Un personnage pour le XXIe siècle

Québécois de 27 ans, Kevin Lambert est un inconnu qui ne le restera pas longtemps. Son deuxième roman fait de l’œil aux matelots de Genet, du pied aux ragazzi de Pasolini et matche sur Grindr avec les éphèbes de Larry Clark. Mais Querelle est irréductible à ses références, tant est singulier son projet, à l’intersection de l’homo-érotisme et du roman social. Attention, Lambert « ne demande pas pardon aux poètes qu’il a pillés ». Applaudissons une écriture si excitante de jeunesse et de liberté de ton, si gonflée par le désir d’en finir avec ce monde.


Kevin Lambert, Querelle. Le Nouvel Attila, 256 p., 18 €


Soit au Canada une scierie, ses propriétaires et leurs employés. Une grève éclate, des syndicalistes s’organisent et mettent en place un piquet qui va durer plus d’un an. Fresque sociale ? Oui. Sauf qu’il se trouve parmi les bloqueurs de l’usine un personnage un peu à part, le beau, le jeune et fort Querelle, cible des ardeurs de tous les adolescents de la ville et personnage principal du roman de Kevin Lambert

Querelle est un objet littéraire d’une grande rareté. D’autant que chaque ligne de compréhension est comme trop soulignée : loin d’exhiber ses lectures, l’auteur écarte le manège lettré des citations et préfère dilapider son butin en sursaturant le jeu intertextuel. Cette « fiction syndicale » correspond aussi à une tragédie, avec ses « Parodos » et « Stasimon ». En dépit de cet appel vers la théâtralité, la veine documentaire semble d’abord dominer – la ville où se déroule le roman existe bel et bien, Kevin Lambert y a séjourné. On y trouve une scierie où un conflit social a eu lieu récemment. Tout un bruissement sociopolitique local est restitué : « C’est pas parce qu’on est pour l’égalité qu’on est “de gauche” pour autant » ; « T’as le sentiment qu’elles sont un peu à toi, ces machines-là, t’es pas pour les briser, c’est pour notre job qu’on fait ça ». Une petite ethnographie se tisse, avec sa dissémination de paroles distribuée par un narrateur impersonnel. Avec habileté, ce dispositif nous met à la place des grévistes.

Pourtant, et c’est là qu’advient le roman, ce montage se voit lardé de passages érotiques d’un lyrisme si cru que le cliquètement grince et se cale. L’écriture du désir le plus radical entaille le projet de saisir le réel. Face à la tentation du surplomb et de la mise en tranches de la réalité, le thème sexuel va repositionner le texte au niveau des entrailles. Toute extériorité aux personnages en est désamorcée. Sans compter l’effet de surprise de ces disjonctions du texte ! La libido jaillit à l’improviste : « On a généralement des réunions syndicales une idée austère ; ce sont pourtant des lieux où on bande. » Ces incises perturbent le récit politique, et la représentation qu’on peut avoir de cette activité en voie de disparition.

Le personnage de Querelle, génial fantasme de notre époque, incarne ce grand débordement. Vous avez déjà croisé au cours de votre existence des Rastignac, des Charlus ou des Zorba ? Un jour (bientôt), vous coudoierez des Querelle. Kevin Lambert est le premier écrivain à avoir inventé un archétype qui relève intégralement du XXIe siècle. Ouvrier déclassé, sensuel et d’une lucidité glacée, Querelle vaut comme principe actif, dénué de psychologie ou de zones d’incertitude. Sujet tout d’une pièce, sans aucune des failles, des absences et des lacunes du héros de fiction moderne, « pas trop du genre à réfléchir », il est bordé par deux passions : mettre le maximum de garçons dans son lit et « botter le cul aux patrons ».

Kevin Lambert, Querelle

Kevin Lambert © Valérie Lebrun

Tout le roman tient dans le portrait physiologique et moral de cette capsule contemporaine. D’où cette composition en alternance, code morse faisant se succéder les impulsions brèves de la réitération sexuelle et celles, longues, du maintien du piquet de grève. Aux séquences d’ouverture, d’illimitation du fantasme (aucun garçon ne résiste à Querelle) répondent les séquences de clôture de l’usine (le lock up). Entre les deux, la dynamique sans obstacle du désir se voit rééquilibrée par l’impuissance face à la domination sociale.

Ce rythme a quelque chose de secouant pour le lecteur. Il a la rare vertu de signaler un fait crucial : dans les romans, les ouvriers coincés entre leur patron et la police n’ont pas de sexe ; dans la littérature actuelle, le révolté est un eunuque. À l’inverse, les figures romanesques manifestant une vie sexuelle exubérante ne perturbent pas l’ordre socioéconomique. Au mieux, comme dans certains romans français récents, ces personnages « troubleront le genre ». Bref, ils demeurent des sujets libéraux. Comparé à ces bluettes à la subversion autoproclamée, Querelle déborde. Tout y crie contre ce compartimentage narratif qui n’est qu’un maintien de l’ordre établi. Le roman s’ouvre par une page d’une belle pornographie homosexuelle et se clôt avec ces mots des éditeurs parisiens : « Achevé d’imprimer dans la foulée d’un 1er mai jaune et rouge. »

Alors, intersection de la libido et du désir de révolte ? Ce serait trop beau, trop optimiste, trop Mai 68. Le texte ne se limite pas à croiser ces deux polarités : il s’acharne à les frapper l’une contre l’autre pour en faire jaillir une écriture. Mais Lambert doit lui frayer un chemin. Et pour cela mettre en scène toutes les idéologies sans qu’aucune instance morale, aucune loi ne vienne jamais les sanctionner. Le texte agence et laisse circuler ces discours, jusqu’à leur épuisement. Qu’il s’agisse de la lettre ouverte d’un vieux syndicaliste ou des discours d’entrepreneurs empêtrés dans leur aveuglement, tous les langages apparaissent sous la forme de stéréotypes qui trahissent leur fonction d’escamotage du réel. En mettant en scène la disparition des grammaires politiques par leur ressassement même, Querelle enregistre avec exactitude notre période comme peu de textes le font.

Une fois les discours dominants balayés, les portes peuvent s’ouvrir grand : « À peine le bruit des vagues pour enterrer le son des bouteilles cassées, des tessons de verre brisé qu’on enfouit dans le sable, pas trop creux. Demain matin, quand les touristes courront vers le large pour se réveiller dans l’eau fraîche, ils se lacéreront les pieds. » Si tragédie il y a dans Querelle, c’est dans cette pulvérisation de tout langage politique jusqu’à ce que ne demeure « plus d’autre horizon possible que celui du pire ». L’écriture se fait bloc de violence et cogne sans effets, avec tranquillité presque, art martial où confluent refus du monde et exaspération du désir sexuel. Tout doit se noyer dans la vendetta, les syndicalistes finissant par se heurter à d’autres types tout aussi malmenés qu’eux par l’organisation sociale : « Plus les hommes qui pâtissent sous ses coups sont mignons, plus la brutalité de Querelle lui vient de bon cœur. Il prend plaisir à démolir pièce par pièce les architectures de muscles et de chair qui lui sautent dessus, à voir le sang qui gicle suivre sa chorégraphie. »

Dans cette danse anthropophage, pur jeu de signes, déchiffrons une esthétisation amorale. Mais ce roman est aussi une puissante mise en garde face à la perte de tout langage politique commun, d’où se dégagent un sentiment d’urgence et beaucoup de beauté. Querelle nous appartient de part en part à nous autres lecteurs de 2019.

Ulysse Baratin

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