Dans La solitude selon Lydia Erneman, la langue intensément poétique du Norvégien Rune Christiansen raconte les vivants, les épreuves et les émerveillements qui peuplent le monde d’une jeune vétérinaire.
Rien que pour ce premier chapitre de sept pages et demie, ce livre mérite d’être lu. Ou mieux, vous méritez de le lire. On y trouve en germe les pensées, les sensations, les images terribles et magnifiques qui se déploieront dans les chapitres suivants.
La première histoire de ce roman, le premier chapitre donc, a une sensibilité et une intensité dramatique qui saisissent le lecteur, même un lecteur qui s’en ficherait un peu des chevaux. Parce que c’est un roman qui parle beaucoup de chevaux, y compris de ces chevaux de Camargue qu’on appelait « les chevaux de la mer, et ils étaient beaux et blancs ». Rune Christiansen, l’auteur de ce livre, a écrit de la poésie pendant près de vingt ans avant de décider que, désormais, il se consacrerait au roman (il en a écrit sept). On le verra, à l’évidence, la poésie est toujours là.
La solitude selon Lydia Erneman raconte l’histoire d’une jeune Suédoise qui s’installe comme vétérinaire dans la Norvège voisine. Elle travaille dans la clinique d’un petit village et choisit d’habiter au milieu de nulle part. Des paysages éclairés par la lumière du Nord, comme dans un tableau de Hans Gude ou de Pekka Halonen, sont évoqués par une écriture à la fois enracinée et aérienne. Oiseaux, insectes, arbres, neige, nuages… la nature est omniprésente et sans cesse renouvelée. Elle semble refléter, à moins qu’elle ne fasse naître, les émotions et les sentiments de Lydia.
« La douce présence qu’elle détectait dans la nature, ce presque imperceptible qui n’en était pas moins énergique et vivant, parmi les animaux au bord d’un étang au crépuscule, cela abritait tous ses désirs… Évidemment, elle souhaitait avoir quelqu’un avec qui partager son quotidien, mais son existence n’était pas dépréciée par l’absence de cette personne ».

Est-ce qu’elle s’intéresse tant à la nature et aux animaux parce qu’elle a du mal avec les humains ? En fait non. Il y a beaucoup de personnages dans son monde, des principaux et des secondaires. Secondaires parce qu’ils ne croisent qu’un moment sa route, pas parce qu’elle – ou le narrateur – leur attache moins importance. Tous sont dépeints avec la même profondeur et la même considération : ses parents, une fascinante « femme d’Anvers », la vieille et solitaire Anna, le stagiaire avec qui elle a une liaison plaisante mais sans lendemain. Et il y a aussi les animaux : un cheval, un chien, un veau mort, deux lapins, un élan, et encore des chevaux…. Comme rarement, sans mièvrerie ni anthropomorphisme, eux aussi existent comme personnages à part entière.
Et puis les enfants. On pourrait considérer qu’ils constituent une troisième catégorie de vivants dans le monde de Lydia, tant le regard qu’elle pose sur eux est délicat, tant ils suscitent attention, générosité et douceur. D’abord les deux petites filles venues lui demander conseil pour leurs lapins. Et bien sûr Johan, le garçon au chien écrasé. Ce préado vivant avec une mère défaillante débarque dans la vie de Lydia en lui annonçant qu’il « connaissait, pour reprendre sa formulation, un chien qui avait été écrasé par une voiture ; il l’avait installé dans une cabane dans la forêt ».
Contre toute attente, la jeune vétérinaire réussit à sauver le chien que Johan ramènera chez lui. Avant d’annoncer, quelques semaines plus tard et terriblement malheureux, qu’un vétérinaire l’a euthanasié. Lydia, qui, on commence à le comprendre, est douée d’une infatigable aptitude à la consolation, prend le garçon sous son aile. Comme un petit frère, un neveu… ou bien ? Elle passe le prendre après l’école, l’emmène skier en hiver, se baigner en été. Jusqu’au jour où il découvre, et le dit à la jeune vétérinaire, qu’en fait c’est sa mère qui a tué le chien. Il y aura des rebondissements inattendus.
Lydia exerce son métier à toute heure et dans toutes les conditions, ça lui convient. « En plein épisode critique, du sang et de la saleté jusqu’aux coudes, elle remarquait le doux gazouillis dehors au soleil. Elle était là où elle voulait être, dans le rural, le provincial ». Mais, réalise-t-elle, son métier est « parfois sinistre… Tant d’euthanasies, tant de mandats impossibles : un chien souffrant d’un cancer de la gorge, une brebis atteinte d’une mastite avancée… Que pouvait-on faire à part abréger leurs souffrances ? » Lors d’un de ces moments difficiles, elle songe « qu’elle aurait tant voulu avoir quelqu’un auprès d’elle… [Mais] que lui apporterait une telle union en définitive ? Néanmoins elle se réjouissait à la perspective de revoir Edvin ». Fin du chapitre.
Au début du chapitre suivant, ça fait un an que Lydia et Edvin sont ensemble. Le lecteur les découvre se réveillant dans le même lit, ce livre est plein d’ellipses merveilleuses. Plus tard, il y aura des morts et des naissances, dans les étables et sous leur toit. Vers la fin, à un moment, une citation de Mikhaïl Lermontov : «Là où est le chant vient le bonheur. Et si à la place vient le chagrin ? Cela n’a aucune importance ».
