Debout les femmes !

Querelle à la française, roman de Bertrand Guillot, fait la part belle à Christine de Pizan. Son projet initial, un livre sur l’année 1515 où se croiseraient François Ier, Charles Quint, Henry VIII, Érasme et Thomas More, lui avait valu un sceptique « Tu vas encore écrire une histoire de mecs » de la part de sa compagne Victoire, et incité à chercher des histoires de meufs. Dans les textes de la Renaissance, elles brillaient par leur absence, ou presque, car l’histoire est écrite par des hommes.

Bertrand Guillot | Querelle à la française. Les Avrils, 236 p., 21 €

« Cherche mieux », insiste  Victoire. Il retourne en bibliothèque et découvre ce qu’il ne cherchait pas en lisant le Roman de la Rose. Guillaume de Lorris célébrait la fin’amor par ce commandement du Dieu Amour :

Toutes femmes sers et honore

À les aider peine et labore

Et si tu ouis nul médisant

Qui les femmes soit déprisant

Blâme-le et fais qu’il se taise.

Pour connaître la suite, il enjambe le règne de Louis IX, un roi pieux et sévère, qui va mourir à Tunis : « exit l’illuminé, on va pouvoir souffler ! ». Le polémiste Jean de Meun complète le poème inachevé par dix-huit mille vers aux antipodes de la courtoisie, « un tout-en-un de la culture médiévale », « best-seller absolu », l’un des trois seuls textes en français de la bibliothèque du collège de la Sorbonne. Pendant neuf cents vers, un mari jaloux s’y répand en invectives contre le genre féminin. C’est cette suite, notamment ce quatrain,

Toutes êtes, serez ou fûtes

De fait ou de volonté  putes

Et qui bien vous encercherait,

Toutes putes vous trouverait

qui fera l’objet d’une grande querelle un siècle plus tard. Or une querelle, « c’est toujours la promesse d’une bonne histoire ».

Avant que promesse soit tenue – la querelle ne commence qu’à la moitié du livre –, les protagonistes se sont peut-être croisés à l’époque de la Rencontre d’Avignon, un rassemblement genre Coupe du monde de foot, ou mercato des savants, pour convaincre le pape de rester en France au lieu de retourner à Rome. D’un côté Christine de Pizan, avec en ligne arrière Jean Gerson, de l’autre d’anciens élèves du collège de Navarre, Jean de Montreuil et ses potes les frères Col, qui lisent Cicéron, Virgile et Ovide comme on écoute en boucle un album des Beatles. Lien possible entre eux, Étienne Castel, le mari de Christine, était un collègue de Jean de Montreuil. Jean « se voit comme un rocker exigeant, un pur et dur », style Elvis Presley. « Christine, elle, n’est qu’une chanteuse pop qui tente de gagner des followers dans les hôtels princiers. » Devenue veuve, elle assure tant bien que mal la subsistance de sa famille en écrivant de la poésie lyrique, tente d’obtenir le soutien de personnalités de la cour, et place son fils sous la protection du comte de Salisbury. Leur entretien a toute la banalité qu’on attendrait aujourd’hui d’une paire de mondains incultes :

— Enfin ! J’ai tant entendu parler de vous…

— C’est un honneur, Monseigneur.

— Je vous ai écoutée, tout à l’heure. On devrait plus souvent laisser les femmes parler d’amour.

— À qui le dites-vous.

— Et je sais aussi, pour votre époux. Vous m’en voyez désolé.

Illustration du « Roman de la Rose », Guillaume de Lorris et Jean de Meun © Gallica/BnF

À force de relire le Roman de la Rose, Guillot comprend que cette œuvre est la matrice de toutes nos comédies romantiques, et s’évertue à nous la rendre proche. Un garçon rencontre une fille, coup de foudre, il va trop vite, se fait éconduire, désespère. « Heureusement il avait réussi à obtenir son 06, mais il n’ose pas lui écrire… »

Le poème de Jean de Meun met Christine en rage. Après avoir subi les discours des hommes sur les femmes, « cette fois c’est elle qui va se les payer ». Et la querelle démarre. Son Êpître au dieu d’Amour expose les griefs des femmes au dieu Cupidon, qui bannit à jamais de sa cour tous les menteurs et diffamateurs. Christine attaque l’obscénité et la misogynie de l’œuvre, dénonce la brutalisation du langage. Jadis comme maintenant, les mots grossiers, les petites blagues obscènes travesties en traits d’humour, finissent par se traduire en actes.

L’année suivante, le duc de Bourgogne Philippe le Hardi crée une cour amoureuse, dont l’archiviste Arthur Piaget donne la composition détaillée, et note que trois des participants, Jean de Montreuil, Gontier et Pierre Col, n’y  sont guère à leur place, car ils se vantent d’être disciples de Jean de Meun. Tous trois vont se relayer pour défendre leur héros. Il existe plusieurs versions des débuts de la querelle, car, comme l’explique le spécialiste Eric Hicks, les informations sont rares, parfois contradictoires. Selon sa reconstruction, Montreuil a lu le roman sur le conseil insistant de son ami Gontier Col. À la suite d’une conversation avec Christine et un « notable clerc », il en fait l’éloge dans un petit traité aujourd’hui disparu, adressé à tous deux. Christine riposte, entraînant plusieurs échanges de lettres avec les frères Col [1]. Puis elle réorganise les pièces du dossier dans son Livre des épîtres du débat sur le ‘Roman de la Rose’, en dédicace un exemplaire à la reine Isabeau, un autre au prévôt de Paris.

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C’est à partir d’ici que les lectures de Guillot prennent tout leur intérêt. Christine a fait de la querelle un débat public, et s’est octroyé le rôle masculin d’attaquant. L’inconvenance révolutionnaire de l’attaque se mesure à la violence des réactions de ses adversaires, menaces, insultes, tentatives d’intimidation. L’enjeu principal pour elle était de se faire reconnaître comme autrice et lectrice compétente de textes jugés hors de sa portée, « ut est captus femineus », pour autant qu’une femme puisse avoir de l’esprit, écrit avec dédain Montreuil. Une lettre comminatoire de Gontier la somme de se rétracter. Ensuite, Pierre « s’y colle », et envoie à Christine un pavé de cinquante feuillets pour la ramener sur le droit chemin. Gerson entre alors en lice, réfute les arguments que le Roman prête à Raison, puis écrit à Pierre Col pour lui signaler ses erreurs. « Game over. » Mais la victoire de Christine a peu d’effet. « Elle a gagné le statut d’autrice. Le statut d’auteur, avec toute l’autorité qu’il confère, lui demeure  interdit. » Quelques mois plus tard, Isabeau nomme Gontier trésorier de la Couronne. Jean de Montreuil se voit offrir une promotion au sein de l’Église. 

Le débat littéraire est un luxe de temps de paix, la guerre civile rôde, bientôt l’invasion anglaise. Quand Louis d’Orléans est assassiné, Jean, devenu le polémiste attitré du parti Armagnac, réclame vengeance. Christine et Gerson qui ont salué en Jeanne d’Arc une envoyée du Ciel meurent quelques mois après la libération d’Orléans. Jean avait fustigé les crimes des Bourguignons, puis renoncé  à polémiquer, écœuré par les abus de son propre camp. Il finit comme son ami Gontier, assassiné par des émeutiers revanchards. Ses œuvres complètes seront publiées dès 1893. Un an plus tard, Christine est désignée par Gustave Lanson comme  « la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs » qui « n’ont affaire que de multiplier les preuves de leur infatigable facilité, égale à leur universelle médiocrité ». Elle devra attendre le début des années 1970 pour faire son come-back grâce aux féministes américaines.

Après trois ans de voyage dans les archives médiévales, Guillot constate de fortes similitudes, à six siècles d’écart, entre des controverses littéraires dont la France a le secret, entre le poème misogyne de Jean de Meun et les récents discours suprémacistes. Pendant ses années de travail, les affaires d’agressions sexuelles ont augmenté, partout les femmes se sont levées pour crier « ça suffit », et ont provoqué une offensive masculiniste. C’est la raison du plus fort qui l’emporte, Trump, Orbán, Musk, Tate, Hanouna, Poutine, Zuckerberg… La croisade d’Elon Musk pour le réarmement démographique de l’humanité rappelle les injonctions du confesseur Genius, « baisez et restaurez vos lignages ». « Le retour de Donald Trump a libéré les barons qui mènent leur guerre au nom de Nature » contre les homosexuels. Christine et Jean ont montré au romancier qu’il n’existe pas de « Moyen Âge », que nous rejouons sans cesse des rôles qui nous dépassent, et que c’est à nous de forcer le destin. Guillot ne dit rien du réarmement démographique français, mais, ironie du sort, juste avant la sortie de son livre, le ministère de la Santé annonce le report à juillet du nouveau congé de naissance. Ce n’est qu’un début…


[1] Le Débat sur le ‘Roman de la Rose’, éd. Eric Hicks, Honoré Champion, 1977. Hicks appelle les partisans du roman les rodophiles, et leurs adversaires les rodophobes.