« Ça part de là »

Deux jeunes amoureux, Blaise et Djen, un bébé à venir que personne n’attendait, un ami cher qui est aussi un peu magicien, Bobby, une Tatie, un cousin du foyer et la ville de V., qui pourrait être n’importe quelle ville moyenne en France, mais aussi une ZAD, une ville portuaire, la route : le décor de Sicario bébé est planté. Le nouveau roman de Fanny Taillandier est un roman noir dont les trois héros sont remplis d’envie de vivre et d’aimer mais se heurtent à une société qui ne leur propose rien d’autre que l’exclusion et la criminalité.

Fanny Taillandier | Sicario bébé. Rivages, 190 p., 19 €

Le roman commence par une scène d’amour et de tendresse : Djen et Blaise sont réunis, et Blaise voit, lors de l’annonce que vient de lui faire Djen, comme « une fente lumineuse qui s’ouvre entre deux tours quand le soleil se lève ou décline et qu’on est ébloui ». Il est si heureux : « c’est pas parce qu’on a le droit d’avorter qu’on est obligé de le faire, on peut aussi se dire allez, ça part de là, et j’ai dit Allez, ça part de là ». Les mots du jeune homme donnent l’impulsion à la vie, au récit, pleins de sa générosité et de son amour pour Djen, pour l’enfant à naître, pour leur futur. 

Dix-sept ans à peine, et rien n’est facile pour les deux amoureux : le lycée où Blaise suit une formation pour devenir électricien est à l’autre bout du département, dans un quartier où il n’y a que des Blancs, des « babtous », et il doit squatter un matelas chez le copain Bobby, « parce que la conseillère d’orientation apparemment, elle a jamais capté qu’il y avait pas de bus pour se rendre dans ce bled et être à l’heure ». Djen, elle, se destine à une carrière sociale, mais l’éloignement n’empêche pas les deux amoureux de continuer à s’aimer, dans « un quotidien un peu de galériens comme nous, des bons prolétaires (c’est ainsi que la prof d’histoire les a désignés : ceux qui se font marcher sur la gueule dans le système et qui doivent se défendre un tant soit peu d’ici la révolution – qui adviendra peut-être, a-t-elle nuancé) », pense Blaise qui revient sans cesse à la professeure d’histoire et à la grille de lecture qu’elle tente de donner à ses élèves, pensant sans doute leur fournir les armes nécessaires.

Djen et Blaise n’ont pas envie de renoncer à cette nouvelle vie qui s’ouvre à eux, ils refusent l’idée insupportable selon laquelle, parce qu’ils sont très jeunes et qu’ils sont de « bons prolétaires », ils n’y auraient pas droit. Mais Djen ne peut prétendre à aucune aide si elle est en couple avec Blaise, et c’est seulement si elle se déclare mère isolée qu’elle peut obtenir une place en foyer et poursuivre ses études. À condition donc que Blaise n’ait pas sa place de père, ce qui est inenvisageable pour le jeune garçon. Comment alors devenir un père de famille quand on n’a rien, qu’on est seul ou presque et qu’on est encore au lycée ? Lorsque Bobby dit à son ami en plein désarroi qu’il a un plan pour gagner de l’argent, Blaise est pour le moins circonspect : « Tu vas faire quoi ? tu vas aller chouffer pour cinquante balles par jour et te prendre une rafale dans les genoux d’ici six mois ? » Pourtant, la réalité est bien là, et le roman part aussi de là, de cette réalité terrible qui touche les jeunes sur tout le territoire, et pas seulement dans les grandes métropoles.

Fanny Taillandier, Sicario bébé,
Tablette d’Ecstasy © CC0/WikiCommons

La décision de Blaise est prise, il accepte de s’associer à Bobby pour se mettre au service de Julien, qui reçoit ses nouvelles recrues à la cité des Fleurs, dans un immeuble promis à la démolition. Sur le palier du dernier étage, ce « trentenaire grassouillet, à la barbe soigneusement taillée, engoncé dans une doudoune North Face, les jambes largement ouvertes dans le fauteuil club » les reçoit. Et ça part de là, de la cité des Fleurs où Djen a grandi, il faut aller tuer un homme pour Julien, et récupérer un magot : « Si vous déconnez pas, y aura 50 K pour vous. Si vous déconnez je vous fume. Si vous êtes pas là samedi, je vous fume aussi. » Une histoire qui part mal. Mais c’est sans compter l’amitié, celle des deux garçons, l’amour de Djen et Blaise, l’héritage du cousin Sanoune, le syndicaliste du foyer, qui ne lâche rien, et la Tatie, qui « donnait beaucoup, sous ses airs de ne pas y toucher ».

Fanny Taillandier n’invente pas la vulnérabilité de ces jeunes, qui vivent en France, face au trafic de drogue qui s’étend sur tout le territoire, et elle cite en exergue du roman un extrait du rapport confidentiel de l’Office central de lutte contre le crime organisé : « Ces deux dernières années ont vu l’emploi croissant d’équipes de très jeunes tueurs, inexpérimentés, et quasi inconnus auparavant des autorités. Pour la première fois aussi, toute la France est concernée, y compris les villes moyennes – voire petites et les zones rurales. » Ce sont eux les premières victimes d’un système qui résulte d’un capitalisme mortifère, la drogue n’étant rien d’autre qu’un produit qu’il faut écouler, coûte que coûte.

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L’autrice fait entendre dans Sicario bébé ceux qu’on entend peu dans les romans contemporains, des jeunes qui s’aiment et qui galèrent, mais qui continuent de s’aimer et veulent s’en sortir. Elle aborde aussi le rapport aux territoires urbains et semi-ruraux, la ZAD, les liens entre les générations, la Tatie de Djen jouant un rôle primordial dans le roman, un peu comme une marraine protectrice qui veille alors que l’absence ou les difficultés des adultes sont significatives. Et c’est paradoxalement aussi ces absences, ces failles, qui poussent Djen et Blaise à se mettre en mouvement, chacun à son rythme, car l’amour est un miracle comme l’est l’arrivée de ce bébé. Certes, Blaise est pris de vertige face aux responsabilités mais pleinement désireux de « faire une famille maintenant » et de ne pas dépendre de la mère de Djen. Parce que de mère, il n’y en a pas eu pour Blaise, ou si peu, pas plus qu’il n’y a eu de père d’ailleurs, et de ce côté-là Djen peut en dire autant. Comment devenir père quand on n’a pas été un fils, s’interroge le jeune homme. Le récit alterne entre leurs deux points de vue alors qu’ils sont séparés pour quelques jours, et si ce sont les deux garçons qui prennent la route, Djen joue un rôle crucial dans cette cavale.

L’amour agit et fait agir, pour sauver ce qui peut encore l’être, et c’est la même générosité que celle de Blaise que manifeste Djen, avant de se réfugier dans la ZAD où l’accompagne Tatie : « Je m’enroulai dans le duvet, l’enfant dans mon ventre dansa un peu de contentement, et je m’endormis comme un ogre rassasié, ou comme un chaton perdu qui a trouvé un coussin, pensant à Aïcha, à ma Tatie. Il y a toujours plus de mères que ce qu’on croit, dans la vie. » Pris dans un engrenage de violence alors même qu’il émane d’eux une si grande douceur, une envie de vivre et d’aimer incroyable, les trois jeunes flirtent avec le tragique. Les moments tout en tension de cette cavale sur les routes n’empêchent pas l’humour, comme lorsque Blaise, au volant de la 308, sans permis, reconnaît avoir une « tronche de gibier de potence » : « Un individu de type africain manifestement mineur avec un jogging et une voiture de kéké, on dirait le titre d’une pochette-surprise spéciale keufs. »

Sicario bébé, loin des lieux communs sur les jeunes, la drogue et la délinquance, est une ode à l’amour et à l’amitié, et ce livre rappelle que la littérature est le lieu par excellence de la nuance, dans une société qui en manque cruellement. Il est cette « fente lumineuse » qui nous donne envie de continuer à y croire.