Naomi Fontaine trouve véritablement sa voix avec Eka Ashate. Ne flanche pas, qui lui donne l’occasion de porter la parole de sa communauté innue du Canada. Kent Nerburn continue pour sa part à faire la chronique de ses rencontres avec les Amérindiens ; même quand il croit être rompu à leurs usages, il est encore pris au dépourvu, voire en défaut, et ne craint pas de le dire sans se départir ni de son sens de l’autodérision ni de son attachement sincère et profond à Dan (le vieil homme au cœur de ses livres précédents) et à d’autres personnes. Ces deux auteurs, chacun à sa façon, portent la voix des peuples premiers d’Amérique du Nord.
Le livre de Naomi Fontaine commence avec une question de territoire, comme souvent dans les récits des Premières Nations. Il évoque, immanquablement, les abominables pensionnats qui ont traumatisé des générations, la misère des réserves, mais aussi la résilience indéfectible d’une communauté qui cherche à se construire un avenir. Elle s’inscrit dans le droit fil d’An Antane Kapesh (dont elle a édité et préfacé Je suis une maudite sauvagesse [1]), une autrice qui a vécu la relégation des Innus dans des logements bas de gamme coupés du monde extérieur et la fin de droits de chasse et de pêche. On pense également, à travers le personnage d’Antane qui met sa fierté dans sa poche pour aller demander au ministre des Affaires indiennes, à Ottawa, des moyens supplémentaires pour la survie de sa communauté, à Celui qui veille de Louise Erdrich, roman en partie inspiré de faits réels dans lequel un homme se bat contre un projet de loi hostile aux Amérindiens présenté devant le Congrès.
On croise des hommes et des femmes qui surmontent des obstacles pour faire des études sans jamais oublier d’où ils viennent, d’autres qui entretiennent la mémoire des savoirs non livresques, gestes, techniques et de la langue innue (innu-aiman), celle qui ne figure pas sur les documents officiels et que des auteurs comme Naomi Fontaine contribuent à revivifier. Les démons de l’alcool et de la drogue sont présents, les problèmes de santé aussi, le manque d’infrastructures, mais le sens du collectif apporte un souffle d’espérance. C’est un hommage aux mère célibataires et à tous ceux qui ont aidé leurs proches ou leurs voisins à tenir bon. Les vignettes de Kuessipan, son premier livre, ont laissé place à une constellation de courts chapitres liés par la voix d’une autrice qui s’affirme.

De l’autre côté de la frontière entre les États-Unis et le Canada, Kent Nerburn s’aventure à nouveau parmi les Amérindiens, poussé par un rêve récurrent. Il cherche à renouer avec une femme qui a connu la sœur de son ami Dan, la petite Yellow Bird dont il a été largement question dans Le loup au crépuscule, son livre précédent. Il entre en possession d’un cahier et en contact avec un nommé Benais, gardien de traditions. Il retourne voir Dan qui, bien que très affaibli, est revigoré à l’idée d’en savoir un peu plus sur sa défunte sœur, d’autant que des ressemblances troublantes sont apparues entre elle et sa petite-fille Zi, en particulier dans le lien qu’elles nouent avec les animaux. Nerburn retrouve Jumbo, le mécanicien taciturne au physique imposant, mais ne le découvre véritablement que dans ce livre ; le lecteur en apprend également davantage sur l’énigmatique Grover qui aime tant mettre Nerburn à l’épreuve. Il est passé par un pensionnat, par l’armée, mais n’a pas perdu le sens de l’appartenance à sa communauté, ni celui du service rendu. Il ne crie sur les toits ni ses heures sombres ni ses moments glorieux, et c’est uniquement grâce au lien très fort qui l’unit à Dan que Grover accepte de livrer son passé à Nerburn, un Blanc, improbable porte-parole, au sens le plus littéral du terme.
En somme, l’apprentissage de Nerburn continue ; il croit parfois maîtriser les usages (par exemple, apporter du tabac, plante sacrée utilisée en offrande) mais demeure en réalité maladroit. Sa grande force est qu’il est prêt à reconnaître ses erreurs. Il accepte de douter, voire de perdre pied. Un nouveau chien fait son apparition, Festus ; il aide Nerburn à créer du lien entre les différentes personnes qui peuvent venir en aide à Zi, dont le comportement énigmatique décontenance ses parents, qui ne savent plus à quel saint se vouer : faut-il écouter les médecins blancs qui pensent qu’elle a des besoins médicaux et éducatifs particuliers, ou suivre la voie de la tradition et la laisser à ses chants et à ses jeux avec les animaux ? Contrairement à la défunte sœur de Dan, Yellow Bird, elle ne risque pas l’internement, mais Dan craint que les médicaments lui retirent sa vitalité et le lien avec les esprits qu’il a décelé chez elle. L’avis de Nerburn, qui est blanc mais qui n’est pas hostile aux traditions amérindiennes, a son importance.
Peut-être que certains lecteurs seront moins enclins à le suivre sur ce terrain délicat, où l’on s’en remet à un défenseur des traditions (Benais) pour décider du sort d’une petite fille de quatre ans, livrée à elle-même dehors en plein hiver au milieu des bisons, alarmant ses parents qui partent à sa recherche malgré la grossesse avancée de la mère, aidés de Festus et de Jumbo, dont le nom iakota est en réalité Tatanka Cicala – « tatanka » signifie « bison ». Précisons que, plus tôt dans le récit, une visite dans une boutique de souvenirs plus ou moins authentiques donne à Grover l’occasion d’exprimer tout ce qu’il pense de la récupération des traditions de son peuple par une certaine mouvance « new age ». Kent Nerburn tente dans ce nouvel ouvrage de se frayer un chemin entre le rejet des traditions et de la spiritualité amérindiennes au nom d’une rationalité tout occidentale et le rejet de la rationalité occidentale au profit de vagues croyances qui simplifient voire dénaturent ces traditions et cette spiritualité. Le livre suggère qu’une troisième voie est possible, et pas seulement en théorie : « Je fus agréablement surpris d’apprendre que le Département de la Santé indienne avait engagé un nouveau médecin qui essayait de combiner les soins natifs traditionnels à la médecine occidentale. » Sans tout révéler des dernières pages, on peut dire que l’espoir est permis pour ceux que l’Amérique ne peut plus ignorer.
[1] An Antane Kapesh, Je suis une maudite sauvagesse / Eukuan nin matshi-manitu innushkueu, Mémoire d’encrier, 2020.
