Pour les philosophes qui, de Deleuze à Derrida et à Foucault, rayonnaient il y a un demi-siècle, se posait une question essentielle : devait-on être nietzschéen et en quel sens ? Nietzsche n’est plus une option, il est devenu un objet d’étude savante. Le ton a changé, et les questions que l’on se pose. On est passé d’une logique d’engagement à des programmes de recherches pluridisciplinaires.
Les deux récents « Nietzsche et » réunissent des études venues pour la plupart du « Groupe de recherche international HyperNietzsche », qui, comme l’indique Paolo D’Iorio son président, « rassemble 82 spécialistes de Nietzsche venant de 16 pays aussi bien que les 10 principales associations scientifiques nationales consacrées au philosophe ». Même si tous n’ont pas exactement le même âge, l’effet générationnel joue clairement dans les questions que les uns et les autres se posent.
Ouvrir le volume Nietzsche et la France avec les « Tâches de la recherche actuelle » énoncées par Mazzino Montinari n’est pas opposer un démenti à l’hypothèse d’une rupture générationnelle en la matière. En tant que coresponsable avec Giorgio Colli de l’édition des œuvres complètes publiée au tournant des années 1970, Montinari eut un rôle fondateur dans l’approche scientifique des textes de l’ermite de Sils Maria. Son étude des traces de la culture française dans de nombreuses quasi-citations est d’ailleurs impressionnante de rigueur dans sa manière de faire la part entre l’avéré et l’hypothétique. On ne voit pas comment on pourrait aller plus loin dans la précision sans verser dans l’insignifiant.
Cet effet générationnel redouble celui produit par la diversité des origines culturelles d’une bonne part des contributeurs, effet particulièrement sensible quand il s’agit de caractériser au plus près les relations de Nietzsche avec la France et celles des Français avec la pensée nietzschéenne. Cela produit un regard objectif étonnant lorsque l’on veut étudier le tournant nietzschéen des années 1960 et 1970 : nous sommes tellement accoutumés à l’importance prise par l’agrégation dans le choix des cours universitaires et donc éditoriaux que cela nous paraît aller sans dire. L’étonnant pour nous est plutôt que cela étonne un Anglais, un Italien ou un Brésilien.
Les deux volumes qui paraissent concomitamment témoignent d’approches comparables mais portent sur des objets un peu différents. S’interroger sur « Nietzsche et les techniques », c’est s’inscrire dans la perspective heideggerienne considérant la technique comme l’ultime accomplissement de la métaphysique. On est donc dans un horizon nettement philosophique, qui met en jeu l’interprétation que l’on peut donner de la philosophie nietzschéenne après Heidegger. Que l’on accorde ou non son assentiment à cette lecture, elle mérite que l’on regarde de plus près ce que Nietzsche dit exactement des techniques de son temps, De manière générale, on se contente un peu vite de classer comme simples métaphores des allusions à des techniques modernes, quitte à voir dans leur abondance le signe d’un pan-technicisme conforme à la lecture de Heidegger. Il n’est peut-être pas négligeable que la technique sur laquelle Nietzsche revient volontiers soit l’électricité, ni qu’il ait rêvé d’emprunter le tunnel du Saint-Gothard dont les travaux de percement venaient de commencer et allaient durer un siècle, jusqu’à une ouverture à la circulation routière dans les années 1980. Ce n’est pas faire preuve de pan-technicisme qu’être fasciné par de telles prouesses techniques, ambitionnées ou entreprises.

Le ton est différent avec les études consacrées à la connaissance que Nietzsche pouvait avoir de la culture française, tant classique que contemporaine. Un Français ne peut pas avoir lu Nietzsche sans avoir remarqué la présence française dans ses livres. Ce peut être pour s’étonner d’avoir trouvé cette clé de lecture, et pour s’en servir. Et aussi pour tenter de comprendre qu’on puisse mettre Bizet plus haut que Wagner. Quel sens cela peut-il avoir hors de toute question de goût ? Carmen et la Tétralogie nous paraissent relever presque de deux genres différents : le premier de ces opéras pâtit à nos yeux de son extrême popularité qui serait proche de la vulgarité alors que Bayreuth brillerait d’un élitisme bienvenu. Se laisser prendre à cette illusion d’optique condamnerait à ne pas saisir comment il peut se faire que Nietzsche aime tant Carmen et que Wagner jalouse l’énorme succès de Bizet. Nous ne serions pas surpris que Nietzsche apprécie Berlioz qui pourrait être un Français comparable à Wagner. Or c’est un rejet radical de cette « soi-disant musique de l’avenir d’un Liszt ou d’un Berlioz [qui] cherche seulement à montrer qu’une musique aussi étrange est possible ». Dans Ecce Homo, Nietzsche revient sur ces « fanatiques de l’expression, virtuoses jusqu’au bout des ongles » et ce n’est pas davantage un éloge, même si Wagner est alors ajouté à la liste.
Une incompréhension du même ordre est susceptible de toucher les auteurs que Nietzsche a lus ou que du moins il évoque de façon assez précise. Même si nous ne lisons plus guère Taine, nous pouvons comprendre qu’il ait bénéficié d’une considérable autorité intellectuelle, mais comment un penseur de la trempe de Nietzsche peut-il accorder tant de prix à des approbations à peine polies ? Il nous semblerait aller de soi qu’il estime comme les plus grands ceux que nous-mêmes tenons pour tels. Plutôt Flaubert que Paul Bourget, même si trente ans les séparent. Et comment peut-il manquer de recul au point de se laisser prendre à ce thème du décadentisme dans lequel nous sommes portés à voir la superficialité d’une mode intellectuelle ? Mais, justement, Nietzsche lit tout, signe d’une véritable curiosité intellectuelle.
Il était judicieux de faire de ce Nietzsche et la France un volume en deux parties qui se répondent et s’enrichissent mutuellement. Même si plusieurs des études sont consacrées à une évaluation aussi précise que possible de ce que Nietzsche connaissait effectivement (et appréciait le plus) de la culture française des dernières décennies du XIXe siècle, ces chapitres relèvent davantage de l’approfondissement que de la découverte. On pourrait dire la même chose de la seconde partie du volume, celle qui est consacrée à « La France et Nietzsche : des réceptions françaises », à ceci près que c’est la complémentarité de ces deux parties qui suscite une lumière neuve.

Cette partie commence par une étude des « premiers lecteurs français entre biographie et réception », dont il faut avouer qu’elle a beaucoup à nous apprendre sur ces quasi-inconnus qui écrivaient sur un Nietzsche encore vivant même s’il n’était plus conscient. Il n’en va pas de même de la quinzaine de chapitres qui suivent : les différents penseurs français dont il y est question sont mieux que bien connus : ce sont tous de grands noms de la philosophie française du milieu du siècle dernier entre Bataille, Lacan, Camus, Foucault, Deleuze ou Derrida. À lire l’ensemble de ces contributions, se dégage l’idée que Nietzsche aura moins été l’objet de ces diverses pensées que le révélateur pour lui-même de chacun de ces penseurs. Un moment crucial de ce que les Américains qualifient de « philosophie française » et que d’autres préfèrent appeler « post-structuralisme ». Ce moment aura été important, aussi bien par son ampleur que par sa productivité, mais il est épuisé et Nietzsche est désormais un objet d’étude universitaire comme les autres. Qui, donc, intéresse des spécialistes dont l’ambition est la précision du programme de recherche et le sérieux des travaux.
Vient alors une surprise à laquelle le lecteur de Nietzsche et les techniques avait moins de chances de s’attendre que celui qui s’est immergé dans le très volumineux Nietzsche et la France. On avait pu remarquer que beaucoup de contributeurs portaient des noms à consonance plus méditerranéenne que germanique, et l’on hésitait à insister sur cet aspect des choses, tout en pensant à la formule de Par-delà bien et mal : « il faut méditerraniser la musique ». Voici, tout à la fin, deux études : l’une consacrée au « modernisme hispano-américain » ; l’autre, intitulée « Un Nietzsche français au service de l’idéologie française. L’interprétation de Gérard Lebrun », dévoile un fait peu connu dans nos contrées et pourtant très significatif : l’importance du « Nietzsche français » pour l’univers culturel latino-américain et, en particulier, pour le Brésil. Notre chauvine torpeur en est heureusement secouée.
