme tout ce qui est simple »), et de Goethe (« Hebel paysannise tout dans l’univers de la façon la plus naïve et la plus gracieuse »).

Cette notoriété lui valut aussi, sur ordre du margrave, la tâche a priori ingrate de remettre sur pied l’Almanach du pays de Bade, tâche dans laquelle il excella, par un perfectionnisme mêlé de désinvolture, faisant de lui l’auteur consacré de L’écrin de la maison du pays rhénan (1811). Puis les autorités du grand-duché lui commandèrent un manuel d’instruction religieuse, ce dont il s’acquitta sous la forme d’histoires bibliques. L’ouvrage, paru deux ans avant sa mort, fut utilisé par les institutions protestantes et catholiques. Il avait pourtant subi en 1815 la censure catholique pour un de ses récits d’Almanach (« Le pieux conseil »), provoquant sa démission. Si son manuel religieux fit alors consensus, il en allait autrement des récits de l’ami de la maison, où la leçon morale, volontiers administrée à la manière d’« un poing dans la gueule » (dans l’œil, dit plus exactement Auerbach, « wie eine Faust auf’s Aug »), était souvent un leurre ; où de joyeux lurons attiraient la sympathie quoi qu’ils fissent, où le diable jouait à cache-cache, où la raison ne cessait d’ajuster sa mesure et sa veille, où le regard protestant avait infusé les valeurs des Lumières : non seulement les troupes de Napoléon mais l’esprit de 1789 étaient passés par chez lui. En 1855, son manuel religieux fut lui-même interdit.
Humour wunderlich
Les « invisibles ailes » dont parlait Benjamin, Hebel les devait à la rencontre de son Dieu d’amour et à d’autres lumières, plus modestes mais profitables à cet « art populaire » ou « littérature pour pauvres » (Benjamin), édifiante parce qu’humoristique de part en part. À ce compte, cette littérature populaire pouvait devenir une littérature pédagogique digne de tous les honneurs et apprentissages. Kafka conseillait à Felice Bauer de faire lire les contes de Hebel à ses élèves. Wittgenstein, qui en 1920 confiait à son ami Ludwig Hänsel que ces récits l’avaient « complètement ensorcelé », une fois instituteur à Trattenbach, puis à Otterthal, fit commander cent exemplaires de L’écrin à l’école communale, et, dans les années 1940, c’est en théoricien du langage qu’il méditera encore sur la prose narrative de Hebel. Prose populaire, poétique, philosophique. Chevillés au corps par le rire, ses récits explorent l’infinie gamme de gentillesses et méchancetés, exploits et bêtises qu’impliquent l’appétit, la rencontre et la tractation humaines, de l’amour à l’idiotie féroce et au meurtre. Conduites humaines quotidiennement mêlées aux forces de la vie naturelle et animale : chevaux, cochons, poissons, chiens, oiseaux, sanglier, et enfin taupe, dont Hebel se fait l’avocat passionné. À travers les faits et gestes de paysans bernés, hussards rusés, domestiques madrés, puissants confondus, escrocs inspirés, philanthropes éclairés, étrangers hébétés, et même tristes pendus agités par le vent, s’écrit l’édifiante « parabole du train du monde » (Benjamin).
Or ce train-là est un grand pourvoyeur d’étrangeté. Nombre de contes débutent par l’arrivée d’un étranger quelque part, ou par un événement anormal. Le mot wunderlich, mué en nom propre dans « Monsieur Wunderlich », titre du conte qui couvre la quatrième de couverture, apparaît sans cesse à côté de son équivalent français, « bizarre ». Mais une foule d’autres mots surgissent en allemand tout au long du texte français, et ces mots-valises bilingues forment un étrange lexique d’intraduisibles ou idiome accentué (salaire-lohn, lumière-Licht, heftig-violent, witzig-sensé, fleissig-travailleur, wunderbar-prodigieux, fortschritte-progrès, Mutwille-méchanceté…). Le lecteur reste en visite, à distance, observant la puissance de quiproquos qu’engendre la différence des coutumes et des langues. Dans ce monde rural où quelques kilomètres suffisent pour devenir un « étranger », le citoyen qui voyage au loin devient vite lost in translation. C’est ce que raconte l’hilarant « Kannitverstan », où un artisan compagnon allemand en visite à Amsterdam cherche à converser mais ne comprend rien, sinon l’essentiel, la mort des puissants et « le caractère éphémère des choses terrestres » : allégorie du malentendu comme existence possible et de l’erreur comme source de vérité.
Justice et chronique
« Le globe terrestre de Hebel, au centre duquel se trouvent Segringen, Brassenheim et Tuttlingen, a pour horizon Amsterdam, Jérusalem et Milan », écrit Benjamin. Les Français entrent aussi dans la danse, ainsi que les Turcs, car les « Mahométans » ont leur place dans cette bigarrure. Si Benjamin mentionne Jérusalem, c’est que les Juifs ont la part belle, mais « chez nous », à l’endroit de petites différences qui font d’eux des porteurs de ruse et d’humour au carré. Parfois, « l’Hébreu » a un petit accent, son jeu peut devenir méchant ou son commerce abusif, et l’atmosphère se corrompt, laissant pressentir un possible déchaînement haineux (« Les deux postillons »). Mais la vivacité de son jeu avec le non-juif lui fait plutôt incarner des qualités cardinales : habileté, lucidité, souplesse d’esprit, accommodation. Le récit « Accommodante juridiction », où un fonctionnaire de justice débutant échoue à rendre un arrêt parce qu’il donne raison à deux avis contraires, et acquiesce encore lorsqu’on lui dit qu’un procès exige de choisir, ressemble comme deux gouttes d’eau à un conte talmudique.
En 1926, Benjamin, commentant la « casuistique » de Hebel, « improvisation morale » jouée comme à l’ombre du Jugement dernier, note une « parenté avec l’élément juif » et une « teinte de Haggadah », dans ses récits qui « ne capitulent pas devant la morale mais la rabattent dans le patrimoine épique avec force et ruse » (Critiques et recensions). Observant la manière dont le conteur se saisit de la morale, il semble décrire le Charlot de Chaplin : « Comme si le poète voulait prendre justement à la patère la morale honnête, qui est suspendue là comme un chapeau melon, et voilà maintenant, il se le met de travers sur la tête avec un geste d’une incroyable insolence et quitte les lieux en claquant la porte ». Hebel fait de la morale « la continuation de l’écriture épique par d’autres moyens », et on le comprend, dit Benjamin, à travers sa relation au monde juif, faite d’un sentiment de proximité, voire de solidarité (Hebel avait été pris un jour pour un Juif lors d’une traversée de frontières). Ce point n’échappa pas non plus à Kafka, ni à Bloch, ni à Adorno – lequel écrivit un jour que « Les Juifs », un rapport rédigé par Hebel pour la société de théologie de Lörrach, était l’un des plus beaux textes qu’on ait écrits sur les Juifs.
La complexité conflictuelle du monde est prise dans l’ellipse d’une langue simple et dense, qui, entre désir de paix et goût de guerre, fait en même temps sourire et glousser. Benjamin était si sensible au « démoniaque » de ces historiettes ambiguës qu’il évoqua à leur sujet le Woyzek de Büchner. « Voilà les histoires de Hebel. Elles ont toutes un double fond : en haut le meurtre le vol et les jurons, en bas la patience, la sagesse et l’humanité. » Dans certaines, le fond est résolument cruel. Dans « Le pendu innocemment », des gamins qui jouent au bourreau et au pendu provoquent une mort effective en fuyant devant un sanglier qu’ils prennent pour le diable – alors que le diable, lui, court toujours. L’enfant laissé seul au bout de sa corde meurt par malentendu et malchance, mais il est bien mort. Cet élément maléfique s’exprime de manière plus abstraite quand la créature humaine se heurte, armée de sa logique et de ses calculs, à l’irréductible opacité du monde. L’obsession du chiffre et de la comptabilité, au cœur de l’énigme, est un noyau dur d’absurde où la joie mauvaise du non-sens tourne à la litanie de vanités et calme le jeu. De même que l’Almanach compte les années, les fêtes et saisons qui rythment les travaux et les jours, le narrateur ne cesse de compter, jusqu’au vertige, les sous que l’un perd et que l’autre gagne, infini jeu global à somme nulle. Il compte aussi les guerres qui rythment l’histoire à la manière d’intempéries monstrueuses ; et, pour faire bonne mesure enfin, les millions d’années que dure l’univers où s’inscrit le tournis de la planète Terre. C’est là, sous le ciel et parfois au fond de la terre, dans des mines obscures, que se dessine l’échelle cosmique de ces scènes, où les détails des vies gagnent leur relief. Et c’est là que se cherche, plutôt qu’un sens, une Justice.

Hebel au temps du péril
C’est cette orchestration discrète, par la narration, d’une théologie centrée sur la Justice et non la religion, qui fascina Benjamin. Car elle conduisait à faire de l’Almanach rhénan une autre histoire biblique, le chroniqueur remplaçant l’historien. Benjamin rêva de consacrer à Hebel un livre, mais n’écrivit que cinq textes : deux en 1926 lors du centenaire de sa mort, deux en 1929, et en décembre 1933, lorsqu’il répondit par L’écrin à la question d’un journal (publié à Prague et à Vienne) : « Que doit-on offrir pour Noël ? » [8]. Il y insiste sur le lien entre la formation théologique de Hebel et son art de chroniqueur : sa « façon calendaire » mêlant le petit et le grand, qui fait « entrer dans notre vie » les choses de l’histoire, correspond à la « technique de proximité » qu’il recommandera dans Le Livre des passages, car « l’anecdote est comme une révolte dans la rue », à l’opposé des constructions de l’histoire qui encasernent la vie. Et si le trésor se fit plus précieux encore dans les années d’exil, c’est qu’en temps de guerre Hebel avait été un « général du repli », tout adoubé qu’il fut par les autorités de Bade, puis enrôlé dans le jargon heideggerien de l’authenticité. « Populariser est une affaire d’importance », écrit Benjamin dans « Hebel défendu contre un nouvel admirateur ».
« L’art populaire » étant une question aussi litigieuse que celle du « peuple », l’historiette représentait un enjeu politique et poétique majeur. D’où le retour constant à Hebel, dont le nom revient dans d’autres textes à la façon d’un signal lumineux, phare discret mais persistant. Cette lumière, qu’il offre en cadeau de Noël aux Allemands en décembre 1933 – Benjamin termine alors la première version d’Enfance berlinoise et travaillera bientôt au recueil de lettres Allemands, bouleversant salut clandestin aux Lumières allemandes –, on la sent encore dans Le concept d’histoire, sept ans plus tard. Hebel, sans être nommé, y est encore rendu présent : non seulement dans la septième thèse, qui oppose à l’historiographie traditionnelle le « principe des histoires que ramasse l’almanach », raconter ce qui a lieu revenant à « brosser l’histoire à rebrousse-poil », mais aussi dans les « yeux écarquillés » de l’Ange de l’Histoire, formule qu’il avait employée aussi pour Hebel.
Benjamin ne fut pas le seul écrivain à projeter d’écrire un livre sur Hebel dans ces années de péril et d’exil. Les Hebel-Kolportage nous apprennent que ce fut aussi le cas de Kurt Tucholsky, qui se voyait pareillement « appelé » par Hebel, comme requis par un service farcesque. En janvier 1934, réfugié en Suède, il conseillait à son ami Hasenclever, qui se plaignait de « manquer d’air », de lire « beaucoup de Hebel (avec un b), Kleist et Schopenhauer – ça fait le ménage dans les coins ».
Le nid d’oiseau et le coin des lèvres
Si la prose de Hebel aide un exilé à respirer en faisant le ménage dans les coins, c’est que dans ses propres coins elle avait travaillé à confectionner une sorte de nid humain, très étranger au « bâtir » et à « l’habiter » heideggeriens. Dans ses « Considérations sur un nid d’oiseau », où s’expose une part de son art poétique (l’autre est dans « Le trompe-l’œil »), le nid du pinson est donné en modèle à l’artiste, mais comme un idéal impossible, car « un homme ne sait pas faire un tel cocon soyeux », et le pinson, lui, n’a pas besoin des gifles de ses parents et maîtres pour apprendre son art. « Tout nid d’oiseau est parfait et sans reproche. Ni trop grand, ni trop petit » – au contraire de ce que font et fabriquent les humains. « L’homme peut confectionner une guérite, un lavoir, une grange, un logis, un palais, une église, chaque édifice selon sa sorte ; item une horloge d’église, item un orgue à 48 registres, item un almanach, ce qui, déjà, n’est pas rien… » (Historiettes). Ce n’est pas rien, et, il faut le reconnaître, « le pinson ne saurait bâtir deux sortes de nid, il ne saurait rédiger un almanach, et l’imprimer moins encore ».
Les nids humains sont imparfaits, mais il y en a de plusieurs sortes : c’est ce qu’il faut pour faire un monde, et pour réveiller l’ancien quand il tombe en quenouille. Dieu vit sans doute que cela était bien, puisqu’à la fin de ces « Considérations » un enfant le prie de le faire « à son image », car en Lui siègent « Vérité et Justice ». Bravo, dit l’ami de la maison, et il s’ensuit quelques règles, si par hasard l’enfant choisissait de devenir écrivain ou imprimeur d’Almanach : « commencer tout en bas », puis, par l’étude, la réflexion, l’application et l’habileté, pousser la chose vers le haut : « il t’incombera de donner à tout ce que tu feras le sceau de la perfection, de sorte qu’à la fin personne ne puisse faire, à sa façon, aussi bien que toi ce que tu as fait. […] Et ce qui t’attend, c’est toi aussi une joie extrême. […] Car même l’extrême joie de Dieu ne saurait être autre que la perfection de ses œuvres ».
À chacun donc sa façon, et sa joie : cette leçon-là trouva preneur et réponse. Dans son discours de réception du prix Hebel en 1980, Elias Canetti raconta qu’en 1936, recevant la visite du récitateur Ludwig Hardt, il remarqua que celui-ci tenait dans sa poche un petit livre, qu’il finit par lui montrer, lui confiant qu’il le gardait toujours sur lui, le plaçant sous son oreiller avant de dormir. C’était une vieille édition du Schatzkästlein de Hebel, qui comportait une dédicace : « Pour Ludwig Hardt, afin de faire à Hebel une joie. De la part de Franz Kafka ». Kafka le lui avait offert après l’avoir entendu réciter cinq contes, qui l’avaient bouleversé : Nuit sans sommeil d’une noble femme, Souvarov, Malentendu, Moses Mendelssohn, et, pour finir, Retrouvailles inespérées. De ce dernier récit, Kafka disait qu’il était « ce qui a été écrit de plus beau ». C’était aussi le récit préféré de Benjamin, qu’il cite dans « Le conteur » comme chef-d’œuvre d’art calendaire, superposant le temps des vies et celui de l’Histoire. C’est par « Retrouvailles inespérées » que s’achève le volume d’Historiettes. Et puisque c’est aussi mon récit préféré, c’est en le résumant que je tâcherai de conclure.
Les « retrouvailles inespérées » sont celles, à Falun en Suède, d’un jeune mineur, cruellement englouti par la mine peu avant ses noces, et de sa promise, qui, un jour que les mineurs découvrirent son corps et le remontèrent, beaucoup plus tard mais le corps et le visage inchangés, car une substance chimique l’avait maintenu intact, fut la seule à le reconnaître. Cinquante ans avaient passé, que le récit fait défiler en accéléré, énumérant une série d’événements relevant de la grande Histoire : tremblement de terre à Lisbonne, guerre de Sept Ans, partage de la Pologne, libération de l’Amérique, guerre des Turcs en Hongrie, des Russes en Finlande, des Anglais au Danemark, et d’autres faits encore. Pendant ce temps, « les paysans semèrent et moissonnèrent », et la fiancée devint une petite vieille voûtée, mais « elle ne l’oublia jamais ». Elle prépara les funérailles comme une noce longtemps attendue, et, confiant son aimé à la terre, lui donna rendez-vous pour une autre union sous une autre lumière : « Il me reste une ou deux choses à faire, et je serai là bientôt. Bientôt il fera jour à nouveau. Ce que la terre a une fois redonné, elle ne saurait davantage le garder la seconde fois ». Tels sont les derniers mots de l’histoire. Au tout début, le jeune homme avait dit à sa fiancée : « À la Sainte-Luce […] nous serons mari et femme et nous nous bâtirons notre petit nid à nous » ; « et l’amour et la paix y auront leur logis », avait répondu la jolie fiancée, « un très doux sourire au coin des lèvres ».
[1] On y trouve, en vrac, Sénèque, Pascal, Antoine Escobar, Ballanche, G. Büchner, Khlebnikov, Mécislas Golberg, Gert Hofmann. Et parmi les contemporains, les écrivains et/ou philosophes Dominique Meens, Laurent Quinton, Frédéric Metz, Henri-Alexis Baatsch, Yves De-Mervent et Sarra Neji…
[2] De Monsieur Rey, pédagogue ou À quoi servent les sciences de l’éducation aujourd’hui ? Pontcerq, 2023 ; De la faiblesse de l’esprit critique envisagé comme « compétence ». Esquisse d’une réponse aux sciences cognitives – faite depuis la philosophie, Pontcerq, 2022 ; Frédéric Metz, Quelques considérations sur l’enseignement des sciences naturelles, dans les écoles, au début du XXe siècle, ou Le plongeur de Pélase, Poncerq, 2021.
[3] Voir Richard Figuier, « Le pari de la pauvreté », En attendant Nadeau, n° 231, 7 novembre 2025. Et Frédéric Thomas, « En Europe, il y a des positions à défendre. À propos de Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté », lundimatin, n° 505, 19 janvier 2026.
[4] Histoires d’Almanach, trad. par René Radrizzani, Corti, 1991 ; L’Ami des bords du Rhin, trad. et présenté par Bernard Gillmann, Circé, 2022. C’est avec la parution en 1853 à Berne et Paris des Scènes villageoises de la Forêt-Noire, traduites par Max Buchon, que Hebel avait pris pied dans la langue française. En 1892 parut à Paris un recueil de Contes choisis – Schatzkästlein, texte allemand présenté et annoté par Charles Feuillié, Hachette, 1892, accessible sur Gallica.
[5] « Johann Peter Hebel », Œuvres II, trad. M. de Gandillac, R. Rochlitz et P. Rusch, Folio Gallimard, 2000, p. 163.
[6] Il avait d’abord été précepteur dans un village de Forêt-Noire – celui où Lenz s’était réfugié un an plus tôt.
[7] Poésies complètes de J.P. Hebel, traduites et suivies de scènes champêtres par Max Buchon, préface de Félix Bovet, Paris, Borrani, 1853 ; puis Poésies alémaniques, trad. M. Buchon, Paris, Hachette, 1864.
[8] Deux des cinq textes seulement ont été traduits en français, par Philippe Ivernel dans Œuvres et inédits, t. 13, Critiques et recensions, Klincksieck, 2018, p 224-228 (« Hebel défendu contre un nouvel admirateur »); par Rainer Rochlitz dans Œuvres, Gallimard-Folio, 2000, t II, p 157-168 « Johann-Peter Hebel »), s’ajoutent des pages manuscrites issues des Archives berlinoises reproduites dans les Gesammelte Schriften, II, 2 p 1444-1449. Voir Hebel. Le levier, p 105-106.
