Pour un Anthropocène plus qu’humain

Hybride et foisonnant, l’Atlas féral offre une version complexe et sensible de l’ère géologique dans laquelle le monde a basculé : l’Anthropocène. Loin de l’idée simpliste d’une opposition entre deux entités – l’humanité et la nature, la première dominant et détruisant la seconde –, les autrices et auteurs de cet atlas placent au centre de l’Anthropocène le rôle crucial joué par les entités plus qu’humaines – agents pathogènes, champignons, plantes, animaux… – dans la mise en péril de l’habitabilité de la Terre par les êtres humains.

Anna Lowenhaupt Tsing, Alder Keleman Saxena, Jennifer Deger et Feifei Zhou | Atlas féral. Histoires vraies et proliférantes des résistances aux infrastructures humaines. Wildproject, 360 p., 24 €

Les anthropologues Anna Lowenhaupt Tsing, Alder Keleman Saxena, Jennifer Deger et l’architecte-illustratrice Feifei Zhou signent un ouvrage hors du commun. Hybride, pluriel, foisonnant, l’Atlas féral que les autrices nous donnent à lire paraît comporter quelque chose d’hors de contrôle, renvoyant ainsi à la féralité qu’elles placent au cœur de leur ouvrage. Le terme de féralité est construit à partir du latin fera, signifiant « bête sauvage ». Il y est défini comme une « situation dans laquelle une entité, soutenue et transformée par un projet d’infrastructure fabriqué par l’humain, adopte une trajectoire hors de tout contrôle humain ». À titre d’exemple, l’introduction accidentelle du macroplancton Mnemiopsis leidyi dans la mer Noire au cours des années 1980 – causée entre autres par la surpêche et le changement climatique – a produit un effet féral, puisque cette invasion gélatineuse massive a profondément bouleversé l’ensemble de l’écosystème de la mer Noire. Or, les effets féraux perturbateurs se sont tant accumulés que l’habitabilité plus qu’humaine de la Terre se trouve menacée. Dès lors, il s’agit de comprendre la nature de ces effets – auxquels les humains contribuent, dans un rapport très étroit bien que non planifié avec les autres entités vivantes – et leur contribution à la mise en péril de l’habitabilité de la Terre.

Aux quatre autrices susmentionnées s’ajoutent celles et ceux qui ont contribué à la rédaction des « cadrages » et des « histoires vraies ». Tandis que les « cadrages » permettent de comprendre les structures globales rendant possible cet Anthropocène féral, les « histoires vraies » donnent à voir divers effets féraux et leurs traductions concrètes et multiples. Les autrices et auteurs confèrent une place centrale aux infrastructures. Fabriquées par les humains, elles produisent des effets féraux. Les infrastructures impériales et industrielles ont particulièrement remodelé la Terre.

Atlas féral. Histoires vraies et proliférantes des résistances aux infrastructures humaines
Illustration issue d' »Atlas féral ». Histoires vraies et proliférantes des résistances aux infrastructures humaines © Wildproject

De fait, l’expansion impériale européenne puis le capitalisme mondialisé ont produit des transferts intercontinentaux d’organismes – y compris des pathogènes – à une vitesse et une échelle sans précédent, débouchant sur de nouvelles formes de destruction. Dès l’arrivée des Européens en « Amérique » à la fin du XVe siècle, les cales de navires devinrent des lieux de reproduction active de pathogènes, facilitant la propagation de maladies dont les populations autochtones, qui n’avaient jamais été au contact de ces virus auparavant, furent les premières victimes. Cette décimation, combinée aux violences coloniales, a si massivement détruit les sociétés traditionnelles (et leur agriculture) qu’elle s’est accompagnée d’un changement considérable de la biologie locale mais aussi de la composition chimique de l’atmosphère.

Le colonialisme, la mise en place de l’économie des plantations et, plus récemment, la mondialisation post-Seconde Guerre mondiale ont provoqué des invasions biologiques, donnant lieu à une homogénéisation biotique. Cette dernière est le produit de l’extinction d’espèces indigènes et de l’introduction d’espèces étrangères. Or, cette homogénéisation biotique tend à créer une vulnérabilité propre à menacer l’habitabilité terrestre. De ce point de vue, les monocultures industrielles sont de véritables terrains de reproduction pour les pathogènes, notamment fongiques. La similarité génétique des cultures a permis aux champignons qui développent la capacité d’infecter une plante de les infecter toutes. Les effets féraux se trouvent alors décuplés. La saturation de l’environnement en fongicides ne fait que développer des résistances, tout en renforçant plus encore l’homogénéité biologique, puisque les espèces qui n’y sont pas résistantes se trouvent pulvérisées par des produits de plus en plus forts et toxiques.

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La pertinence de cette conception d’un Anthropocène féral réside dans le fait qu’elle permet simultanément d’introduire des protagonistes autres qu’humains, proposant une forme de « désanthropisation » de l’Anthropocène, et d’intégrer de manière centrale et articulée les principales structures qui produisent les conditions nécessaires à une féralité hors de contrôle : impérialismes, capitalismes, mondialisation, financiarisation…

Le caractère d’« atlas » de l’ouvrage témoigne de sa dimension géographique. Mais au-delà d’un voyage à travers le monde, les villes, les forêts et les mers dans lesquels se produisent les effets féraux évoqués, cet atlas offre un voyage dans l’épaisseur du temps. Les infrastructures et les structures qui y sont présentées s’inscrivent dans le temps long de l’histoire et, par leurs effets, traversent le temps. Il s’agit aussi d’un voyage à travers diverses échelles, les autrices et auteurs nous transportant des formes de vie les plus infimes aux structures les plus globales, nous invitant ainsi à une gymnastique perpétuelle entre le micro, le local, et le très global.

Enfin, cet ouvrage constitue un voyage poétique, malgré la violence des effets féraux évoqués. De fait, la majeure partie de cet ouvrage hybride est constituée d’« histoires vraies » de ces effets féraux, de bribes qui nous parviennent, souvent écrites à la première personne. Les expériences subjectives jaillissent ici ou là, nous suggérant que cette histoire férale est une histoire qui, quoique échappant largement à notre contrôle, nous touche jusque dans nos affects et nos sens. Cette poésie se retrouve d’ailleurs dans certains titres de ces histoires – « J’ai oublié l’odeur de la poussière des ormes », « J’ai traversé le Sud par un été chaud et humide », « Il y a bien longtemps, mes ancêtres pouvaient traverser la rivière sur le dos des saumons »…

Atlas féral. Histoires vraies et proliférantes des résistances aux infrastructures humaines
Illustration issue d' »Atlas féral ». Histoires vraies et proliférantes des résistances aux infrastructures humaines © Wildproject

Quelque chose dans ce livre fait ainsi appel à notre sensibilité et semble nous inviter à prêter attention, non seulement aux structures et infrastructures à l’origine des effets féraux qui menacent aujourd’hui l’habitabilité de la Terre, mais également aux êtres et aux choses qui nous entourent, parfois de très près, et sont déjà chargées de cette féralité. De fait, une forme d’effet de vertige semble çà et là provoquée par la mise en perspective très globale d’un objet localisé. Ainsi, le récit du feu de forêt de Fort McMurray, qui a frappé le Canada en 2016, est transformé sous la plume de son auteur. Cet incendie devient deux incendies : celui qui « brûle des paysages vivants » et celui qui, à travers la combustion des énergies fossiles, « brûle des paysages fossiles ». Cette mise en perspective de deux feux qui « s’affrontent et triomphent à tour de rôle » produit un glissement d’échelle et offre une vision tout à la fois sensible, intégrative et articulée, sans laquelle il pourrait être difficile de remettre un système en question et de mettre des forces opposantes en action.

Enfin, la richesse et la diversité de cet atlas s’allient à une forme d’humilité. Ses autrices et auteurs refusent de se limiter à un seul système d’explication de la mise en péril de l’habitabilité de la Terre. Ils se placent au contraire à l’intersection aussi bien des différents systèmes (impérialismes, capitalismes…) que des sciences humaines et naturelles. En résulte un cadre théorique à la fois souple et robuste, à même de susciter un regard pluriel et subtil sur des réalités variées. Cette humilité sensible se retrouve enfin dans leur choix de « descendre », de se couler au niveau des êtres vivants, des organismes parfois invisibles et souvent oubliés, sans jamais perdre de vue les structures de pouvoir et les responsabilités qui en découlent.

Ces structures impérialistes, coloniales, capitalistes, industrielles, apparaissent sous un jour négatif, et sont ainsi critiquées. Néanmoins, le fait qu’elles apparaissent en arrière-plan par rapport aux champignons pathogènes, virus, végétaux, animaux, et autres entités férales ne fait pas de l’Atlas féral un ouvrage véritablement mobilisateur. Certes, d’un côté, la présence de ces structures dans la présentation des divers effets féraux qui contribuent à menacer l’habitabilité de la Terre permet une compréhension poussée et à la racine des phénomènes évoqués, donnant à voir les origines de cette menace. Mais, d’un autre côté, cette relative « désanthropisation » implique que les êtres humains sont relativement peu présentés dans leur agentivité, et des clés pour apporter un changement significatif face à la mise en péril de l’habitabilité de la Terre ne sont présentées qu’à la marge. Et de fait, la perte de contrôle humaine est bien au cœur de la féralité…