Archives et manuscrits (3)

Lire les Cahiers de Proust

Comment s’élaborent les œuvres ? La génétique s’attache à décrire et à comprendre les processus de création dans la littérature, les arts et les sciences en étudiant toutes les traces matérielles de l’invention (notes, brouillons, dessins, documents numériques…). Une approche en pleine évolution, qui se nourrit chaque jour de découvertes et d’apports nouveaux. Pour le troisième numéro de cette chronique, Guillaume Perrier présente le travail collectif mené sur les Cahiers de Proust.

Depuis 2008, l’équipe Proust de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) publie à intervalle régulier les manuscrits de À la recherche du temps perdu, non pas sous formes d’extraits mais sous forme de cahiers, dans la collection des « Cahiers 1 à 75 de la Bibliothèque nationale de France » aux éditions Brepols. Chaque publication fait l’objet de deux volumes : d’une part le fac-similé grandeur nature, d’autre part la transcription « diplomatique » – un mode de transcription qui respecte la disposition du texte sur la page. Six cahiers ont paru à ce jour (mars 2019). Plusieurs autres sont sur le point de paraître ou en cours de préparation. C’est le résultat d’un travail collectif mené depuis le début des années 1970, ainsi que de la numérisation effectuée par la BnF au tournant des années 2010. L’exigence scientifique et le savoir-faire éditorial sont conjugués pour produire un objet-livre novateur, voire expérimental.

Quand on parcourt le volume de transcription du dernier cahier publié, le 67, on a la surprise de voir le dernier tiers de la transcription imprimé à l’envers. C’est que la transcription suit scrupuleusement la rédaction de Proust. En 1910, l’écrivain a pris le cahier à l’endroit pour rédiger le récit de la première représentation théâtrale à laquelle assiste le héros, Phèdre avec Sarah Bernhardt, récit que l’on retrouvera dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs avec le personnage de la Berma ; puis à l’envers pour rédiger une évocation tardive – dans la chronologie romanesque – d’un salon aristocratique où une actrice âgée, déchue, vient réciter un poème (voir Le temps retrouvé).

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Cahier 67, vol. II, p. 72 (feuillet 35 verso). Pour comprendre le début du feuillet, voici la fin de la page précédente : « Un cri de Encore Encore une poésie qu’un admirateur passionné poussa […] fit éclater des : “non, non, Assez Chut” devant lesquels elle se retira […] sans plus de pitié pour elle-même, que n’en éprouve un malade » (folio 36 verso, transcription simplifiée).

Le procédé d’édition est radical, mais il reflète parfaitement l’inversion du récit, du sens même de l’écriture, et il n’incommode pas la lecture, car les notes de fin qui éclairent ce passage sont elles-mêmes imprimées à l’envers, avec la même tranche grisée permettant de circuler dans le volume. On retrouve ainsi une disposition du texte rigoureusement identique à celle du fac-similé, ainsi que du cahier numérisé sur le site Gallica de la BnF.

Intéressons-nous au Cahier 53, version intermédiaire (1915) de la future Prisonnière, après le premier jet de « l’épisode Albertine » dans les Cahiers 71 et 54 (1913-1914), avant d’autres versions plus avancées et la publication posthume (1923). Le récit commence à la fin de ce que nous connaissons comme Sodome et Gomorrhe II, dans le petit train de Balbec, quand le héros s’apprêtant à quitter Albertine découvre par hasard sa relation avec l’amie de Mlle Vinteuil et se rappelle aussitôt la scène de sadisme à Montjouvain (voir Du côté de chez Swann).

Sur le premier feuillet est rédigée la conversation anodine qui amène le héros à rentrer sur le champ à Paris avec Albertine, pour ne plus la quitter jusqu’à sa fuite et sa mort. Or, si l’on cherche à voir cette page sur Gallica, ou si l’on a la chance de consulter le cahier original, on ne la trouvera pas, ainsi qu’une bonne vingtaine de pages présentes dans notre édition. On apercevra tout au plus les traces de pages coupées et des lacunes dans le texte.

Proust, en effet, coupait et collait les feuillets dans des cahiers de « mise au net », plutôt que de recopier certains passages à l’identique. C’est un fac-similé « critique » que contient notre édition, différent du simple fac-similé de Gallica, lequel permet de voir le document conservé à la BnF dans son état actuel. L’édition du Cahier 53 matérialise ainsi les travaux des différents chercheurs qui ont identifié les feuillets en question et permis la « restauration » du document, pour nous donner une représentation lisible du cahier tel que Proust l’a rédigé.

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Cahier 53, vol. I, p. 5 (feuillet 0.1b recto, détail). « J’étais seul avec Albertine nous allions arriver à Marville et m’ennuyais auprès d’elle. Elle me dit : Alors demain Verdurin vous n’oublierez pas de venir me prendre. Je ne pus m’empêcher de répondre assez durement : non, à moins que je ne vienne pas car cette vie est vraiment stupide. […] “Quel musicien ?” “Cela ne vous dira rien il s’appelle Vinteuil” “Vous m’amusez ; cela me dit beaucoup plus que vous ne croyez […]” » (extraits du même feuillet, transcription simplifiée).

La dénomination des cahiers, qui correspond à la numérotation traditionnelle, peut déconcerter. Les cahiers publiés à ce jour ne présentent pas non plus une continuité par rapport au récit romanesque ni par rapport à l’ordre de la genèse. Pourtant, ils constituent un échantillon remarquable de divers épisodes, divers stades de la rédaction et diverses modalités d’écriture, susceptibles d’intéresser un grand nombre de lecteurs de Proust.

Le Cahier 26 offre un point de vue privilégié sur la période de transition entre le projet « Contre Sainte-Beuve » et À la recherche du temps perdu, à travers des morceaux aussi importants que les deux côtés de Combray, la théorie de l’impression ou l’espace des chambres (1909). Ici, le cahier ne présente pas d’unité clairement identifiable mais forme un réservoir de possibles aussi bien pour la fiction que pour l’écriture.

Le Cahier 67, comme on l’a vu, met en perspective, en 1910, la découverte du théâtre par le héros enfant et amorce la mise en intrigue de la carrière de Sarah Bernhardt. Mais il conserve aussi les traces du choc esthétique des Ballets russes, avec un portrait de Nijinski et une évocation de l’art de la danse qui révèlent une aspect secret du Côté de Guermantes.

Le Cahier 44 contient une version de 1912 de la matinée chez Mme de Villeparisis – voir aussi Le côté de Guermantes – riche d’enseignements sur les répercussions sociales de l’affaire Dreyfus, les manifestations de l’antisémitisme et l’intégration dans la fiction de ces éléments qui agitent Proust au plus profond de son identité.

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Cahier 54, vol. I, p. 131 (folio 60 recto, détail).

Les Cahiers 71 et 54 – dans cet ordre – contiennent les premiers jets, sur le vif (1913-1914), de l’épisode Albertine, au moment où Proust est frappé par le départ d’Alfred Agostinelli puis par sa mort accidentelle. L’écriture reflète l’intensité des émotions, jusque dans les notes de régie et les signes mnémotechniques ; ainsi le mot « MORS » tracé en capitales rouges, qui désigne une page ou une série de pages marquée par l’impossibilité d’oublier l’être aimé.

Le Cahier 53, comme on l’a vu, reprend la « deuxième partie de l’épisode » – titre provisoire du cahier – pour y intégrer divers éléments plus anciens qui structurent La prisonnière – comme autrefois le projet « Contre Sainte-Beuve » – autour d’une ou plusieurs matinées.

L’appareil et les notes de cette édition synthétisent une somme de savoirs, complétée par de nouvelles découvertes et une présentation originale. Le lecteur découvre non seulement un processus d’écriture, mais la capacité de Proust à intégrer ou à crypter dans son œuvre une expérience affective, historique, littéraire et artistique, encore plus riche que ne le laisse paraître le roman publié. L’édition électronique de L’Agenda 1906 offre un aperçu du même travail et de ses perspectives éditoriales futures. Le lecteur appréciera l’intérêt singulier de ces notes littéraires et autobiographiques, ainsi que l’articulation des documents et des connaissances permise par les liens hypertextuels. Encore le cahier imprimé réserve-t-il la possibilité d’être lu physiquement, en gardant l’aspect et la structure du document original.

Guillaume Perrier