Foucault dépassé à son insu par les intersexes ?

La publication d’un nouvel inédit de Michel Foucault, Les hermaphrodites, écrit il y a presque cinquante ans, entre la publication de Surveiller et punir (1975) et l’édition des souvenirs d’Herculine Barbin (1978), apporte une nouvelle pierre à l’Histoire de la sexualité première manière, inaugurée par La volonté de savoir en 1976, que Foucault abandonne ensuite pour réorienter son étude vers l’Antiquité. Cette publication n’est pas sans poser problème.

Michel Foucault | Les hermaphrodites. Texte établi par Henri-Paul Fruchaud et Arianna Sforzini. Préface d’Arianna Sforzini. Postface d’Éric Fassin. Gallimard, 160 p., 16 €
Michal Raz avec la collaboration de Loé Petit | Intersexes. Du pouvoir médical à l’autodétermination. Le Cavalier Bleu, 200 p., 21 €

Si ce texte éclaire un peu plus la recherche de Foucault sur les sexualités et les propres questionnements du philosophe et singulièrement son étude de l’histoire de l’hermaphrodisme, elle montre aussi à quel point il est passé à côté de la notion de genre, et elle ne contribue pas à l’historiographie largement renouvelée depuis de celles et ceux qu’on nomme désormais personnes intersexes, aux droits desquelles l’ouvrage de Michal Raz qui paraît au même moment consacre une précieuse analyse.

Michel Foucault, quand on le croyait tout à son enseignement au Collège de France, n’a pas cessé d’écrire ; on le sait désormais grâce à l’inventaire des archives vendues par Daniel Defert à la BnF, à présent consultable. Les hermaphrodites s’inscrit dans un programme éditorial où il fait suite au Discours philosophique rédigé en 1966 et publié en 2023 ; ce texte n’est que le deuxième livre achevé par Foucault qu’il décida pourtant de ne pas publier. D’autres paraîtront : à commencer par l’un des volumes que Foucault annonce comme « à paraître » en quatrième de couverture de La volonté de savoir : « La croisade des enfants », dont il existe dans les archives un manuscrit complet.

D’aucun.e.s s’étonneront de ce manque de respect des volontés écrites par Foucault : « Pas de publications posthumes ». C’est le désir de ne pas réserver à quelques privilégiés la lecture de ces textes qui a poussé les ayants-droit à contrevenir au testament de l’auteur. Reste que ce geste éditorial n’est pas anodin. Il a plusieurs intérêts : il apporte une pièce supplémentaire, comme le souligne Arianna Sforzini, au dossier de l’Histoire de la sexualité de Foucault (première version) et en particulier au sous-dossier « Hermaphrodite » que l’on ne connaissait que par une leçon de janvier 1975 dans le cours au Collège de France sur « Les anormaux » et par la publication des Souvenirs d’Herculine Barbin en 1978, dans la collection « Vies parallèles » des éditions Gallimard et la préface que Foucault lui donna sous le titre « Le vrai sexe » dans sa traduction américaine, texte paru en 1980 en anglais et publié en français dans la revue Arcadie la même année avant d’être repris en 1994 dans les Dits et écrits.

Qu’est-ce donc que ce manuscrit intitulé Les hermaphrodites prêt à la publication, Foucault ayant revu son texte, en rédigeant « à nouveau certains passages sans raturer ceux qu’il remplaçait » ? L’analyse de Foucault est structurée chronologiquement : le philosophe étudie dans cet essai trois grandes séquences de l’histoire de l’hermaphrodisme. Il privilégie le traitement judiciaire et s’intéresse particulièrement aux procès et aux débats qu’ils ont suscités et qui constituent les principaux points de problématisation. Il délaisse ainsi, comme le souligne dans sa préface Arianna Sforzini, tout l’imaginaire culturel de l’hermaphrodisme aussi bien antique que chrétien, imaginaire réactivé par l’Occident moderne dans la peinture, la sculpture et la littérature, celle utopique du XVIIe siècle (L’île des hermaphrodites d’Artus Thomas ou La terre australe connue de Gabriel de Foigny).

Foucault préfère se focaliser sur des affaires socio-judiciaires ; il concentre ainsi son analyse, dans une première partie, sur le discours des juristes qui font d’abord de l’hermaphrodisme une ambiguïté et une monstruosité. Puis Foucault montre, par l’étude de deux procès célèbres – ceux de Marie/Marin Le Marcis en 1604 et d’Anne/Jean-Baptiste Grandjean en 1765 (voir le film Un jour fille de Jean-Claude Monod, sorti en 2023) –, qu’y intervient un moment de rupture par rapport aux représentations et aux pratiques précédentes.

Michal Raz avec la collaboration de Loé Petit, Intersexes. Du pouvoir médical à l’autodétermination, Editions Le Cavalier Bleu
Des militants portent une bannière contre la mutilation génitale des personnes intersexes lors d’une marche à Montevideo (Uruguay, décembre 2022) © CC BY-SA 4.0/Milagromilagra/WikiCommons

Ces affaires ouvrent une dernière séquence, le XIXe siècle, qui fait de l’hermaphrodisme « une pathologie du corps sexué et de la subjectivité sexuelle ». À partir de procès échelonnés entre le XVIe et le XVIIIᵉ siècle, Foucault met en lumière le passage d’un régime juridique attribuant un « sexe de décision » à un régime de véridiction, postulant que chaque individu a un seul et « vrai » sexe qu’il revient à la science médicale de déterminer. C’est aussi le seul écrit dans lequel Foucault élabore la distinction cruciale, à la fois historique et théorique, entre sexe anatomique et sexualité.

Dans ce bref essai d’une soixantaine de pages, on retrouve la langue de Foucault, son art inégalable de conter les vies parallèles, leur confrontation avec le pouvoir, qu’il soit judiciaire ou médical, faisant de chaque fragment d’archives une perspective de pensée inédite. On retrouve aussi le souci de sourcer ses analyses par un appareil de notes abondant que la publication reprend sans le doubler d’un appareil critique, comme c’était le cas pour la publication des enseignements de Foucault (au Collège de France, notamment).

Le manuscrit est précédé d’une préface d’Arianna Sforzini – qui a établi le texte avec le neveu de Foucault, Henri-Paul-Fruchaud – dans laquelle la chercheuse tente notamment de dater la rédaction de ce manuscrit. On sait grâce à Daniel Defert (mort en 2023) qu’en 1976 Foucault découvre, lors d’une de ses longues séances de travail à la Bibliothèque nationale, le mémoire autobiographique d’Herculine Barbin que le docteur Tardieu a publié dans un traité en 1872 ; on sait aussi que Foucault et Defert entreprennent un périple de l’île d’Oléron à La Rochelle pour retrouver des traces d’Herculine à travers plusieurs fonds d’archives municipales. Arianna Sforzini indique qu’en 1978 Michel Foucault annonce un volume de son Histoire de la sexualité « consacré aux hermaphrodites » ; même si dans le récit que fait Simeon Wade du séjour californien du philosophe en mai 1975, le jeune universitaire mentionne que Foucault avait dans ses bagages « des notes pour un livre sur l’homme et le monstre qu’il était en train d’écrire », on peut fortement douter, avec la préfacière, qu’il s’agisse de ce texte ; sa genèse reste donc obscure, et plus encore la décision par Foucault de ne pas le publier.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Éric Fassin, dans une postface à bien des égards intéressante, par le travail de contextualisation qu’il propose, n’aborde pas cette question. S’agissait-il d’une de ces premières versions que Foucault rédigeait avant d’attaquer la rédaction d’un second et véritable manuscrit ? Foucault est-il insatisfait de son essai ? L’a-t-il fait lire à son éditeur Pierre Nora avec qui ses relations alors étaient tendues ? À une autre chercheuse ou chercheur ? Peut-être a-t-il considéré qu’il importait davantage de publier le texte autobiographique d’Herculine Barbin, de faire entendre ce qu’il avait nommé, dès l’introduction de sa thèse, « le marmonnement du monde », que de parler à la place des autres ?  

La publication en 2025 de ce manuscrit, si brillant qu’il soit – Foucault a une écriture décidément formidable –, n’apporte rien à une histoire des « intersexes ». Éric Fassin ne le cache pas. Qu’il s’agisse de sexe ou de sexualité, pour Foucault « l’histoire est toujours déjà là », et le postfacier de citer une autre source, le cours donné à l’université de Clermont sur la sexualité en 1964, édité en 2018, avec le cours de Vincennes de 1969 intitulé « Le discours de la sexualité » : « Cette opposition entre le biologique de la sexualité et la culture n’est sans doute qu’un des caractères de la civilisation occidentale. C’est […] parce que nous avons vécu pendant des siècles dans une culture comme la nôtre que nous croyons, comme spontanément, que la sexualité n’est affaire que de physiologie, qu’elle ne concerne que les pratiques sexuelles, et que celles-ci, au bout du compte, ne sont destinées qu’à la conservation biologique de l’espèce – c’est-à-dire à la procréation ». Fassin écrit ensuite qu’à la différence du genre tel qu’il est conceptualisé à l’époque du manuscrit sur les hermaphrodites, pour Foucault il n’est pas de résidu non culturel de la différence des sexes. « Au-delà du concept de genre, celui d’identité de genre, du point de vue foucaldien n’aurait pu manquer de poser problème tel qu’il est défini dès 1964 par Robert Stoller. »

Il faut admettre que Foucault n’utilise jamais le concept de genre, ni dans ce texte ni dans aucun autre. Et pour cause, diront certains : l’usage féministe du mot qui nous est aujourd’hui très familier n’était que peu répandu en France, et même aux États-Unis en ce milieu des années 1970. Joan W. Scott, la grande historienne féministe, ne le définit qu’en 1986, soit deux ans après la mort de Foucault. La proximité de Foucault avec la pensée contemporaine américaine peut laisser penser qu’il connaissait « Le marché aux femmes », l’article fondateur de Gayle Rubin, publié en 1975 ; Fassin rappelle qu’elle y élaborait déjà le concept de système de sexe/genre pour analyser comment la société transforme la nature en culture, à savoir « la sexualité biologique en produit de l’activité humaine ».

Michal Raz avec la collaboration de Loé Petit, Intersexes. Du pouvoir médical à l’autodétermination, Editions Le Cavalier Bleu
« Intersexes. Du pouvoir médical à l’autodétermination », Michal Raz avec la collaboration de Loé Petit (détail) © Le Cavalier Bleu

Si Les hermaphrodites apparaît comme un élément des archives de la recherche, c’est pour ces raisons, mais aussi parce que, depuis, beaucoup de travaux ont été menés. Ce n’est pas le lieu ici de tous les citer. Rappelons que, sur Herculine Barbin, le dossier a été largement augmenté : ses Souvenirs ont fait l’objet d’une nouvelle édition (Gallimard, 2014) suivie de la nouvelle d’Oscar Panizza Un scandale au couvent et d’une postface d’Éric Fassin, et, depuis 2024, une édition du récit autobiographique est disponible dans la Petite Bibliothèque Payot, avec une préface queer de Julien Marsay – donnant une autre perspective à ce document. Rappelons aussi que l’historienne a mené l’enquête sur Barbin dans un beau livre paru aux PUF en 2020, Les deux vies d’Abel Barbin, né Adélaïde Herculine (1838-1868).

Quant aux études sur les hermaphrodites, elles se sont multipliées, dans la continuité ou en rupture avec la thèse de Foucault énoncée dans son texte-préface « Le vrai sexe », déjà cité. Patrick Graille a ainsi publié aux Belles Lettres, en 2001, Les hermaphrodites aux XVIIe et XVIIIe siècles, ouvrage dans lequel il montre, s’opposant à l’hypothèse du philosophe d’un XVIe siècle pourchassant les hermaphrodites comme des créatures diaboliques, que les « êtres doubles » sont traînés en justice parce qu’ils ont violé le sacrement du mariage ou se sont soustraits à leurs vœux monastiques, et qu’il s’agit alors d’une répression sexuelle pour assigner un sexe social à l’hermaphrodite et empêcher qu’il n’en change pour tomber dans le péché de sodomie.

On signalera aussi, Foucault n’en fait pas mention à notre connaissance, que Nadar a réalisé neuf photographies d’un hermaphrodite, en 1860, inaugurant ainsi l’importance de la photographie comme preuve. Ces clichés conservés à la BnF ont fait l’objet d’une publication chez Créaphis en 2009 accompagnée de textes de Magali Le Mens et de Jean-Luc Nancy,

Surtout, au même moment que l’inédit de Foucault, heureuse coïncidence, paraît un ouvrage de Michal Raz en collaboration avec Loé Petit. Ielles y livrent à la fois une bonne synthèse des travaux existants en sciences sociales sur l’intersexuation et proposent une lecture contemporaine des droits des personnes de cette minorité ; ielles reviennent sur la progressive visibilisation d’une réalité effacée et sur l’abandon de la binarité des sexes. La penseuse américaine Judith Butler y occupe une place centrale. Mais l’ouvrage montre combien ces travaux de recherche doivent aux mouvements sociaux qui, par leur mobilisation, ont mis en évidence des impensés des expériences et des normes.

L’articulation entre production de connaissances scientifiques et luttes politiques pour l’avancée des droits est un enjeu social aussi bien pour les chercheur-ses que pour les militant.es. L’originalité de l’ouvrage tient ainsi à la large place faite aux témoignages. Alternent chapitres d’analyse et récits autobiographiques de sujets intersexes ; ce procédé neutralise la mise en place d’un discours d’autorité et de surplomb. Il est en cela éminemment foucaldien : faire des expériences individuelles un savoir collectif et politique. Le livre informe largement sur l’évolution des droits des personnes intersexes et, sans être un guide, offre un état de ces droits en France, en Europe et dans le monde.

Si Éric Fassin, en conclusion de sa postface des Hermaphrodites, s’inquiète du discours homophobe et haineux à l’égard des intersexes, notamment des propos stigmatisants du président Trump depuis son élection, l’absence d’une mise en perspective contemporaine plus importante tend à faire de ce « nouveau » livre de Michel Foucault une archive d’un temps passé. La simple mention « Tapuscrit de 1976-1978 » (puisqu’on ignore la date exacte de sa rédaction) n’aurait pas été de trop. Les études sur le genre rencontrant un succès croissant chez les étudiant.e.s, un lectorat qui dans la majorité des cas n’a jamais lu les livres publiés de son vivant par Michel Foucault, cette mention aurait averti sur la complexité de ce texte et de son histoire. On doit bien cela à Foucault, dont on va célébrer le centenaire de la naissance en 2026.