Advienne que pourra

Nouveau roman de François Bégaudeau, après l’excellent L’amour, Désertion s’offre comme un récit fuyant qui sait continuellement déjouer les attentes du lecteur. Embarqué de la campagne normande à la Syrie de 2014, lorsque l’État islamique était au faîte de sa puissance, on ne peut que constater en refermant le livre que, décidément, l’auteur a plus d’un tour dans son sac.

François Bégaudeau | Désertion. Verticales, 272 p., 21 €

Deux frères quasi jumeaux quoique pas tout à fait, un milieu plutôt rural et prolétaire, la précarité et, en toile de fond, le conflit syrien lors de la brève période d’hégémonie de Daech. Le nouveau roman de François Bégaudeau annonce d’emblée, et ce dès la quatrième de couverture, un projet qui se veut dans la droite ligne d’une grande part de son œuvre, avec des romans comme En guerre ou Ma cruauté, celui d’un roman social en prise sur les événements les plus saillants de notre actualité récente. En cela, il semble refermer une parenthèse constituée par L’amour, qui lui se voulait un roman sans histoire de l’existence ordinaire de « ceux qui ne sont rien » comme aurait dit l’autre.

Un des faits majeurs de l’écriture de Désertion est sa recherche d’exhaustivité. L’auteur décrit longuement une série de situations dont il déploie avec minutie les causes et surtout les effets. Ainsi, la situation de harcèlement scolaire de Steve, qui est d’abord mis au ban par ses camarades, se décline dans toutes ses conséquences, physiques, sociales ou psychologiques. De même, l’auteur se plaît à décrire, avec une ironie parfois savoureuse, d’autres fois un peu trop appuyée, toutes les pratiques et les activités du milieu social de ses personnages, depuis la passion de Steve pour la figure de Grégory Lemarchal jusqu’au jeux vidéo auxquels jouent les deux frères avec, il faut le souligner, un souci d’exactitude qui suscitera chez les lecteurs de la même génération que les protagonistes un certain sentiment de nostalgie.

Mais au fond, quel est le sujet de ce roman ? En un sens, il est facile de répondre, mais en un autre la question se dérobe, tant tout cela semble ne déboucher sur rien, sans doute parce que la question même nous obstrue la vue. C’est que le terme de sujet semble bien mal choisi : le contenu d’un roman, surtout lorsqu’il se veut démonstratif, ou « à thèse » comme cela se disait, semble plus propre à la désignation d’un « objet ». À la rigueur, le sujet d’un roman serait, non pas l’histoire, mais le personnage qui la vit. C’est précisément ici que se situe l’effort de François Bégaudeau, qui tient à nous faire éprouver une série de subjectivités.

François Bégaudeau, Désertion
François Bégaudeau © Jean-Luc Bertini

Le récit se fait ainsi à la hauteur de ses personnages, par leur perception et leurs affects, au point que le lecteur peut rester perplexe, lui qui a tellement été habitué à chercher à tout prix le sens plutôt que la sensation. Le roman raconte ainsi, à travers l’histoire de ses « héros », toute une série d’expériences et de faits sociaux : la précarité, les « petits boulots », l’échec et le harcèlement scolaires, l’impuissance et le désarroi amoureux, sans que rien de tout cela fournisse jamais une cause ou une raison aux choix des personnages, ou en tout cas sans que rien de tout cela soit jamais pris en charge en tant que tel par le narrateur (dont il faut saluer, à l’exception de quelques saillies ironiques, la discrétion). Il en découle un récit qui laisse sa pleine place au hasard et à une forme de gratuité dans sa construction et, partant, à tout ce qui est constitutif d’une singularité humaine. En cela, Désertion ne saurait se réduire à un schéma où l’échec scolaire conduit à la précarité qui conduit au fait majeur du récit, à savoir le départ en Syrie, mais il constitue plutôt un récit de vie où tous ces événements se trouvent coexister.

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Autre fait formel du « bégaudaldisme » est sa tendance constante et malicieuse à tout prendre de  biais. C’est ainsi que L’amour débutait sur une fausse piste : une première relation avortée avant même d’exister. Dans Désertion, la « boucherie syrienne » annoncée par le résumé évoque spontanément au lecteur abreuvé de médias mainstream le récit d’une radicalisation jusqu’aux rangs de Daech, mais ce serait à la fois trop évident et trop simple, donc stérile. François Bégaudeau se démarque tout autant dans son écriture par son refus du spectaculaire. C’est donc le YPG (prononcer yépégué, Unité de protection du peuple), côté kurde, que rejoindront Steve et Mike, et puisque le premier est le principal point de vue du récit, il sera essentiellement cantonné à l’arrière, de sorte que ce roman contient en réalité bien peu de scènes guerrières à proprement parler. De même, les longs passages du roman sur la vie au sein du YPG laissent la place à une parole de certains protagonistes qui expose l’ensemble des valeurs de ces forces kurdes, valeurs inspirées par le municipalisme libertaire esquissé par le penseur américain Murray Bookchin, et donc résolument anarchistes et autogestionnaires. Le lecteur habitué à l’œuvre et à la personnalité intellectuelle de François Bégaudeau pourrait flairer ici l’interstice d’où pourrait surgir le roman à thèse, prolixe en développements sur l’anarchisme. Mais en réalité, ces propos ne sont jamais que ceux d’un personnage parmi d’autres, et l’ensemble des discours contradictoires gravite autour de Steve sans jamais s’accrocher à lui, au point qu’à la fin du roman il revient à sa vie d’avant, demeuré profondément le même.

C’est peut-être finalement en ce sens que se dessine l’humeur anarchiste de Désertion, qui se veut désertion avant tout hors de l’ordre, celui d’une hiérarchie de valeur, de temporalité ou d’une signification qui s’imposerait au lecteur. Il faut ici lire anarchisme au sens où Frédéric Lordon a pu parler de La condition anarchique, comme absence de fondement au monde. Mais, loin d’être un nihilisme, cette absence est une béance dans le tissu du réel autant qu’une pulsion vitale et créatrice désormais libérée. À la fin du roman, force est de constater que rien n’a changé, mais que, et c’est l’essentiel, quelque chose a eu lieu.