Le seul fils

Comment raconter le hors-champ ? Gilles, le frère de Claire, est au cœur du nouveau récit de Marie-Hélène Lafon, ce frère pétri de silence et de souffrance qui affleure, sous les mots toujours tus, les gestes mécaniques, ce frère qui est là déjà dans Les sources (2023) mais comme en filigrane, ou tout simplement en « hors champ », et dont la présence nous marque malgré tout et nous intrigue. C’est une présence comme en creux, qui échappe et semble recouvrir un secret inavouable, que l’écriture de Marie-Hélène Lafon tente d’incarner dans ce récit, ce qu’elle commence à faire déjà dans Vie de Gilles, paru en 2025, en collaboration avec l’artiste Denis Laget. Peut-on faire entrer Gilles dans le champ ?

Marie-Hélène Lafon | Hors champ. Buchet-Chastel, 170 p., 19,90 €

Il faudrait d’abord l’approcher de plus près, ce que tente de faire sa sœur, Claire, qui lui manifeste sa présence dès qu’elle le peut, et ce depuis l’enfance, mais déjà Gilles se dérobe : « Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. » La capacité qu’a son frère de s’extraire du réel, de se retirer tout au fond de lui, semble constitutive de ce personnage central et pourtant inaccessible. Et plus tard, quand « ça criait et ça cognait dans la maison », c’est elle qui ne « voulait pas voir, ni entendre ». Elle s’interposera pourtant, alors que la rage envahit Gilles, et qu’il est prêt à se jeter sur le père, « elle s’avançait entre eux et le corps du père est devenu mou ». Faire barrage à la violence, comme elle peut, être là au moment d’une rupture si douloureuse, alors que Gilles n’a que vingt ans et que le père a peur qu’il devienne fou, faire des machines, cirer les boiseries, partir, revenir, essayer de parler sans pouvoir vraiment dire.

Ce n’est pas faute de lui répéter son soutien, à chaque fois, avec les mêmes mots, soutien que Gilles peine à comprendre : « si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi ». Car Claire est là sans y être vraiment, malgré tout ce qu’elle tente auprès de Gilles. Claire voit Gilles, et Gilles voit aussi Claire, les deux points de vue qui s’entrelacent donnent au silence une épaisseur infinie et font résonner la séparation inévitable entre eux. Car leurs chemins se sont séparés il y a de cela bien longtemps, alors qu’ils n’étaient que des enfants, la sœur empruntant une tout autre voie que celle du frère. Parce que le drame du frère, c’est d’être le fils. Et quand on naît fils, on est voué à le rester jusqu’à la fin des temps : « La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils et leur raison de vivre à eux, les parents. La ferme leur fait honneur et devoir, à eux, les trois ; pour la mère, la sœur n’a rien à voir là-dedans ».

Marie-Hélène Lafon, Hors champ,
Marie-Hélène Lafon (2025) © Jean-Luc Bertini

Marie-Hélène Lafon s’intéresse depuis longtemps déjà aux liens de filiation, et on se souvient du recueil Ils restent, composé des photographies d’Éric Courtet commentées par l’autrice, publié aux éditions Isabelle Sauvage en 2023. Dans ses récits, ces liens s’enroulent et deviennent indémêlables, propices à l’étouffement bien plus qu’à l’enracinement, dans les terres reculées du Cantal, dans la vallée de la Santoire. Le père et le fils, en particulier, sont inextricablement liés par la terre, enchaînés l’un à l’autre, coûte que coûte, sous l’œil complice et parfois cruel de la mère. Le père et sa violence, dont il était question dans Les sources, reviennent ici, et cette fois-ci la mère ne fuit pas. Elle fait retour, presque à bas bruit, cette cruauté du père qui semble préférer le chien au fils, violence qu’on lit en miroir dans le regard du fils, dans son corps même, comme nié tant il est « coincé, depuis toute la vie et pour toute la vie »,  comme fils, qui aime toujours, à l’âge adulte, « le gâteau roulé, le sirop de pêche, de grenadine ou de citron ». Aucune femme ne peut exister, et Nadine et son fils Jordan ne sont rien d’autre qu’une manière de « faire passer honte » à la mère.

Enfant déjà, Gilles était « coincé », là, dans la peur et le silence et c’est à ce roc que Marie-Hélène Lafon s’attaque dans Hors champ, laissant entrevoir ses failles, la terreur qui hante l’enfant semblant être la faille primitive qui explique comment le roc s’est construit autour, peur dont, enfant, il n’osait pas parler, pas même à sa sœur : « Il pense qu’il n’aurait plus peur si le père mourait. Le père pourrait tomber dans la fosse à purin neuve, ou être coincé contre le mur de la grange par un taureau méchant, ou être écrasé sous le tracteur qui se serait renversé dans la grande côte derrière le bois des blaireaux, ou rater un tournant sur la route de Condat en revenant du marché […] Il réfléchit à ça quand il ne dort pas la nuit ; la peur commence avec le père ».

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Respirer la mort, celle de l’odeur de Nini, celle de Didier, le seul ami, qui choisit de se suicider, celle des vaches qui meurent les unes après les autres, c’est ce à quoi semble destiné Gilles. Mais qui est responsable de cette assignation ? C’est comme si Claire se débattait avec cette question sans réponse, à la source de sa culpabilité qu’elle ne dit pas mais qui pourtant sourd dans le récit, dans ses gestes. Exclue de toute discussion sur la ferme, elle ne peut que se contenter de faire tourner des machines quand elle vient, ou d’offrir des chaussettes tissées dans un coton délicat au père, à Noël et pour la fête des pères. Mais de quel ravage est-elle témoin pendant toutes ces années ? Que doit-elle supporter de cette violence qui déferle sur le fils, et qui épargne la fille, parce qu’elle est fille ? L’exclusion sauve Claire qui peut vivre car elle est une fille. C’est, fait rarement souligné, sur le fils avant tout que se déchaîne la violence patriarcale à laquelle la mère adhère, sans doute aussi par peur. Le silence est épais entre le frère et la sœur, mais aussi entre les parents et les enfants, et probablement entre les parents eux-mêmes. Et ce silence recouvre des tombereaux de haine : « Elle ne se souvient pas d’avoir entendu son père prononcer le prénom de son frère et ne veut pas savoir ce que le père pourrait dire, ce qu’il pourrait vomir s’il se sentait devant elle autorisé à parler du fils, de ce fils, de son fils, le seul fils. »

Claire sait tout, mais elle ne sait rien. Dans cette tension du « hors-champ », elle résiste et observe, tente de comprendre : « Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie. » Impuissante, elle n’a que ses mots qui tournent à vide quand elle les prononce, ceux de la proposition d’aider le frère s’il décide de partir. Mais Gilles ne peut pas partir. L’injonction du père, largement soutenue par la mère qui reste auprès de son mari, ombre complice, est écrasante. Pour partir, pour que ça s’arrête enfin, il faudrait qu’un drame se produise. Rien d’autre ne pourrait le libérer. Et on voit alors peut-être se profiler ce qui demeure pour le moment hors champ.