En octobre dernier, sont sorties les correspondances de Proust avec les deux éditeurs successifs de la Recherche, Bernard Grasset et Gaston Gallimard (Lettres retrouvées, qui viennent, dans le cas de Gallimard, enrichir notablement un premier volume paru en 1989). Ce sont des pièces essentielles pour la saisie exacte d’un événement éditorial dont on se contente souvent de connaître la légende : le refus initial de la NRF, puis, après un premier volume chez Grasset, un rachat de l’édition par Gallimard. L’attention, focalisée, à la suite du centenaire Proust, sur l’ensemble des acteurs impliqués dans la production matérielle de cette œuvre majeure, restitue dans toute son intensité la dimension balzacienne de la « scénographie » proustienne.
On tend aujourd’hui à décrire la conquête de l’immortalité par l’œuvre de Proust comme une épopée triomphale. Il arrive qu’on considère du même coup la correspondance de Proust avec ses éditeurs successifs comme celle d’une « diva », insupportable dans ses exigences de « reclus tarabiscoté », jouant d’égal à égal avec Céline « dans l’effet comique que créent leurs jérémiades stylisées ». Comme s’il ne s’agissait pas des souffrances et des complications par lesquelles passe un artiste exceptionnel pour donner forme au monde qu’il porte en lui, mais simplement des petits travers qu’il faut bien accepter de ceux qui sont le plaisir et le divertissement des gens sérieux… Dans un élan polémique d’un type rarement vu depuis les beaux jours de L’Action française, on reproche même à Proust, dans le même périodique, de s’être complu dans ses « fumigations et ses fulminations » alors que sévissait la boucherie de Verdun.
2013 fut l’année du centenaire de Du côté de chez Swann ; 2019, celle du centenaire du prix Goncourt remporté par À l’ombre des jeunes filles en fleurs, campagne littéraire magnifiée avec humour par le brillant récit de Thierry Laget ; 2022, le centenaire de la mort de Marcel Proust. Dix ans de célébrations solennelles ont quelque peu effacé, auprès du public, la conscience du caractère risqué de l’œuvre et l’évidence du péril qu’elle courait : elle pouvait très bien n’intéresser, après un moment d’effervescence et un succès de scandale, qu’un cercle relativement étroit d’intellectuels, de grands lecteurs et de pairs – comme celles, aujourd’hui, de Claude Simon ou de Nathalie Sarraute. Elle pouvait déchaîner contre elle les foudres de l’intolérance la plus crasse avant de connaître une longue éclipse. L’imposer, c’était imposer sur le marché de l’édition romanesque sa masse atypique, assumer son « indécence » au regard des tabous sociétaux, lui trouver des lecteurs capables de prendre la mesure de son ambition esthétique. L’auteur avait une conscience aiguë de ces difficultés et les envisageait de manière frontale, jouait de tous ses atouts pour se faire lire au mieux et le plus largement possible. Les correspondances avec ses éditeurs, récemment publiées par Pascal Fouché, le prouvent avec éclat et minutie.

Il faut prendre la mesure du défi : dans sa première lettre à Bernard Grasset, Proust cite – et qui croira que c’est uniquement à titre d’étalon de longueur et de modèle typographique ? – une édition que donne l’éditeur Fasquelle de L’éducation sentimentale, titre flaubertien qui convoque le souvenir du ratage social cinglant qui s’était abattu jadis sur un artiste de génie, par trop indifférent à « l’horizon de lecture » de ceux qui achètent son livre. Proust, au contraire, sans rien concéder sur le plan littéraire, joue avec volupté du clavier social, des obligations rappelées, du réseautage mondain, fasciné par ces réalités comme pouvait l’être Balzac. Et le reclus qu’il est, l’homme si souvent alité, n’a rien de l’écrivain dans sa tour d’ivoire à la façon de Flaubert. Depuis son lit, il reste en relation, en permanence, avec tout ce qui, de près ou de loin, nourrit son œuvre et le destin de ses livres à venir.
C’est un contemporain : il s’est fait installer le théâtrophone, pour écouter les pièces auxquelles il n’assiste pas, par peur d’une crise. Il ne se contente pas d’écrire. On aimerait savoir si ses coups de téléphone ressemblaient à son style épistolaire, humoristique souvent, subtil, digressif, charmeur ou incisif, ironique, toujours précis et toujours dirigé vers un objectif obstinément et secrètement présent à l’horizon du discours. Jacques Rivière nous révèle la parenté entre la diction de Proust et le déroulé de son écriture : « Sa parole, lente et continue. Extraordinaire abondance d’incidentes, mais sans que jamais le fil se perdît », description que confirme la façon de s’exprimer, mimétique, de Céleste Albaret : « avait communiqué ses façons de parler lentes, détournées et exhaustives à Céleste » [1]. En Proust, l’homme ne cesse jamais d’être marqué par la dimension sociale de son existence.
Prendre la mesure de l’époque et de ses tabous, aussi, est nécessaire. Oscar Wilde meurt à Paris en 1900, à l’âge de 46 ans. Gide ne publie Corydon et Si le grain ne meurt que dans les années 1920, et avec des précautions multiples [2], ce qui n’empêche pas le déchaînement d’Henri Béraud et de tout un milieu contre lui et contre la NRF, contre « les Gidiens » et la littérature « des longues figures ». Le procès homophobe se fond avec l’anti-intellectualisme primaire. James Joyce renonce à publier Ulysses en Irlande ou au Royaume-Uni, et se fait éditer par la librairie Sylvia Beach, à Paris, en 1921 – d’ailleurs, le livre restera interdit de publication aux États-Unis jusqu’en 1936. Claudel écrit à Rivière, en 1923, qu’il « ne ressent nullement le désir de figurer dans son exposition de dégénérés entre un Juif sodomite et l’immonde Léautaud » – n’excédant aucunement en cela l’opinion largement majoritaire des catholiques de son temps. Anticipant sur ce type de commentaires, Proust annonce la couleur dès 1912 avec fracas à Gaston Gallimard, lui décrivant par avance l’étude d’un caractère neuf qui occupera une bonne partie de son deuxième volume, un « pédéraste viril » : « enfin on voit ce vieux monsieur lever un concierge et entretenir un pianiste ». Moins directe, la première lettre à Bernard Grasset n’en annonce pas moins un deuxième volume « fort indécent ».
Philippe Sollers – excellent connaisseur, s’il en fut, des ressorts secrets qui font et défont la vie littéraire et la réputation d’un écrivain – avançait avec une pointe d’insolence, et beaucoup de vraisemblance, dans les premières pages du Nouveau [3], que l’on devait la survie de Proust à Rivière : « Rivière a sans aucun doute imposé Proust à La NRF, c’est-à-dire, finalement, à tout le monde. C’était mal parti : refus, contrition, réticence fondamentale de Gide, sermons de Claudel, hostilité de Valéry. Après sa mort on dirait que Proust n’a jamais existé : Paulhan est aux abonnés absents, pas un mot sur La Recherche chez Breton, Aragon, Malraux, Sartre, Camus, Blanchot. Seul Céline se pose en rival principal. »
Ajoutons au nom de Rivière ceux de Robert Proust, artisan avec Rivière de l’édition posthume, et après lui, parmi les pionniers les plus éclairés, de Ramon Fernandez et de Benjamin Crémieux, et en Allemagne d’un certain Robert Curtius, abonné à la NRF. Un prix n’assure pas seul, ni définitivement, la légitimité d’un écrivain. Reprendre depuis le tout début l’aventure éditoriale de la Recherche, c’est se projeter à un moment où l’on ne sait que peu de choses d’un esthète et d’un rentier aux sociabilités exquises, d’un revuiste talentueux, plus si jeune, et excessivement « rive droite ».

Lorsqu’il rend visite à Proust sur son lit de mort, Jean Schlumberger médite sur le peu de chose qu’a été son destin trop tôt interrompu (semblable au sien, dit-il, si son œuvre s’arrêtait là – il a alors quarante-cinq ans) [4]. L’œuvre de Proust n’a rien à ses yeux de l’aura qui entoure celle de Gide, son aîné. Il est à craindre que ce ne soit guère différent pour la majorité du cercle de la NRF, que ce soit par manque de lucidité ou par jalousie.
Dans la course contre la montre – contre la mort – où Proust s’engage après le décès de sa mère, les ébauches, les premières dactylographies, les placards réécrits, les jeux d’épreuves successifs, donnent aux typographes, aux éditeurs, aux imprimeurs, un travail d’une complexité redoutable, scandé, du vivant de l’auteur, par des réclamations incessantes, souvent formulées de manière amusante. L’incapacité de Proust à entrer dans le cadre d’une activité éditoriale classique est à la hauteur du raffinement proliférant de ses analyses, de sa créativité. Avant que cette masse improbable de manuscrits et de tapuscrits toujours retravaillés au-delà du raisonnable ne fasse le bonheur des commissaires-priseurs, des archivistes et des chercheurs.
Que ces correspondances soient drôles, c’est assurément vrai. Qu’elles le soient parce que Proust serait un dandy aux exigences ridicules et à l’égocentrisme monstrueux, c’est un contresens. Elles sont drôles, comme peuvent l’être les grandes comédies de Molière, parce que s’y joue en grandeur réelle une tragi-comédie qui est celle du grand artiste plein d’humour aux prises, dans un sentiment d’urgence et de nécessité, avec la minutie des travaux d’édition et la comédie sociale de son temps. D’où la volonté de couper court, le plus possible, en publiant à compte d’auteur. Le plaignant, le paranoïaque, l’homme qui se débat pour assurer la survie de son œuvre face à un défi éditorial considérable qu’il s’est d’abord lancé à lui-même, c’est un homme qui va mourir moins de dix ans après avoir publié Du côté de chez Swann, un homosexuel, on l’a vu, juif par sa mère, dreyfusard précoce, et qui suscitera, à la NRF, des éloignements et des désabonnements (moins que d’abonnements, il est vrai).
C’est, surtout, un romancier porteur d’une des œuvres les plus marquantes du XXe siècle, et qui en est conscient. Il veut voir son œuvre publiée, et publiée chez un éditeur qui lui offrira un asile (c’est un terme qu’il emploie avec Gaston Gallimard et que Gallimard reprend). Comment comprendre ce mot ? L’assurance de se trouver parmi ses pairs, de façon à bénéficier d’un lectorat perspicace, d’une critique perspicace et capable de mettre en lumière la vraie grandeur de l’œuvre. Une protection qui lui donnera, pour son œuvre, la vie posthume et le rayonnement auxquels elle a droit. La mission sera accomplie au-delà de ses espérances.
Ces très hautes ambitions se monnayent en une foultitude de détails mesquins dont aucun n’échappe à Proust : son inédit encore en travail est en 1913 un fameux morceau, si l’on peut dire, et il n’entend pas qu’il soit débité en une tomaison assimilable et digeste à la façon, par exemple, du Jean-Christophe de Romain Rolland ! D’où, avec Bernard Grasset, une discussion extrêmement technique sur le rapport entre la maquette, la typographie, la pagination et le volume total du texte, dont les enjeux sont majeurs. Car la taille du volume ne doit pas obérer sa lisibilité, ni l’accessibilité de son prix : il faut que le volume soit d’un prix abordable « pour des intellectuels qui n’achèteront pas un livre à 10 francs ».
La puissante intelligence proustienne, digne de celles de Balzac ou de Zola dans son réalisme économique et social, ne se contente pas de viser le rendu de l’œuvre, mais envisage toute la chaîne du livre, la publicité, la commercialisation, le lectorat. Il trouve un vis-à-vis sérieux et précis chez Bernard Grasset, vite conscient de la valeur sûre de l’écrivain qui était venu à lui faute de mieux, après les refus de Fasquelle et de la NRF. Mais Proust sait avoir besoin de la force de frappe irrésistible de la maison Gallimard, alors en plein essor, et ne lâche pas prise, même en pleins pourparlers avec Grasset. Il est abonné à laNRF, soutient le lancement du Vieux Colombier, consulte Copeau sur la grammaticalité du titre de son livre, Du côté de chez Swann, ne renonce pas à faire le siège des lecteurs qu’il se souhaite.
La ténacité de Bernard Grasset l’aurait sans doute emporté sans la pénurie de papier qui affecte sa maison pendant la guerre, et surtout sans l’extrême intelligence critique dont Rivière fait preuve en février 1914 dans sa lecture de l’œuvre. Le charme et la fermeté de Gaston Gallimard, conseillé par Rivière, opèrent, mais c’est surtout le prestige symbolique du sigle NRF – sous lequel un esprit aussi aiguisé que celui de Proust avait très vite repéré les noms qui feraient l’Histoire littéraire de l’époque – qui assure sa victoire sur Grasset… Les correspondances avec Proust que Grasset et Gallimard viennent de publier (celle de Gallimard étant le complément précieux, et plus axé sur la vie matérielle de l’œuvre, de l’importante correspondance Proust-Gallimard parue en 1989, indispensable) sont parmi les pierres fondatrices de chacune des deux maisons. Ni l’un ni l’autre éditeur ne démérita.
[1] Jacques Rivière, « Proust, détails biographiques pour une causerie », 17 mars 1923, Quelques progrès dans l’étude du cœur humain, Cahiers Marcel Proust n° 13, éd. Thierry Laget, 1985, p. 31-37.
[2] Corydon est publié à 21 exemplaires en 1920, puis en édition ordinaire en 1924 – après une visite de Maritain à Gide pour lui demander de surseoir –, et Si le grain ne meurt à 20 exemplaires, en deux parties, en 1920-1921. La première version de l’œuvre en collection blanche, en trois parties, est tirée en 1924, mais « les volumes ne furent mis en vente qu’en 1926 », comme le rappelle l’édition de la Pléiade (Souvenirs et voyages, p. 1113).
[3] Philippe Sollers, « Un esprit critique très aigu », Europe, Jacques Rivière-Jean Prévost, n° 1082-1083-1084, juin-juillet-août 2019, p. 59-60.
[4] Jean Schlumberger, Notes sur la vie littéraire (1902-1968), éd. de Pascal Mercier, coll. Cahiers de la NRF, Gallimard, 1999.
