Foucault et Husserl

Après la parution en mai 2021 d’un volume regroupant un ensemble de textes de Michel Foucault rédigés au milieu des années 1950 et consacrés à Binswanger et l’analyse existentielle, vient de paraître dans la collection « Hautes Études » un autre volume intitulé Phénoménologie et psychologie reprenant le texte d’un manuscrit inédit rédigé en 1953-1954 (auquel sont adjointes des annexes représentant des notes vraisemblablement destinées à alimenter des cours sur Husserl), qui semble avoir été au départ composé pour servir de thèse principale avant d’être finalement abandonné. Cet ensemble de textes permet d’enrichir notre connaissance du « jeune » Foucault, fraîchement agrégé de philosophie et enseignant de psychologie à Lille et à l’ENS de la rue d’Ulm.


Michel Foucault, Phénoménologie et psychologie. 1953-1954. EHESS/Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 440 p., 26 €


Si l’on sait depuis longtemps – notamment grâce à la préface qu’il avait écrite en 1954 à la traduction française de l’article du psychiatre suisse Ludwig Binswanger, « Le rêve et l’existence » – que Michel Foucault s’était un temps intéressé à la psychiatrie phénoménologique, on savait moins qu’il avait véritablement travaillé les textes fondateurs de la phénoménologie et ses concepts les plus substantiels. Alors que, à partir des années 1960, les références de Foucault à la phénoménologie sont relativement accessoires et ont tendance à la réduire à son versant existentialiste quant à lui rapidement récusé comme étant une position trop subjectiviste, ce nouvel opus donne à voir un Foucault très organisé dans son approche de la philosophie contemporaine, consacrant d’innombrables fiches extrêmement informées et rigoureuses aux aspects les plus techniques de l’œuvre de Rickert, Natorp, Meinong, Brentano… et Husserl.

Phénoménologie et psychologie. 1953-1954 : Foucault et Husserl

Fresque représentant Michel Foucault © CC/Thierry Ehrmann

Le manuscrit publié est un travail préparatoire à un projet de thèse principale consacrée à « La notion de monde dans la phénoménologie », projet dont on constate qu’il a été mené relativement loin, mais auquel Michel Foucault n’a par la suite plus jamais fait allusion. Loin d’y apparaître comme n’ayant qu’une connaissance un peu scolaire de Husserl et de la phénoménologie, il s’y livre à des analyses rigoureuses des principales œuvres de Husserl publiées à l’époque, ou alors encore inédites mais auxquelles il avait pu avoir accès (comme un certain Jacques Derrida) par l’intermédiaire du père Van Breda, fondateur des archives Husserl de Louvain.

Le manuscrit comporte plusieurs aspects. D’un côté, il se présente comme un travail d’étude attendu mais vraiment approfondi consistant à analyser et à expliciter les concepts fondateurs et les thèses les plus saillantes de l’œuvre de Husserl, afin de pouvoir véritablement se les réapproprier. Ce faisant, c’est un Foucault bûcheur, se donnant les moyens d’acquérir une maîtrise des enjeux philosophiques les plus contemporains et les plus techniques, qui apparaît. Le début du manuscrit, assez convenu, rappelle les termes du débat de la phénoménologie avec le psychologisme d’une part, le logicisme d’autre part. La phénoménologie permet alors à Foucault, comme à bien d’autres avant et après lui, de dénoncer les insuffisances et la naïveté de toute psychologie exclusivement naturaliste. Il s’attache ensuite à désamorcer, de façon pédagogique, les erreurs de lecture et d’interprétation auxquelles le texte husserlien a pu ou pourrait donner lieu, comme par exemple à propos du concept d’eidos. Au fil des pages, le manuscrit fait revivre les débats ayant occupé les premiers exégètes de Husserl, débats marqués par la fougue des récentes découvertes, et qui conservent un charme indéniable.

Mais le texte de Foucault ne se borne pas à dresser un panorama des thèses husserliennes et des débats d’interprétation qu’elles ont pu susciter. En se les réappropriant, il en propose une interprétation originale dont le concept de monde forme le point de basculement. Dans la deuxième moitié du manuscrit, Foucault s’engage sur un chemin moins balisé et s’emploie à montrer que, s’il y a chez Husserl toute une théorie de la connaissance construite sur une eidétique de la conscience, celle-ci est appelée à se prolonger dans une interrogation portant sur le problème du fondement de cette connaissance, en mobilisant la question des constitutions. Et, selon la lecture qu’en donne Foucault, c’est bien le monde qui apparaît comme le véritable sol originaire de toute genèse de sens et de toute vérité.

Phénoménologie et psychologie. 1953-1954 : Foucault et Husserl

Cette lecture détermine alors l’émergence d’un questionnement sur ce que Foucault nomme l’« être », dévoilant ainsi des enjeux ontologiques insoupçonnés chez Husserl. L’interrogation portant sur les nécessités d’essence qui régissent le monde fait place à la problématique de la possibilité d’être du monde. Si cette interprétation de Husserl dépasse indubitablement la stricte lettre du texte husserlien et appelle à un « dépassement d’une philosophie du phénomène dans une philosophie de l’être » bien peu husserlien qui commande des formulations que les lecteurs pourront juger enthousiastes ou emphatiques selon leur inclination philosophique, il n’en demeure pas moins que cette relecture du texte husserlien permet à Michel Foucault de donner corps à l’ébauche de vues qui seront largement approfondies dans son œuvre ultérieure, quoique de façon toute différente.

Découvrir que la pensée la plus rationaliste de Husserl n’est pas le dernier mot de la phénoménologie husserlienne, mais que celle-ci prend elle-même appui sur un sol antéprédicatif que rien ne justifie et qui possède tout pouvoir d’initiative apparaît absolument libérateur pour Foucault, qui multiplie les formules jubilatoires et n’hésite pas à qualifier la phénoménologie de « méthode de libération ». L’extrême rigueur, et peut-être l’aridité, des développements husserliens consacrés à l’eidétique de la conscience, qui peut sembler faire signe vers une sorte d’absolu trop bien corseté, n’est pas le dernier mot de la phénoménologie. Cet absolu se trouve reconduit à un fondement marqué du sceau de la « finitude » et de la « liberté » pour reprendre le vocabulaire de Foucault, permettant de relativiser le caractère absolu de l’eidétique de la conscience puisqu’elle est elle-même reconduite à des données plus originaires et qui se caractérisent par leur précarité. Cela donne alors l’occasion à Foucault, en accordant à quelques passages des Idées directrices de Husserl une importance qu’ils n’ont probablement pas dans l’original, de faire entrevoir, dans quelques formules fulgurantes, que la raison ne possède aucun fondement absolu, qu’elle ne procède d’aucune nécessité, mais qu’elle repose sur une finitude dernière ou, comme il l’écrit, qu’elle se développe « sur la terre de la liberté ».

L’insatisfaction de Foucault à l’égard de la capacité de la phénoménologie à servir de viatique à ses intuitions sur la raison et ses éclipses est indéniable puisqu’il a par la suite purement et simplement abandonné ce mouvement de pensée. Cet abandon ne peut qu’être source de perplexité tant cette parution révèle un Foucault réellement enthousiaste à l’endroit de la phénoménologie et déterminé à en étudier tous les aspects, y compris les plus techniques. A-t-il finalement estimé que ses propres analyses, audacieuses, dépassaient un peu trop le texte husserlien et que l’interprétation qu’il en proposait apparaissait trop contestable ? Faut-il faire l’hypothèse que cet abandon ne fut qu’un dommage collatéral de l’attirance irrésistible pour les sources psychiatriques proprement dites, attirance elle-même prosaïquement reconductible à la propre histoire personnelle du jeune Foucault ? En même temps qu’il rend encore plus incompréhensible la distance prise ensuite par Foucault à l’égard de la phénoménologie, Phénoménologie et psychologie est susceptible de nourrir le travail à venir des exégètes sur ces interrogations. Et, ce faisant, de maintenir vivante l’œuvre de Michel Foucault.


En attendant Nadeau a rendu compte des Aveux de la chair, de « La sexualité » suivi de « Le discours sur la sexualité », et des deux volumes de la Pléiade regroupant ses œuvres.

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