Ce cher espion

John le Carré revient par le biais d’une correspondance choisie, Dans l’intimité d’un espion, et celui d’un roman « à la manière de », Le choix de Karla, écrit par l’un de ses fils, Nick Harkaway. À ceux qui prendraient l’Eurostar puis pousseraient jusqu’à Oxford, l’écrivain dévoile également quelques secrets de son art et de sa personnalité dans une belle exposition à la Bodleian Library, John le Carré : Tradecraft (jusqu’au 6 avril 2026), et l’ouvrage qui l’accompagne, Tradecraft: Writers on John le Carré.

John le Carré | Dans l’intimité d’un espion. Lettres de John le Carré. Trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) par Isabelle Perrin. Seuil, 734 p., 29 €
Nick Harkaway | Le choix de Karla. Trad. de l’anglais (Grande-Bretagne) par Clément Baude. Seuil, 368 p., 23,50 €
Federico Varese (ed.) | Tradecraft: Writers on John le Carré. Bodleian Libraries, 224 p., 30 £

John le Carré, de son vrai nom David Cornwell (1931-2020), travailla d’abord pour le MI5 et le MI6 (des activités que la presse révéla en 1983) puis, avec l’extraordinaire succès d’Un espion qui venait du froid (1963), il put se consacrer entièrement à l’écriture. Au cours de ses cinquante-huit ans de carrière littéraire, il écrivit des livres d’espionnage « sur » la guerre froide, puis, à la fin de celle-ci, d’autres, toujours plus ou moins d’espionnage, sur la mafia russe, les grandes firmes pharmaceutiques, le trafic d’armes, la guerre états-unienne contre « le terrorisme » de l’après 11-Septembre… Il espérait, disait-il, en plus d’esquisser un tableau du monde contemporain à la dérive, « faire chier assez de gens de [l’]establishment politique pour en sourire un jour ou deux ».

Mission accomplie ! Ironique et précis, il a, de ses « classiques » autour de la guerre froide à L’espion qui aimait les livres, observé le déclin des grandes puissances, particulièrement celui de son pays jusqu’à son nadir brexitien. Son étude de la déliquescence intérieure et extérieure de la mère patrie s’accompagne de celle de la psyché britannique et d’un questionnement moral récurrent. Quels principes suivre ? Pourquoi, comment et à quel prix ? se demande-t-il au fil de ses livres, et « existe-t-il encore des idéaux à défendre ? ».

Il déplie ces interrogations, d’abord dans le cadre des mondes « libre » et « communiste », puis, après la chute du « rideau de fer », dans un cadre quasi mondial avec, par exemple, l’observation du sort des Congolais dans Le chant de la mission, des Ingouches dans Notre jeu, des Palestiniens dans La petite fille au tambour, des Kényans dans La constance du jardinier… 

La figure de l’espion y est centrale car elle se prête admirablement à la mise en scène tant de l’incertitude géopolitique que de l’aléa moral. Insécurité et imprévisibilité se trouvent précisément être des questions sur lesquelles le Carré en savait un rayon puisqu’il était fils d’un escroc mythomane et d’une mère qui déserta le foyer alors qu’il avait cinq ans. Déloyauté, manipulation, dissimulation, trahison… lui étaient donc familières. Elles imprégnèrent longtemps, sur un mode socialement acceptable, sa vie professionnelle et personnelle : étudiant à Oxford, il fournissait des renseignements au MI5 sur ses camarades communistes ; plus tard, il devint un agent à l’étranger du MI6… et, une fois marié, il fut pendant des décennies un époux infidèle accumulant les conquêtes.

John le Carré, Dans l’intimité d’un espion : Lettres de John le Carré, Seuil, traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Isabelle Perrin, Seuil, 734 p., 29 € Nick Harkaway, Le choix de Karla, Seuil, traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Clément Baude, 368 p., 23,50 € Tradecraft : Writers on John le Carré
Affiche de « L’espion qui venait du froid », John Le Carré (1965) © CC0/WikiCommons

Son univers psychique a ainsi quelque rapport avec son univers littéraire d’opacité et de traîtrise. Cependant, dans ses romans, parmi les innombrables spécialistes du double et triple jeu, circule un héros « decent », enfin autant que puisse l’être un officier du renseignement, George Smiley, homme effacé, vaguement ridicule et parfaitement inoubliable. C’est une figure aujourd’hui populaire auprès de tous les Britanniques, même des non-lecteurs, puisque Alec Guinness, Gary Oldman et d’autres excellents acteurs l’ont incarné à l’écran. Il est, dans les livres où il apparaît [1], l’anti-James Bond et l’anti-OSS117 (dont le Carré disait pour le premier qu’il était « un con » et le second « une pute ») ; il représente par sa modestie, son intelligence silencieuse et son pessimisme, un héroïsme dans lequel il semble possible de croire.

Le voilà donc, ce cher Smiley, qui ressurgit dans Le choix de Karla de Nick Harkaway, entouré de quelques-uns de ses collègues habituels du « Cirque » (le MI6) et de leurs ennemis traditionnels. Pour cela, Harkaway (fils donc de le Carré) a dû se couler dans l’atmosphère de l’œuvre paternelle, imiter son style et effectuer quelques aménagements par rapport à la « série » des Smiley.

Le livre se déroule en pleine guerre froide, en 1963, soit après L’espion qui venait du froid, et dix ans avant La taupe. Smiley, bien qu’à la retraite, accepte de venir en aide au « Cirque ». Un agent secret russe a fait défection : il avait été envoyé à Londres pour éliminer un réfugié hongrois du nom de Bánáti, mais ce dernier a disparu. Smiley va tenter de retrouver la piste de cet homme qui est en fait lui aussi un espion russe. Il part à Berlin, Vienne, etc., se retrouve impliqué dans de sinistres imbroglios et mêlé aux habituels coups fourrés des services secrets des deux bords avant de découvrir que l’instigateur de toute l’affaire est le mystérieux Karla, important agent soviétique, son double maléfique.

À la fin, Smiley a le choix de retourner à une tranquille retraite auprès de son épouse, Anne, ou de se laisser à nouveau séduire par une « grise maîtresse », l’activité de renseignement. Il choisit cette dernière.

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Le choix de Karla a été unanimement salué en Grande-Bretagne. La prose est ferme, les scènes souvent excellentes, les personnages récurrents très habilement « ressuscités », l’atmosphère de guerre froide et le suspens parfaits. Harkaway a fait un travail remarquable mais son livre se lit cependant plus comme une succession de morceaux de bravoure à la le Carré que comme un livre animé d’une « âme » propre. Il lui manque surtout une des composantes essentielles des œuvres paternelles, le merveilleux mordant politique.

Celui-ci est présent dans le choix de lettres que publient les éditions du Seuil, intitulé Dans l’intimité d’un espion et qui, contrairement à ce que suggère son titre, n’est ni intime ni explicite sur la carrière d’agent secret de l’auteur. La sélection a été effectuée par Tim Cornwell, un autre fils de le Carré, et couvre soixante-quinze ans de l’existence de son père, de 1945 à 2020. Les lettres sont adressées à des membres de sa famille, des amis, des éditeurs, des producteurs de cinéma, des « fans », etc., dont certains fort connus comme Graham Greene, Stephen Fry, Alec Guinness, Tom Stoppard, Philip Roth, Ian McEwan, Al Alvarez. Le Carré s’y montre d’une politesse et d’une amabilité extrêmes (sauf vis-à-vis de tiers dans les amusantes et brèves vitupérations politiques), ne se départant jamais de son urbanité même lorsqu’il signale à un éditeur ou un agent littéraire qu’il souhaite se séparer de lui.

L’auteur le Carré apparaît comme un grand travailleur, méticuleux en ce qui concerne sa documentation et l’écriture de ses textes, très absorbé par son œuvre, mais peu enclin à parler de littérature en général. L’homme célèbre le Carré (la renommée lui vint très tôt) apparaît, de son côté, rétif aux honneurs, ferme dans le refus de ceux que les institutions de son pays souhaitaient lui conférer, soucieux de se maintenir toujours « en dehors de la citadelle ».

John le Carré, Dans l’intimité d’un espion : Lettres de John le Carré, Seuil, traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Isabelle Perrin, Seuil, 734 p., 29 € Nick Harkaway, Le choix de Karla, Seuil, traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Clément Baude, 368 p., 23,50 € Tradecraft : Writers on John le Carré
« Affaire d’espionnage : Martin dans les couloirs du Palais de Justice », Agence de presse Meurisse (1934) (détail) © Gallica/BnF

La correspondance confirme par ailleurs deux aspects importants de son existence, déjà soulignés par son biographe Adam Sisman et par le Carré lui-même dans la « réponse » qu’il lui fit dans Le tunnel aux pigeons : une enfance désastreuse et un pessimisme à l’égard de son pays qui s’accentua  avec les années (ce qui le conduisit à demander et obtenir en 2020 la nationalité irlandaise). L’intérêt des lettres est alors de permettre d’entendre la « voix » spontanée de le Carré à la fois dans le domaine personnel et politique. Il écrit ainsi avec une étrange modération à ce père « à la criminalité incurable » ou à cette mère « intolérable », mais, s’adressant à son frère, il évoque le « désastre affectif » et le « ferment de colère » qu’a créés leur « enfance épouvantable ». Un « ferment de colère » qui sut se diriger et s’employer à l’encontre du monde de la fin du XXe et du début du XXIe siècle, lequel fournissait à foison mille motifs d’indignation.

Le Carré s’horrifiait ainsi de voir partout au pouvoir « une poignée d’aventuriers nationalistes et d’impérialistes délirants soutenus par des milliards d’argent sale » écrasant tout grâce à « un populisme venu d’en haut ». Il vitupérait Blair, Johnson, May, Poutine, Trump… Ainsi, de Blair – mentionnons-le puisqu’il semble vouloir reprendre du service dans le plan Trump pour Gaza –, le Carré disait qu’il était un « menteur compulsif très convaincant, se berçant d’illusions, imbu de lui-même, opportuniste et s’octroyant toutes les absolutions ».

Sur la vie sentimentale adulte de le Carré, la correspondance ne nous apprend pas grand-chose, et c’est plutôt tant mieux étant donné la platitude des quelques lettres amoureuses publiées. Mais bon, les dernières années de l’écrivain furent, sur ce plan, si l’on en croit ses lettres à sa famille, apaisées et même idylliques : l’excellente Jane tapait ses manuscrits, fils et petits-enfants l’entouraient de leur affection, la maison en Cornouailles était son refuge, etc.

Ce n’est pas tant l’indigné drolatique, l’enfant blessé, le mari et père de famille que font voir l’exposition d’Oxford John le Carré : Tradecraft (visible jusqu’au 6 avril 2026) et le livre qui l’accompagne, Tradecraft: Writers on le Carré, que l’écrivain. La Bodleian Library, à laquelle le Carré a légué ses archives, lui rend en effet un fascinant hommage. Elle montre avec précision grâce à des dessins, notes, lettres, manuscrits, photographies… le processus d’élaboration qui présidait à son œuvre, en prenant en particulier neuf de ses romans les plus célèbres.

Le Carré partait d’événements, de personnes et de lieux réels, et effectuait à leur propos un énorme travail de recherche pour lequel il demandait souvent l’aide de spécialistes et d’informateurs. Il ne négligeait aucun aspect visuel, sociologique, politique, gastronomique, etc., se rendant lui-même sur place et y parlant aussi bien aux historiens et aux sociologues qu’aux concierges et aux routiers. Sa rigueur le poussait à vérifier chaque détail, au point, par exemple, de s’informer auprès de Federico Varese, spécialiste de la criminalité organisée russe (et aujourd’hui commissaire principal de l’exposition), de la marque de cigarettes préférée des mafieux russes. Cette extraordinaire méticulosité et ce goût d’une recherche presque universitaire sur les sujets qu’il traitait se doublaient d’un grand intérêt personnel pour les personnes rencontrées, intérêt qui dans la réalité fut parfois amoureux, parfois purement amical. 

En tout cas, ce qui frappe également dans l’exposition, c’est le déplacement progressif vers la gauche de le Carré qui, à ses débuts, avait pourtant été perçu comme une voix de « l’establishment ». Dans une lettre des années 1990, il se décrit plaisamment comme animé d’un « socialisme faiblissant », mais dans la réalité il manifesta et se dressa publiquement sans aucune faiblesse, et ce jusqu’au bout, contre la politique des occupants successifs de Downing Street. 

Cette intéressante vision que donne l’exposition peut être complétée par le livre Tradecraft: Writers on John le Carré. Les analyses des contributeurs (écrivains, cinéastes, universitaires, spécialistes du renseignement) sont de qualités diverses, mais mettent en relief des le Carré différents : « le chroniqueur de la guerre froide », « le moraliste », « l’observateur des zones grises de la loyauté et de la vérité », « le scrutateur des relations internationales », « le spécialiste des intrigues à double et triple fond », « l’ironiste social » …

John le Carré est en effet tout cela à la fois. Quel plaisir pour son lecteur !


[1] Il apparaît dans huit romans et en personnage principal dans L’appel du mort, Chandelles noires, La taupe, Comme un collégien, Les gens de Smiley.