Destruction d’une famille

L’anniversaire d’Andrea Bajani se présente comme le récit minutieux, et glaçant, du fonctionnement tyrannique d’une famille dont le narrateur a réussi à se libérer. L’écrivain, qui vit depuis quelques années aux États-Unis, où il enseigne l’écriture créative, décortique, du point de vue du fils désormais adulte, le fonctionnement impitoyable d’une famille nucléaire, un père, une mère et deux enfants, un fils et une fille, dans un quartier périphérique de Turin.

Andrea Bajani | L’anniversaire. Trad. de l’italien par Nathalie Bauer. Gallimard, 154 p., 19 €

L’anniversaire auquel fait référence le titre est celui d’une rupture salvatrice : dix ans après avoir décidé de rompre tout lien avec cette famille, après avoir mis un océan entre sa famille et lui, sans laisser ni numéro de téléphone ni adresse, il décide de célébrer cet anniversaire par l’écriture de son premier roman, « étrange anniversaire », dit-il, celui de la « destruction d’une famille entière » et celui d’une « libération ».

C’est par la mère que le récit commence, elle qui comprend avant même son fils que la rupture familiale est sur le point d’être consommée, à l’initiative de ce dernier. En prenant comme point de départ la figure maternelle, le narrateur s’attaque à ce que l’on peut sans doute considérer comme le premier symptôme de la tyrannie familiale : la quasi-impossibilité pour le fils de considérer sa mère comme un individu. Il faut pour cela la « désincorporer du père », ce qui est une « opération délicate », qui « requiert des compétences chirurgicales précises, une main froide ». En effet, la « soustraire à l’invasion » de la figure paternelle qui s’est imposée à l’imaginaire de tous les membres de la famille est certes cruel, « acte impitoyable de la ramener en pleine lumière » mais contient paradoxalement toute la « piété filiale » dont peut faire preuve le narrateur. La musique si particulière de L’anniversaire, cette froideur implacable, dont Bajani dit qu’elle lui a, entre autres, été inspirée par le récit de Peter Handke Le malheur indifférent, répond à cette nécessité d’un « bistouri grammatical » et la « main froide » du chirurgien est cette main qui ne tremble pas, comme l’écriture du récit, qui ne montre aucune hésitation.

Andrea Bajani  L'anniversaire
Andrea Bajani © Adolfo Frediani

Il faut bien cela pour s’attaquer à la tyrannie et à ses répercussions. Car c’est bien d’un tyran qu’il s’agit, celui incarné par le père, que l’on aimerait croire caricatural, mais qui ne l’est malheureusement pas, véritable despote qui règne sur ses sujets, la mère et les enfants. L’isolement de la mère est organisé de manière minutieuse et habile, privée qu’elle est de tout contact avec l’extérieur, y compris avec sa propre famille, On pourra noter la manière dont le narrateur recourt à de très nombreux emprunts au vocabulaire de l’analyse politique pour décrire ce « monolithisme familial », dont on ne peut s’extraire sans en briser la logique. C’est une « institution totalitaire » qui est décrite, où le moindre écart est considéré comme une subversion, une « dérive libertaire » ; le « régime répressif » règne au sein de cette famille, le mari étant « la voix et le bras de la loi », « patriarcat » proche d’un « totalitarisme ».

Le refuge trouvé par le fils adulte chez une psychanalyste on ne peut plus fantaisiste, qui évoque immédiatement certains personnages d’Antonio Tabucchi – on sait la très grande amitié qui a lié les deux écrivains –, est d’ailleurs désigné comme un « abri anti-aérien ». Le fantôme de Mussolini plane sur le roman, et le recours au vocabulaire politique sert le projet poétique du narrateur, tout en rappelant combien l’idéologie fasciste a diffusé un modèle familial patriarcal coercitif, passé qui ne passe guère en Italie (mais pas seulement). Aux antipodes du personnage incarné par Sofia Loren dans le film d’Ettore Scola Une journée particulière, la mère du narrateur semble réduite à néant.

Le roman évoque la manière dont la présence du père ne retentit pas seulement sur le psychisme du fils, mais également sur son corps. Le monde change quand le père est absent, l’espace s’ouvre lorsque les enfants se rendent, avec leur mère, chez leurs grands-parents maternels au bord de la mer, la gorge se desserre enfin : « En l’absence de la silhouette de mon père, le monde est grand : il y a de la place pour les petits immeubles, pour le ciel et pour ma mère. » Le fils, adulte, est encore en proie à de nombreux symptômes physiques, et ce à chaque visite chez ses parents, ou même lorsqu’il s’agit de leur parler au téléphone, chaque appel faisant naître des épisodes de « dysenterie et de douleurs aux intestins », pendant des nuits entières.

On pense à la Lettre au père de Kafka en lisant L’anniversaire, dans la manière dont la toute-puissance paternelle est terrifiante, exerçant dans le fantasme du fils un pouvoir de vie ou de mort sur quiconque oserait se mettre en travers de son chemin, comme cette seule amie de la mère, emportée par un cancer en l’espace de trois mois. Ce fantasme est largement nourri par le père-despote : « Mon père déclara qu’il pensait avoir le pouvoir de provoquer des maladies chez les individus qui s’étaient, pour ainsi dire, montrés mauvais et qui le méritaient donc pour des raisons d’objectivité morale », et il est donc intégré par le fils : « De ce moment, je perçois nettement tous les mots, y compris l’aveu selon lequel il était le commanditaire et l’exécutant, sinon matériel, du moins psychique, de la mort de l’unique amie de ma mère. » Mais contrairement à ce qui se passe dans la première nouvelle publiée par Kafka, Le verdict, le fils ici échappe à la condamnation paternelle, et L’anniversaire en est la preuve éclatante.

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La « sensation de menace était la constante de notre quotidien », analyse le narrateur, tâchant de mettre au jour la manière dont la mère participe à ce système familial violemment destructeur, et c’est là que réside le plus grand mystère, que le narrateur tente d’élucider, ce « malentendu » qui fait de la mère la complice du père, et qui fait de la destruction une toute-puissance systémique, entre demande d’amour et haine de l’autre, tout autant que haine de soi : « Dans un court-circuit insondable, engendré dans les labyrinthes de sa psyché, mon père exigeait de l’amour à travers la violence. Il était prêt, en dernier ressort, à recourir à la force physique, à faire du mal aux membres de sa famille, à endommager des objets et même à risquer la prison, pour recevoir de l’amour en échange. »

C’est une famille tristement banale, à laquelle les voisins font à peine attention, banalité des souffrances transmises et sur lesquelles on refuse de réfléchir, absence d’élaboration à laquelle le fils décide de remédier par l’écriture, brisant le continuum des violences. Ce n’est qu’au bout de dix ans qu’il circonscrit la violence systémique, celle à laquelle participent les deux parents dans un « pacte tacite, leur secret » : « mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose ». Et c’est là que la famille fait système, piège qui se referme sur les enfants. Le roman de Bajani, loin des raccourcis et des formules toutes faites, s’attaque à un tabou très profondément ancré dans la société, dans la mesure où il permet à la domination patriarcale de persister malgré la multitude des violences dénoncées. A-t-on le droit de rompre avec sa famille ? Doit-on maintenir, coûte que coûte, un lien avec un ou des parents destructeurs ? L’anniversaire nous donne une réponse nette et tranchante, efficace coup de bistouri dans ces certitudes que la société assène encore aujourd’hui.