Un des auteurs d’imaginaire actuels les plus enthousiasmants, écrivain qui va rester, Jeff VanderMeer ajoute avec Absolution un nouveau roman à sa trilogie du Rempart Sud (Annihilation, Autorité, Acceptation). Tous décrivent la Zone X, bande côtière de Floride en proie à des phénomènes anormaux, déstabilisant autant les agents gouvernementaux chargés de l’étudier que les lecteurs, tout heureux de se retrouver giflés par des vagues narratives inconnues. Lors du festival des Utopiales à Nantes, l’auteur nous a accordé un entretien sur ce que représentent vraiment les lapins blancs, l’écriture de l’inconnaissable, et les agences gouvernementales en déclin.
Comment en êtes-vous venu à ajouter un quatrième livre à la trilogie du Rempart Sud ?
Je ne l’avais pas prévu. Quand des auteurs ajoutent après coup des titres à une série, le résultat est souvent décevant. Mais cette idée m’est venue d’une expédition ratée de biologistes avant les trois premiers livres, et de la question de savoir comment cela aurait pu influencer ce qui s’est passé ensuite. J’aime superposer les couches temporelles. Et je me demande souvent où débute vraiment une histoire. Peut-être pas au moment où l’auteur commence à raconter. Puis j’ai eu une vision du vieux Jim, un personnage secondaire d’Acceptation, en train d’assembler l’histoire des biologistes dans les archives de Central, une sorte de CIA fictive, qui donne naissance à l’organisation spécifique du Rempart Sud, chargée d’étudier et de contenir la Zone X. Et je me suis réveillé un jour avec toute la structure du livre en tête. Je me suis mis à écrire fébrilement matin, midi et soir. Au bout de six mois, j’avais un roman.
Comment en êtes-vous arrivé à cette structure avec trois histoires à des époques différentes ?
J’aime les effets cumulatifs, quand les livres deviennent vraiment un roman à mesure que des pièces s’entrecroisent. Même sans être un grand fan de Gene Wolfe, j’apprécie La cinquième tête de Cerbère, avec ses trois nouvelles assemblées. J’aime aussi Pnine de Nabokov, qu’on pourrait voir d’abord comme une série de nouvelles, jusqu’à ce que, dans la dernière scène de la dernière histoire, tout se combine. Pour Absolution, j’ai su que, pour correspondre aux personnages, chaque partie devait être écrite de manière radicalement différente. Cela m’a enthousiasmé, car j’adore essayer différents styles.
Pouvez-vous expliquer le titre ? « Absolution » peut correspondre à la trajectoire du Vieux Jim, mais pour les autres personnages ?
Ce n’est pas seulement parce que c’était le dernier mot commençant par A et avec un certain poids, une certaine gravité, qui restait ! J’ai réalisé à quel point les personnages de l’agence secrète du Rempart Sud sont compromis, à quel point ce système leur impose des actes douteux. Ceux qui devraient demander pardon n’y pensent même pas. D’autres, simplement pris dans les événements, angoissés par les actions qu’ils doivent entreprendre, n’ont peut-être pas besoin de pardon mais pensent le contraire. Plus généralement, j’aime la façon dont un titre thématique permet de digresser : en plus de la continuité temporelle de l’histoire, le lecteur s’attend à une continuité thématique.
Le personnage de Lowry paraît très loin de l’absolution…
Personne ne semble vouloir parler de Lowry. Vous êtes le premier à seulement le mentionner. Il illustre le sens caché de ces titres : Autorité parle surtout de personnages qui n’ont aucune autorité, bien qu’ils croient en avoir. Et Lowry, très transgressif, vulgaire, brutal, fait partie de ceux qui devraient chercher le pardon mais qui ne s’en rendent même pas compte. Je le vois comme un personnage vulnérable et complexe. Cependant, il reflète aussi, à un certain niveau, la scène politique américaine actuelle.

Bien qu’Acceptation ait été publié en anglais deux ans avant l’élection de 2016, Lowry fait irrésistiblement penser à Trump. Par son physique : « Sa crinière dorée désormais grisonnante plus longue. La tête solide, déterminée, posée sur un cou épais ». Par son narcissisme tapageur, sa paranoïa et sa tendance à la manipulation. Mais aussi par sa possible nature d’agent double – comme Trump avec la Russie…
L’écriture d’Acceptation s’est faite trop tôt pour que je pense à Trump. J’aime transposer les choses : dans ce cas précis, j’ai réfléchi aux pires traits de caractère d’un « tech bro » [1], et je les ai transférés dans un contexte différent. J’essaie de créer des personnages complexes, loin des stéréotypes, d’où certainement le doute qui plane sur la possible duplicité de Lowry. D’après leurs commentaires, j’avais été étonné que beaucoup de lecteurs d’Acceptation le trouvent sympathique. Et eux ont été surpris de le découvrir si dérangé dans Absolution ! Peut-être y a-t-il du vrai dans l’idée que si quelqu’un est perçu comme fort, catégorique dans ses décisions, il nous attire, même si nous savons qu’il ne faudrait pas. Cela pourrait expliquer le succès de certains politiciens. Acceptation montrait un Lowry d’âge mur. Avec Absolution, j’ai donc voulu réfléchir au jeune Lowry, lui créer certaines vulnérabilités. Toute la scène où il fait une demande en mariage entouré de bocaux pleins de créatures baignant dans le formol est censée être très drôle, car il ne comprend pas le contexte approprié à sa proposition.
Pourquoi, avec Lowry, est-ce le plus stupide des membres de la première expédition qui survit ?
À mon avis, il possède cette qualité, qui n’en est pas vraiment une dans la réalité, de ne pas avoir peur. Porter une combinaison qui épouse la peau l’angoisse, c’est pourquoi il prend ces drogues qui le font sans cesse jurer comme un charretier. Mais lorsqu’il faut passer à l’action, il devient presque insouciant. Au moins, en agissant, il fait quelque chose de plus que les autres membres de l’expédition, qui cèdent à leurs peurs. Je me disais que le lecteur serait peut-être ambivalent à son égard, car c’est clairement un crétin, mais aussi le seul à agir réellement. Je voulais faire passer un message sur la façon dont nous percevons les personnages : dans la plupart des récits, si quelqu’un passe à l’action, s’il semble proactif, nous avons tendance à le considérer comme le protagoniste, le héros. Même dans les films les plus stupides, le simple fait d’agir prend une connotation morale ou éthique pour les spectateurs. J’étais curieux d’explorer cette idée.
Dans la Zone X, la nature se comporte différemment de ce dont on a l’habitude. On pourrait dire que, du point de vue humain le plus répandu, elle est folle. Cela résonne étrangement avec la manière dont l’humanité traite son environnement aujourd’hui. Jusqu’à quel point la préoccupation écologiste a-t-elle été au cœur de l’écriture de ces quatre romans ?
Tout d’abord, dans tous ces livres, chaque détail du monde naturel provient d’une expérience personnelle, randonnée ou autre. Pour qui ne connaît pas la biodiversité du nord de la Floride, par exemple, les descriptions semblent souvent plus imaginaires qu’elles ne le sont en vérité. On peut avoir l’impression que je me bats contre les problèmes environnementaux, alors que je ne fais que décrire le paysage. Mais je pense que mes livres abordent aussi clairement la question de la façon dont nous interagissons avec les êtres non humains, avec l’environnement. En particulier, à travers la bureaucratie du Rempart Sud, qui s’attaque à la Zone X et à ses mystères. Les quatre livres examinent pourquoi nombre de nos idées fondamentales sur la nature sont incorrectes, et pourquoi nos solutions continuent d’être incorrectes. Si nous nous contentions d’intégrer de manière factuelle la science de l’écologie, de l’environnement et des écosystèmes à notre politique, nous n’aurions pas besoin de solutions utopiques à la crise climatique. Nous aurions simplement déjà mis en place une réglementation et une législation adaptées au monde qui nous entoure.
Millepattes, lapins, alligator, hibou… : de quoi ces animaux sont-ils le signe ?
J’ai toujours été fasciné par les lapins blancs, à cause d’Alice au pays des merveilles. Ils symbolisent pour moi le surréel. J’ai d’ailleurs écrit d’autres romans jamais publiés dans lesquels ils figuraient aussi. Je crois qu’avant tout les lapins blancs dans Autorité représentent la frustration de scientifiques qui n’arrivent pas à faire réagir la Zone X comme ils le voudraient. Alors ils lâchent ces lapins blancs à la frontière invisible pour voir ce qui se passe. J’aime bien juxtaposer des animaux communs à un contexte qui les rend très étranges. J’avais évité de mettre des alligators dans la trilogie parce qu’ils constituent un cliché floridien mais, comme l’équipe du film Annihilation a jugé bon d’y intégrer un alligator albinos, je me suis dit que je pouvais écrire un meilleur alligator. Dans Absolution, la Tyranne est davantage qu’un alligator, elle a été changée, jusqu’à devenir un véritable personnage. L’anthropomorphisme me paraît parfois utile, car des études récentes montrent que la réticence des éthologues à attribuer de l’intelligence aux animaux a joué comme un handicap dans leurs recherches. Ces animaux se sont souvent révélés plus intelligents qu’on ne le croyait, mais pas tout à fait à la manière humaine.
Qui est le Gredin, ce personnage assez fascinant qui apparaît tout d’un coup dans Absolution et qui finit par être en symbiose avec la Tyranne ?
En réalité, le lecteur l’a déjà rencontré dans la trilogie. Révéler son identité serait un énorme spoiler. Il fait aussi partie de la raison pour laquelle Absolution fonctionne à la fois comme une préquelle et une suite de la trilogie. Cela explique dans une certaine mesure comment les lapins blancs peuvent se retrouver dans Autorité comme dans « Dead Town », la première partie d’Absolution, qui se déroule cinquante ans avant Autorité.
Vous prévoyez donc d’écrire d’autres livres dans l’univers de la Zone X ?
Un seul. Après Borne, parce qu’une idée me trottait dans la tête, j’ai écrit dans le même univers « The Strange Bird » et Astronautes morts. Dans Absolution, je voulais décrire le point de vue de Karen Hargraves/Cass, la fausse fille du Vieux Jim, mais je n’ai pas trouvé la place. Le nouveau livre, Abdication, est plutôt une novella, d’environ 40 000 mots, en partie écrite selon le point de vue de Hargraves. Je viens de rendre le manuscrit, je ne sais pas encore quand il sera publié, probablement fin 2026 aux États-Unis.
Le monde de Central, avec ses agents qui se détruisent et se manipulent à l’intérieur de la même organisation, apparaît aussi tordu que la Zone X. Qu’est-ce qui vous a amené à associer Central et la Zone X ?
Au début de l’écriture d’Annihilation, je me suis demandé si je n’avais pas trop de mystères. Et puis j’ai compris que l’organisation qui commanditait l’expédition était paranoïaque et dysfonctionnelle, et que certaines solutions aux mystères se trouvaient dans cette organisation, pas dans la Zone X. Et je pouvais mettre à profit mon expérience car, lorsque j’avais un emploi, j’ai travaillé comme consultant pour de nombreuses agences gouvernementales, toutes incroyablement dysfonctionnelles. Parce qu’il n’avait pas pu boire son café, un haut responsable laissait son irritation le guider dans la prise de décisions impliquant des millions de dollars. Avant de codifier le processus comme s’il avait agi de manière logique. Quand vous avez vu cela, vous vous dites : « Cette agence que j’invente a subi trente ans d’échecs à essayer de comprendre ce qu’est cette zone. Elle est délabrée, sous-financée. La culture y est dysfonctionnelle… ». Depuis dix ans, la situation a beaucoup empiré aux États-Unis. Le fonctionnement actuel, sans aucune règle de droit ni logique, m’a rendu beaucoup plus sombre quant aux actions de Central dans Absolution.
Pourquoi les aventures des espions de Central prennent-elles la forme d’histoires de famille (Jack, sa fille Jackie et son petit-fils Control ; Old Jim et sa fausse fille…) ?
J’ai conçu cette agence secrète particulière comme ressemblant un peu à la mafia. Et j’y ai aussi intégré, de manière un peu étrange, le fonctionnement des entreprises. Elles se disent guidées par les affaires mais, selon qui est à leur tête, leur manière de procéder peut être très excentrique. J’ai travaillé pour une entreprise dont le fondateur était tellement inconscient de sa bizarrerie qu’il a commencé à dire que « le poisson pourrit par la tête », comme une sorte de sagesse qu’il transmettait, sans se rendre compte qu’il parlait de lui. Je ne suis pas sûr que la CIA des années 1970 était si éloignée de ce fonctionnement.

Dans les quatre livres, le conditionnement, grâce à certains mots, certaines formules, joue un grand rôle. La tétralogie du Rempart Sud met-elle aussi en garde contre le pouvoir du langage ?
Tout à fait. Je cherche toujours à transposer un sujet d’actualité, qui devient rapidement obsolète, en quelque chose de plus universel. En trois semaines, des gens paraissant modérés sont convertis par la propagande des réseaux sociaux à des positions extrêmes ; ils se mettent à débiter des absurdités sur les migrants ou autres. J’ai trouvé intéressant de transformer cela en suggestion hypnotique. Celle-ci n’a pas autant de force dans le monde réel, mais dans Acceptation et Absolution des indices montrent que les agents de Central, en étudiant la zone X, ont appris à utiliser l’hypnose bien plus efficacement.
Pourquoi Le Voyage d’hiver de Schubert a-t-il une telle importance dans Absolution ?
J’ai lu sur ce cycle de Schubert un livre fascinant qui analysait comment ses paroles simples reflétaient les droits des travailleurs et d’autres caractéristiques de l’époque. Cela m’a fait penser au Vieux Jim au piano dans Acceptation, et je me suis dit qu’il devait jouer quelque chose d’à la fois triste et solitaire, comme Le Voyage d’hiver, mais que, comme c’était un agent, peut-être que Central le conditionnait aussi à travers cette musique. Mon assistant chargé des recherches sur Absolution venait justement d’apprendre l’allemand et pouvait faire une nouvelle traduction du Voyage d’hiver. Tout cela m’a paru logique.
J’ai toujours aimé, dans Au cœur des ténèbres et quelques autres classiques européens, la façon dont certains symboles représentent le colonialisme. Il me semble que quelqu’un joue du piano dans Au cœur des ténèbres. J’aime introduire ce genre de références européennes de manière assez vague. Elles ne font pas nécessairement allusion au colonialisme, mais elles évoquent une sorte d’arrière-plan, de récit précurseur.
D’où vient la mélancolie du Vieux Jim ?
Je crois qu’il a été abîmé par un système auquel il a essayé de croire, mais qui n’a cessé en même temps de l’attaquer, de le placer face à des contradictions. Au fond, il fait partie d’une famille étendue d’espions dysfonctionnels, des gens auxquels il a tenté de faire confiance mais qui l’ont manipulé. Une part de lui s’en est rendu compte, ce qui lui a fait éprouver un sentiment de perte. Et selon moi, la question de savoir s’il a eu une vraie fille reste posée.
Dans un entretien lors de la parution d’Annihilation, en 2014, vous citiez comme influences Tainaron de Leena Krohn et La montagne morte de la vie de Michel Bernanos. Lisez-vous beaucoup de littérature traduite ?
À certaines périodes, elle représente la majeure partie de mes lectures. Je ressens une affinité avec des types de fiction européenne. Souvent, les auteurs américains que je lis sont aussi ceux qui me semblent le plus influencés par les Européens. Je trouve ces derniers parfois étrangement plus adultes que certaines fictions américaines, dont je n’aime pas beaucoup la décontraction relâchée.
Dans les remerciements d’Acceptation, vous dites que vous avez puisé dans L’Insurrection qui vient, « dont l’influence a été énorme sur la manière de penser d’Oiseau Fantôme dans le roman et qui est cité ou paraphrasé à quelques endroits ». Comment en êtes-vous arrivé à ce livre ?
C’était l’un des volumes de la collection « Semiotext » de MIT Press. Je me suis également inspiré de quelques autres titres. À l’époque, j’essayais de différencier le personnage d’Oiseau Fantôme de la biologiste dont elle est le clone. Et je me suis dit que le langage de ces livres qui, bien qu’ils traitent principalement de choses réelles, contiennent aussi beaucoup de philosophie abstraite conviendrait, car Oiseau Fantôme a un point de vue analytique et légèrement abstrait. J’avais aussi l’impression qu’Oiseau Fantôme, assez radicale, si elle se trouvait confrontée à un système comme le capitalisme, ne pourrait en être satisfaite.
Les livres du Rempart Sud ont-ils été plaisants à écrire ?
Absolument. Certains d’entre eux ressemblaient beaucoup à des énigmes ou à des problèmes mathématiques à résoudre. C’était aussi un bonheur de s’immerger dans l’écriture, quand la séquence, la musique du texte coule simplement à travers soi. En général, lorsque j’écris une scène, j’ai le sentiment de la vivre. Cela ressemble vraiment à l’explosion initiale d’une vision extatique, comme si tout venait à moi. Et c’est certainement avec Absolution que j’ai eu le plus l’impression de vivre des moments surnaturels. Il y a au fond beaucoup plus d’étrangeté dans Absolution que dans les autres livres. J’ai eu aussi beaucoup de plaisir à intégrer au roman d’autres écrivains. J’y ai caché des textes de William Hope Hodgson. J’ai trouvé comique que le Vieux Jim analyse « La patte de singe », la nouvelle de W. W. Jacobs, comme une histoire d’espionnage. Et la scène de cannibalisme contient des extraits d’« Un conte de Noël » de Dickens, car je voulais qu’au moins les lecteurs américains aient l’impression qu’un souvenir cher d’un repas de fête leur revenait à l’esprit, sans qu’ils comprennent vraiment d’où venait cet écho.
Était-ce un défi d’écriture d’essayer de décrire des visions et des sensations anormales, hors des perceptions humaines habituelles ?
Oui. J’ai beaucoup étudié des formes de vie très différentes de l’être humain et la façon dont les autres animaux et organismes perçoivent le monde. Je les transpose ensuite dans un contexte étrange ou totalement différent, puis je m’efforce de traduire cela en mots. On ne peut jamais vraiment décrire l’indescriptible, mais si l’on s’investit dans ce genre de recherches et que l’on essaie ensuite de les transmettre à travers des détails spécifiques, je pense que l’on rapproche le lecteur de la connaissance de l’inconnaissable.
[1] L’expression évoque un état d’esprit misogyne qui caractériserait le milieu social de la Silicon Valley dominé par des hommes blancs, hétérosexuels, riches, issus d’universités prestigieuses. Elle peut prendre une extension large et s’employer pour des milieux hors de la tech et non américains.
