« C’est quand la maison est finie que la mort s’installe »

Les Buddenbrook, de Thomas Mann, fut peut-être le premier roman à peindre la société allemande sur une longue période (de 1835 à 1875), en retraçant la vie de plusieurs générations d’une même famille. L’essor d’une Allemagne qui s’unifie sous l’égide de la Prusse, dans des guerres contre le Danemark, l’Autriche et la France, constitue l’arrière-plan de ce long récit. Mais priorité est donnée aux personnages qui le portent, mêlant la saga familiale au roman social : une nouvelle génération d’Allemands accède peu à peu au pouvoir, tandis que l’ancienne bourgeoisie s’efface.

Thomas Mann | Les Buddenbrook. Déclin d’une famille. Trad. de l’allemand par Olivier Le Lay. Préface de Philippe Lançon. Gallimard, 880 p., 29 €

C’est dans sa ville natale de Lübeck, dont les rues et les quartiers donnent son cadre au roman, que Thomas Mann prend au tournant du XXe siècle ses modèles, tant dans sa propre famille que dans son entourage. Les Buddenbrook, ce premier roman d’envergure, publié en 1901, et qui lui valut vingt-cinq ans plus tard le prix Nobel, fut un coup de maître, qui fit connaître immédiatement un tout jeune auteur dont le style, encore ancré dans la tradition romanesque d’un Fontane ou d’un Zola, ne pouvait que frapper par sa justesse et sa précision alliées à un souffle épique inédit. Introduite par quelques pages enlevées et pertinentes de Philippe Lançon, la nouvelle traduction d’Olivier Le Lay, que nous pouvons lire aujourd’hui du fait que l’œuvre vient de tomber dans le domaine public, apporte une indéniable fraîcheur à cette prose.

Peut-être le terrain était-il prêt pour le retour des Buddenbrook dans nos librairies, après que le film réalisé en 2008 par Heinrich Breloer eut été diffusé en 2025 sur ARTE ? Cette chronique familiale et sociale avait en effet dès le départ tous les atouts pour être adaptée au cinéma, depuis le film muet de 1923 jusqu’aux multiples scénarios pour le grand et le petit écran qui ont suivi. Notre époque est, semble-t-il, friande de ces grandes fresques qui supportent si bien le passage de l’écrit à l’image, quel que soit leur pays d’origine : si Luchino Visconti, par exemple, montrait dans son film tiré du Guépard de Lampedusa (publié en 1958 à titre posthume) la fin de l’aristocratie terrienne, Thomas Mann offre aux réalisateurs qui s’y risquent le déclin d’une grande maison de commerce emportée par l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie financière et industrielle. Il s’amorce avec le fils du fondateur pour s’achever avec son arrière-petit-fils, Hanno.

Dans une ville aujourd’hui intégrée au Schleswig-Holstein (même si elle conserve son statut de ville hanséatique), les Buddenbrook ne se contentent pas à l’époque de leur réussite économique, mais participent en tant que consuls (ou sénateurs) à l’administration de la cité à côté du bourgmestre : et leur pouvoir qui s’amenuise n’est plus qu’une façade lorsque Lübeck rejoint l’Empire allemand, tandis que la chute de leur maison se consomme. Le livre s’ouvre sur une réception donnée à la mi-octobre 1835 par la famille pour inaugurer sa nouvelle demeure. On rit beaucoup, on commente l’actualité, les potins vont bon train et l’atmosphère est détendue, « car s’il était une chose dont on pouvait être certain chez les Buddenbrook, c’était de faire franche ripaille ». Cette réunion est l’occasion idéale de présenter l’ensemble des personnages qui vont compter dans le roman, dont la petite Tony, de son vrai nom Antonie, qui n’a alors que huit ans. Tout juste si quelques légers grincements viennent troubler la splendeur de ceux qui se croient en pleine ascension alors que leur déclin est amorcé.

Ils ne peuvent en effet comprendre que le monde d’après la révolution française et les guerres napoléoniennes contient des germes plus dangereux pour eux qu’ils ne le croient, car le libéralisme qui semble garantir l’ordre et la liberté propices aux affaires laisse de moins en moins de place aux petites structures surannées comme la Ligue hanséatique dont Lübeck fait partie. Même si la ville est membre de la Confédération germanique créée par le congrès de Vienne en 1815, on se méfie des voisins, on évalue sans y entrer les avantages et les inconvénients de l’union douanière qui se met en place sous l’autorité de la Prusse (Deutscher Zollverein).

"Les Buddenbrook", Thomas Mann
Couverture des « Buddenbrook » de Thomas Mann aux éditions S. Fischer Verlag (1903) (Détail) © CC BY-SA 3.0/H.-P.Haack/WikiCommons

Mais l’art de Thomas Mann est de faire vivre cette époque de changement depuis l’intérieur de la famille, à travers les conversations échangées entre eux et avec leurs pairs. Ils ne font guère qu’assister (même s’ils y laissent parfois des plumes) aux grands événements ultérieurs : la guerre des Duchés de 1864, la guerre avec l’Autriche en 1866, la guerre avec la France enfin en 1870 qui fit du roi de Prusse un empereur allemand : car, bien que faisant partie depuis 1866 de la nouvelle Confédération de l’Allemagne du Nord, les citoyens de Lübeck ne servent dans l’armée prussienne que sur la base du volontariat. Seules les émeutes de la révolution de 1848 touchent les villes hanséatiques, et au premier chef la famille Buddenbrook qui fait à la fois partie des nantis et des édiles qui gouvernent. Mais l’affaire se limite à quelques bousculades et bris de glaces, et le consul Jean Buddenbrook a tôt fait de ramener l’ordre en adoptant un ton conciliant et paternaliste : « Écoutez, bonnes gens, je crois que l’heure est venue, désormais, de rentrer chez vous ! » L’épisode tient donc une place limitée dans le roman, et le beau-père de Jean, le vieux Lebrecht Kröger, en sera la seule victime collatérale, mort de saisissement. Ensuite, tout rentre dans l’ordre, et sans les violences qui eurent lieu ailleurs.

Si le succès de ce monumental roman ne se dément pas, c’est que le soin apporté par Thomas Mann à décrire physiquement et moralement ses personnages et à les faire interagir est tel qu’on les voit littéralement vivre sous nos yeux, qu’ils nous deviennent aussi familiers que les acteurs d’une série pour laquelle ils semblent faits. C’est au traducteur de jouer, et il le fait bien, pour retrouver dans notre langue toute la précision dont l’auteur a fait preuve pour nous les dépeindre. Leurs silhouettes et leurs visages sont si nets que le lecteur se trouve rapidement en pays de connaissance en tournant les pages de ce roman-fleuve. L’attention se focalise sur tel ou tel détail répété à chaque fois que leur tour vient d’entrer en scène, devenant l’attribut qui les distingue des autres – ou au contraire atteste de leur juste place dans l’arbre généalogique.

Yeux cernés d’ombre bleue, couleur blonde ou rousse des barbes et des cheveux, forme des nez : les voilà croqués en quelques traits, avec quelques adjectifs bien choisis. Une attention particulière est accordée aux mains, révélatrices de l’aptitude au labeur ou des prédispositions artistiques. Celles de Tony sont ainsi « blanches et fines, un peu trop courtes, peut-être, les mains des Buddenbrook ». Il y aussi leurs dents, qui parfois leur causent bien des tourments : pour le plus grand malheur de Thomas Buddenbrook, son dentiste ignore qu’une infection bucco-dentaire peut cacher un mal cardiaque… On n’aurait garde enfin d’omettre leurs façons de parler, qui contraignent le traducteur à adapter au français les expressions dialectales (on sait combien les dialectes sont importants en Allemagne) ou les accents populaires, marqueurs de classes.

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La musique aussi est un langage, et sa place dans l’œuvre de Thomas Mann est bien connue. Mais ici, alors que leur aïeul Johann Buddenbrook jouait de la flûte, ses descendants sont fermés à l’art musical – à l’exception du dernier, Justus Johann Kaspar, dit Hanno, dont tout l’être vibre à la musique de Wagner. Mais il reste un interprète sans grand talent, juste bon à laisser courir ses doigts sur le clavier du piano pour donner libre cours à des émotions impossibles à transcrire en mots. La seule vraie musicienne est une « pièce rapportée », Gerda, épouse de Thomas et mère de Hanno, qui fait si bien sonner son Stradivarius lorsqu’elle joue en duo avec son propre père. Thomas a beau aimer cette femme qu’il lui croit de tout temps destinée, son insensibilité musicale creuse un fossé qui le sépare d’elle comme il est séparé de son fils Hanno, trop maladif, trop faible et trop sentimental pour affronter le monde des affaires.

L’amour. Voilà un sujet central que le roman enfouit sous les sédiments accumulés des conventions et des préventions bourgeoises qui poussent les personnages à dévier de leur vie, victimes de leur orgueil de classe, se méprenant sans cesse sur la véritable valeur des buts qu’ils se fixent. Le vieux Johann, responsable de l’ascension fulgurante des Buddenbrook, a pourtant aimé sa première femme avant d’en épouser une seconde après son veuvage. L’enfant qui est né du premier lit, Gotthold, a beau être un enfant de l’amour, il sera sacrifié sans vergogne sur l’autel de la réussite et de la vertu familiale par son propre père et son demi-frère Jean. Thomas à son tour, avant de rentrer dans le rang et de prendre la tête de la maison de négoce, entretient lui aussi une liaison amoureuse, avec une jolie fleuriste qu’il n’hésite pas à abandonner pour un meilleur parti. Peu rancunière, elle viendra pourtant lui rendre un dernier hommage des années plus tard, quand on le portera en terre. Quant au personnage féminin important du roman, Antonie Buddenbrook (Tony), sœur de Thomas, elle avait entrevu à dix-neuf ans le véritable amour avant d’y renoncer elle aussi, et d’épouser, pour ce que tous croyaient le bien de la famille, un homme qui engloutirait sa dot avant qu’elle ne se sépare de lui. Son second mariage ne vaudra pas mieux : imaginant échapper au statut considéré comme infamant de femme divorcée, elle se jette tête baissée dans un piège qui la conduira à un second divorce, ouvrant la voie au futur échec que connaîtra sa propre fille Elisabeth.

"Les Buddenbrook", Thomas Mann
« Lübeck », Stahlstich von Anton Radl (1822) © CC0/WikiCommons

Quand chacun des membres de la famille complète à son tour le livre d’or qu’elle se consacre à elle-même, il ne fait que consigner la lente et irréversible décadence qui se dissimule sous le voile de l’honorabilité, alors que le véritable bonheur est sans cesse sacrifié à une fausse idée du devoir. Lorsque Hanno y trace après son nom un double trait rageur, il ne croit pas si bien dire en bredouillant à son père furibond : « Je croyais … je croyais … qu’il n’y aurait plus rien… »  Le jeune Thomas Mann vient de porter à l’ancienne bourgeoisie aux codes surannés un coup fatal, tandis que la fin du roman laisse entrevoir l’arrivée d’une nouvelle classe dominante, répondant aux nouveaux impératifs imposés par l’Empire allemand triomphant, et reléguant aux oubliettes de l’Histoire ceux qui avaient jeté les bases du nouveau monde en conservant les coutumes de l’ancien.

Si le roman commence dans le rire, la satisfaction de la réussite et la certitude d’un avenir radieux, la mort d’Antoinette, la femme du consul Johann, inspire à tous un mauvais pressentiment : « Une chose sur laquelle on n’aurait pas su apposer de mots semblait avoir pris possession des lieux, une puissance nouvelle, inconnue et qui bouleversait l’ordinaire, un mystère qu’on voyait poindre dans les yeux des autres. La pensée de la mort s’était insinuée chez les Buddenbrook ; bientôt, elle régna en souveraine muette dans les pièces immenses. » Les sept cents pages et trente-quatre années suivantes ne feront que décliner les épisodes de la chute.

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En Allemagne comme dans toute la « Mitteleuropa », la mort est déjà bien installée à cette époque dans la littérature, la musique ou la peinture ; la Première Guerre mondiale ne fera que lui offrir un trône digne d’elle. Mais déjà Thomas Mann se risque à peindre celle de ses personnages, à décrire leur agonie, à mêler à l’horreur suscitée par la vue du cadavre une vague attirance pour l’inéluctable terme de toute vie. Ou alors, à souligner la brutalité avec laquelle survient la fin, comme dans le cas de Lebrecht Kröger : « Arrivé au pied des marches, les jambes lui manquèrent, il fléchit sur ses genoux, chancela. Sa tête retomba sur sa poitrine, si lourdement que ses mâchoires s’entrechoquèrent dans un claquement funèbre. Ses yeux se révulsèrent ; une taie les voila… » Jamais d’ailleurs l’auteur ne recule devant les descriptions cliniques, suivant en cela les avancées de la médecine. Il met en scène – ou en concurrence – deux types de médecins : car là aussi, il y a l’ancien et le nouveau, l’un plus amical, qui ne sait guère prescrire qu’« une aile de pigeon, quelques tranches de pain blanc », l’autre mieux instruit et plus compétent, mais beaucoup plus froid.

Le vieux consul Johann atteint soixante-dix-sept ans, mais ses descendants vivent de moins en moins longtemps et Hanno meurt à seize ans : la mort s’active auprès des héritiers mâles du père fondateur de la fin du XVIIIe siècle. Dès ce premier roman plus épique que propice à la méditation, Thomas Mann laisse poindre, malgré son jeune âge (vingt-cinq ans), un désir d’en découdre avec le mystère de la mort qui s’amplifiera dans son œuvre ultérieure. Comprenant que la firme Buddenbrook ne lui survivra pas, le chagrin qu’éprouve Thomas s’accompagne d’une forme inconnue de libération lorsqu’il tombe à l’improviste sur un livre de Schopenhauer qui relativise son éducation protestante et le plonge dans la spéculation métaphysique. D’abord interdit, il finit par en comprendre assez pour conclure que « la mort était un retour au pays au terme d’une longue et très pénible errance, la correction d’une lourde faute, l’affranchissement des liens les plus vils, une immense levée d’écrou. Elle réparait un déplorable accident ». La révélation que représente pour lui le « magnum opus » de Schopenhauer éclate un peu plus loin en termes violents : « Organisme ! Éruption aveugle, regrettable et irréfléchie de l’impétueuse volonté ! » Aucun doute : Thomas Mann prend brièvement le relais de son personnage, et amorce une réflexion qui le poursuivra toute sa vie.

Dès ce premier roman, Thomas Mann transparaît donc derrière ses personnages : il partage le prénom de Thomas, et il est possible qu’avec Hanno s’esquisse en demi-teinte ce qu’il a pu craindre (et refuser) de devenir. L’inoubliable dynastie des Buddenbrook est au centre d’un roman riche et foisonnant qui, sans renier la tradition littéraire, inaugure la série des grandes peintures sociales du XXe siècle. En Allemagne, on trace aisément la filiation avec Alfred Döblin, Günter Grass, Heinrich Böll, ou, plus près de nous, Reinhard Kaiser-Mühlecker ou Chris Kraus. Et toutes frontières confondues, la liste serait bien longue et passerait sans doute par Les Thibault de Roger Martin du Gard, par John Steinbeck et John Galsworthy.


Les Buddenbrook connait un tel regain d’intérêt qu’une autre traduction paraît en même temps que celle-ci dans la Bibliothèque allemande des Belles Lettres, signée par Jean Spenlehauer et introduite par Jean-Marie Valentin.