Temps suspendus

Au mois d’octobre, presque le même jour, ont paru les volumes centraux de deux trilogies de science-fiction, La forêt sombre, de Liu Cixin, et Autorité, de Jeff VanderMeer. Très différents, ces deux romans se rejoignent dans la représentation d’un temps étiré par la longue attente que provoque une menace connue mais différée, qui pèse et désagrège. Un temps concentré et insuffisant ensuite, quand la menace explose. C’est une expérience particulière que de lire ces deux livres comme suspendus entre des premiers volumes qui posaient magistralement le sujet – Le problème à trois corps et Annihilation – et des troisièmes tomes non traduits, donc encore virtuels.


Liu Cixin, La forêt sombre. Trad. du chinois par Gwennaël Gaffric. Actes Sud, coll. « Exofictions », 656 p., 23,80 € 

Jeff VanderMeer, Autorité. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet. Au Diable Vauvert, 400 p., 23 € 


Dans Le problème à trois corps de Liu Cixin apparaissait une idée originale et poétique : une civilisation extraterrestre plus avancée que celle de la Terre faisait de particules quantiques des intelligences artificielles infinitésimales, les transformant en espions et saboteurs aussi indétectables qu’omniprésents. Ces « intellectrons », faussant les résultats des expériences, empêchaient tout progrès de la science fondamentale humaine. Dans La forêt sombre, ces protons intelligents deviennent un instrument narratif essentiel. Sachant qu’une flotte d’invasion est partie de Trisolaris, l’étoile la plus proche du soleil, et qu’elle arrivera dans quatre cents ans, l’humanité a le même temps pour trouver un moyen de la vaincre, à partir de l’état de la science d’aujourd’hui. Le roman va faire le récit des différentes tentatives imaginées au cours des siècles.

Le seul domaine inaccessible aux intellectrons restant les pensées humaines, quatre individus sont choisis pour devenir « Colmateurs ». Disposant de moyens quasi illimités, ils doivent concevoir et mettre en œuvre des plans secrets pour anéantir l’invasion, tout en en dissimulant le véritable principe. Sont désignés le ministre de la Défense américain, le président vénézuélien, un Prix Nobel de physique britannique, ainsi qu’un obscur astronome chinois devenu sociologue par flemme et opportunisme, Luo Ji, qui ne comprend pas pourquoi on l’a choisi.

Liu Cixin, La forêt sombre

À chaque Colmateur, l’organisation clandestine humaine Terre-Trisolaris, prête à favoriser l’invasion extraterrestre, assigne un « Fissureur », dont la mission est de percer à jour ses plans. Quant à Luo Ji, qui a si peu confiance en ses propres capacités, les Trisolariens espèrent qu’il se minera lui-même, qu’« il sera son propre Fissureur ».

Liu Cixin utilise les siècles dont dispose l’humanité pour que son récit prenne des détours. Avec Luo Ji, on assiste à l’évolution psychologique d’un être humain ordinaire confronté à l’annonce d’une fin du monde différée et soudain chargé de l’empêcher. Parallèlement, on suit sur deux cents ans la façon dont la société réagit à cette situation, puisque Liu Cixin recourt au procédé classique de l’hibernation. À travers le personnage de Zhang Beihai, commissaire politique de la marine chinoise devenu officier de la flotte spatiale humaine, on pourra voir l’influence du communisme dans l’attention particulière qui est portée aux facteurs psychologiques et aux questions de motivation.

Le jeu avec le temps, étiré par l’attente de l’envahisseur, puis brusquement accéléré par les périodes d’hibernation, permet aussi au romancier de revisiter en un seul livre plusieurs genres de la science-fiction. La découverte d’une société futuriste et potentiellement idéale. Le space opera, avec les manœuvres des vaisseaux comme un ballet spatial projetant l’éclat de moteurs nucléaires et des ombres gigantesques sur Jupiter et ses satellites. Le récit apocalyptique quand la société humaine vacille sous le coup d’espoirs anéantis. Ou le récit de survie quand certains vaisseaux fuyant dans l’espace calculent qu’il leur faudra des milliers d’années pour rejoindre le prochain système planétaire.

Liu Cixin, La forêt sombre

Liu Cixin © Lin Y’ian

Au fil des stratégies envisagées, le système solaire dans son ensemble devient un véritable cadre fictionnel, de la surface désolée de Mercure aux anneaux de Neptune pleins d’oléatine, de l’orbite terrestre où flottent les astronautes et se commettent des meurtres silencieux, à Callisto glacée, de la ceinture de Kuiper au nuage d’Oort, frontières successives. Les caractéristiques scientifiques de ces régions spatiales constituent autant de combustibles pour la narration. On envisage de transporter à travers l’espace des icebergs géants, des milliers de bombes nucléaires ou des nuages de poussière. Avec ses plans en trompe-l’œil et ses stratégies cachées, La forêt sombre tient également du roman d’espionnage, rejoignant ainsi Autorité.

Au delà d’un choix narratif, le détour est aussi la stratégie que choisira finalement Luo Ji. À l’opposé des tactiques complexes, coûteuses et aussi brutales que retorses qu’inventent les Colmateurs occidentaux, La forêt sombre fait également l’éloge de la simplicité, vers laquelle conduit l’évolution technologique imaginée par l’auteur. Les solutions trouvées par Luo Ji relèvent d’un des plaisirs de la science-fiction : la révélation d’une idée nouvelle, d’un possible inconnu qui se déploie soudain. Ici d’autant plus intelligentes qu’elles font écho à un classique de la SF : un des Colmateurs offre Fondation à un chef djihadiste dans une grotte d’Afghanistan ; à la psychohistoire d’Isaac Asimov répond la « cosmosociologie » de Liu Cixin. Et si cette dernière jette une ombre funeste sur tout l’Univers, comparé à « une forêt sombre », à la fin du livre une communication est au moins enclenchée entre la Terre et Trisolaris, susceptible d’éclairer la forêt.

Le dénouement d’Autorité de Jeff VanderMeer peut également s’interpréter comme la nécessité de se confronter à l’autre plutôt que de le tenir à distance pour se protéger de lui.

Le tome précédent de la trilogie, Annihilation, relatait une expédition d’exploration menée dans la « Zone X », une bande du littoral américain en proie à des phénomènes anormaux. Depuis trente ans, une agence gouvernementale secrète, le Rempart Sud, est chargé de surveiller et d’étudier cette zone interdite. Au début d’Autorité, trois des membres de l’expédition réapparaissent mystérieusement près de chez eux, frappés d’amnésie. Manque la quatrième, « la psychologue », qui était aussi la directrice du Rempart Sud. Comme les onze expéditions précédentes – ou plus, car il apparaît vite que même les chiffres sont trompeurs dans cette agence –, la douzième s’est soldée par un échec.

John Rodriguez, qui se surnomme lui-même « Control », devient le nouveau directeur d’un organisme miné par trente ans d’insuccès dans la compréhension de l’inexplicable. Avant d’espérer lever le mystère de la Zone X, Control va devoir découvrir le fonctionnement du Rempart Sud, savoir qui sont ou étaient les membres de la douzième expédition, et combattre l’hostilité déclarée de sa directrice adjointe, Grace. Cela fait d’Autorité dans un premier temps un roman d’espionnage réaliste centré sur l’affrontement psychologique de Control et de Grace, de Control et de ses chefs – l’énigmatique « Voix » et sa mère, officier haut placé des services secrets –, de Control et de la taciturne « biologiste » rescapée de la Zone X, par qui il se sent de plus en plus attiré.

Liu Cixin, La forêt sombre

Comme dans le premier tome, Annihilation, on suit les errements de personnages fragilisés par l’inconnu – avec cette différence qu’on passe de la nature luxuriante aux couloirs sombres et aux bureaux désuets du Rempart Sud, pleins de recoins grisâtres d’où peut surgir une angoisse d’autant plus étouffante qu’elle apparaîtrait dans un décor d’une grande banalité. L’intérêt du roman tient à ce que cette administration en décadence se trouve en quelque sorte moralement contaminée par la Zone X. Avec finalement très peu d’éléments – quelques plantes bizarres, deux phares, dont l’un en ruines, un gardien de phare, une île, une « anomalie topographique », une photo, une vidéo, un texte récurrent aux connotations bibliques et quelques milliers de lapins lâchés pour tester la barrière de la Zone X –, Jeff VanderMeer arrive à diffuser l’anxiété dans tout son récit. Autorité – comme Annihilation – joue à plein de ce ressort du fantastique qu’est l’irruption de l’inexplicable dans la banalité de l’habituel. Comme un récit de Lovecraft réécrit par John Le Carré. La plupart des personnages s’évertuent à contenir et presque à nier les aberrations. Quand l’anormal va se montrer, à la fin du roman, il en sera d’autant plus spectaculaire et terrifiant.

De plus, les personnages luttent constamment contre ce qui est indicible parce qu’incompréhensible. D’où certainement la curieuse syntaxe qui caractérise l’écriture, où l’on tourne sans cesse autour de ce qui résiste aux mots, comme d’un centre impénétrable. D’où les dialogues empêchés se répétant entre Control et les différents protagonistes, où chacun semble garder en deçà de la parole son véritable propos. L’usage même des mots, comme des caméras – interdites depuis le retour de la première expédition –, peut se révéler destructeur : « “Grace, pourquoi est-ce que ça vous dérange, vous et les autres, d’utiliser les mots alien ou extraterrestre pour parler de la Zone X ?” », interroge Control. Et les membres du Rempart Sud auraient été avisés de ne pas « faire confiance à un mot comme frontière »…

Que ce soit grâce à une écriture très claire, presque transparente, comme chez Liu Cixin, ou en jouant sur l’impossibilité de dire avec exactitude ou même sur le danger de nommer imparfaitement, comme avec Jeff VanderMeer, ces deux livres étirent le temps, avant de brutalement le condenser pour donner de la matière aux menaces latentes. Mais, dans les deux cas, celles-ci provoquent surtout le plaisir de savoir qu’elles vont se déployer dans un horizon à peu près imprévisible : le troisième volume à venir.

Sébastien Omont

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