Chez Citroën, la nuit durera

Que reste-t-il des grandes grèves Citroën de 1982, 2005, 2007 à Aulnay-sous-Bois ? José Luis Toribio, délégué du personnel, « électron libre » dit-il, nous donne son journal de bord sur les révoltes pratiques auxquelles il se mêle. Les débrayages non coordonnés, les blocages des entrées, les obstructions d’ateliers, la mise en place de piquets de grève, les perturbations de la production, n’en déplaise aux syndicats. Récit acéré et aigre jusqu’à l’extinction des feux.

José Luis Toribio | L’usine. Névroses d’une grève oubliée. La Manufacture de livres, 240 p., 18 €

Dans L’établi (1978), Robert Linhart s’immergeait comme ouvrier dans l’usine Citroën à Paris : gros plan sur le travail abrutissant, répétitif, les cadences, la surveillance et les humiliations envers les Marocains. Un récit brûlé par l’acide, effrayant pas sa violente précision. Une enquête exemplaire lancée dès 1968. « L’établi », une expression qui indiquait que le militant « s’établissait » dans la classe ouvrière pour mener des actions militantes de l’intérieur. Et par là, une vue plongeante, énervée, sur la révolution à venir. Vingt ans plus tard, nous voilà dans la même usine, cette fois à Aulnay-sous-Bois, auprès d’ouvriers résignés, méfiants, dans des grèves dures et douloureuses, d’autant que la fin de Citroën approche sérieusement. Cette fois, nous sommes en 1982 puis en 2005. La fermeture aura lieu en 2013.

Autre déplacement. José Luis Toribio n’est pas un établi. Il ne fait pas partie de ces trois mille jeunes intellectuels, la plupart des étudiants, promis à un « bel avenir », qui avaient décidé de devenir ouvriers entre 1968 et 1973. Toribio se fait placer à l’usine par son père, à coups de pied dans le derrière. Il n’est pas un ouvrier volontaire. Avec la moitié d’un CAP d’ajusteur, traînant ses bottes sans envie particulière, du haut de son HLM de La Ferté-Gaucher (sur la route de Troyes), promis au chômage, avec déjà l’étiquette de « paysan attardé », le voilà embauché à l’atelier de Ferrage. Le même atelier que Linhart, mais quinze ans après, avec des affects à vif et l’esprit chauffé par le mépris perçu à chaque coin de l’usine.

José Luis Toribio, L’Usine. Névrose d’une grève oubliée.
Voitures garées dans une usine (Espagne) © CC BY-SA 3.0/Dual Freq /WikiCommons

Toribio, l’anarchiste contre la CGT, le marginal du syndicalisme ; les mauvais coups reçus par les directions qui savent qu’il faut mettre à genoux les ouvriers combatifs avant de s’attaquer au reste des ouvriers. Leur parler d’aléas du marché, passage en monoflux  (pour dire une moitié d’effectif). Pas d’aléa ! 90 % de portes bien réglées, allez au boulot, « bande de femmelettes », pas d’entourloupes ni de pantomimes, disent les médecins du travail. L’islam n’est pas encore décrit comme un problème en soi, mais c’est l’enrôlement par la CGT d’ouvriers catégorisés comme musulmans qui est dénoncé par les directions.

L’ouvrage de José Luis Toribio témoigne de cette montée de la peur de l’islam doublant celle d’une subversion communiste, faisant ainsi émerger un discours inédit sur l’islam en milieu ouvrier. À Aulnay-sous-Bois, les musulmans constituent environ 70 % du groupe ouvrier au début des années 1980. Les Marocains sont les plus nombreux. Ils ont été pour une grande partie d’entre eux recrutés entre 1963 et la fin des années 1970, bien souvent directement depuis leur pays d’origine à partir d’agences de recrutement, des consulats ou de la police locale.

Dans ce décor, José Luis Toribio – délégué du personnel – se définit comme « un électron libre », en guerre contre les syndicats réformistes dont la CGT, le syndicat de droite, la CSL (Confédération des syndicats libres) qui domine très largement dans les élections, le syndicat Sud-Auto, les trotskystes… et j’en passe. La révolte a pour seul nom les débrayages non coordonnés, les blocages des entrées, etc. Toribio nous donne le journal de ces révoltes, les coups montés avec quelques dizaines de militants, avec la hargne nécessaire, les ruses pour bloquer une chaîne, les discussions en coin, les apostrophes extrêmement nombreuses, voire les bagarres entre syndicalistes.

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Sans attendre d’instruction hiérarchique syndicale, la bande de Toribio (membre de L’Étincelle, dissident de Lutte ouvrière) organise des grèves dans la grève, le dépassement des lignes jaunes, des blocages localisés, des arrêts spontanés du travail d’assemblage. Débrayer à dix ouvriers, échouer, débrayer encore le lendemain, expliquer aux uns et aux autres « qu’on veut les mêmes droits que tous les travailleurs : le respect de la dignité, la liberté de parler avec qui nous voulons, de prendre la carte du syndicat de notre choix, de voter librement. En cas de conflit, de choisir l’interprète de notre choix, et surtout qu’on nous reconnaisse le droit de pensée et de religion différentes, par l’attribution d’une salle de prière et par des mesures adaptées aux périodes du ramadan ». Chez Citroën, les revendications des travailleurs immigrés émergent difficilement, comme la possibilité d’accoler la cinquième semaine de congés aux quatre autres pour prolonger un séjour dans son pays d’origine.

On peut cependant regretter que les prises de parole des travailleurs immigrés, extrêmement nombreux, émergent peu dans le journal de Toribio, centré avant tout sur les adversaires syndicaux de tous bords. Alors qu’on suppose que la parole est bien là, que l’expérience commune de la grève soude les sentiments d’appartenance, les petites solidarités, les lignes de partage avant, pendant et après les actions, libérant les prises de parole justement. Conflit et fraternité, défilé et sentiment de justice, écrits vengeurs sur les murs et sympathies d’action, on peut les lire « entre les lignes » : seulement.