L’Amérique en bras de chemise

Nombreux sont les écrivains voyageurs anglais à avoir rendu visite à leurs cousins d’Amérique. Parmi eux, Frances Trollope, Harriet Martineau et Charles Dickens, au XIXe siècle. Dans leur (lointain) sillage, se présente le poète Rupert Brooke (1887-1915), dont reparaissent les Lettres d’Amérique, préfacées par Henry James et (magnifiquement) traduites par Jean Pavans. L’occasion pour le lecteur français de découvrir, libéré de la gangue d’admiration qui l’entoure jusqu’à l’étouffer, un travel writer bien vivant – et une jeune et dynamique maison d’édition, « Manifeste ! ».  


Rupert Brooke, Lettres d’Amérique. Préface d’Henry James. Trad. de l’anglais par Jean Pavans. Manifeste !, 180 p., 15 €


Bienheureux Français, qui ignorent tout, ou presque, du mythe Rupert Brooke. Sa beauté légendaire, sa mort patriotique et sacrificielle, dans les premiers mois de la Grande Guerre, ses poèmes à la gloire de l’Angleterre instantanément canonisés… Tout, en cette figure suprêmement adulée, se prête, hier comme aujourd’hui, à la sanctuarisation, à la starisation. « Jeunesse immortelle », aurait dit Julien Green. La bisexualité du personnage, longtemps tue, désormais parfaitement documentée, ne fait que renforcer les parallèles avec Oscar Wilde, ou Byron, disparu dans des circonstances comparables. Mais, en définitive, c’est de John Keats, archétype du romantisme anglais, que Brooke apparaît le plus proche. Au reste, Henry James, qui le fréquentait assidument, fut pour lui ce que Shelley fut pour l’auteur d’Hyperion : un élégiste éloquent, voire grandiloquent.

Lettres d’Amérique, de Rupert Brooke : l'Amérique en bras de chemise

Rupert Brooke © Imperial War Museums/Domaine public

À la faveur d’une longue préface à l’édition posthume des Lettres d’Amérique, James s’employait à tracer les grandes lignes d’un « complexe », qui est aussi un tropisme. Complexe romantique, paré de toutes les vertus (et de toutes les « félicités »), nourri de « charme », de « grâce », de « noblesse » d’âme et de corps, de « générosité » et d’absence presque totale de « dépravation », et tropisme nietzschéen, James parlant volontiers de l’attirance pour une mort avant l’heure (amor fati ?), et pour son pays, que Brooke aurait cultivée. « Mi-tendre, mi-assassin », comme le note finement Pavans dans son avant-propos, James renchérissait sur le « fardeau d’être aimé à ce point », sur la passivité d’un poète s’en remettant entièrement à ses contemporains pour ce qui est de son image de « modernité » magnifique. Comprenons : magnifiquement tragique. Un peu plus, et le romancier embaumeur aurait repris à son compte, en le transposant à peine, le sinistre mot d’ordre appliqué à l’endroit des Indiens d’Amérique : « Un bon poète est un poète mort »…

C’est au contraire un Brooke bien vivant que le public français, qui n’a jamais eu, et c’est aussi bien ainsi, les yeux de Chimène pour ce Rodrigue-là, aura l’occasion de découvrir par lui-même, avec la reparution des Lettres. Le playboy des terres de l’Ouest s’y présente au naturel, dans une prose elle-même saisie au débotté. Si l’Amérique est grande, si elle est « Ouais, un pays formidable ! », c’est que sa « démocratie » a partie liée avec le fait de ne pas porter de « bretelles », écrit Brooke, avec le ton pince-sans-rire qui le caractérise. Nous sommes certainement, poursuit-il, au « pays des ceintures, et par conséquent des mouvements corporels plus libres ». Les hommes à New York « enlèvent leur veste n’importe où, n’importe quand » et se mettent « sans vergogne en bras de chemise ». Les « présentations » y sont franches, les étreintes, « malpropres et généreuses » ; elles prennent sans doute de court le sujet britannique qui ne voyage jamais sans des livres de Ben Jonson et de Jane Austen – « pour rester anglais », mais c’est le prix à payer pour être initié à la vraie « Démocratie ».

Passées les notations esthétisantes des premiers jours (« l’eau de l’Hudson était opaline sous un ciel sombre, froid et argenté, et frisait sous la brise marine »), la plume de Brooke s’aguerrit au contact des humains et des paysages. À force de remonter les fleuves, de somnoler sur la couchette inférieure des tortillards, de plonger dans les eaux glacées et pures, on remise les clichés, on s’affranchit de certaines préventions, sans que ceux-ci disparaissent tout à fait cependant : « Pourquoi les visages américains se rident-ils si rarement ? Est-ce par absence d’âme ? » Chemin faisant, le boxeur amateur lâche de plus en plus ses coups – contre la déesse Publicité, le boniment en général et les bonimenteurs en particulier, la religion des « Affaires », le « djihad » des voyageurs de commerce américains, etc.

Dans les liasses de feuillets qu’il envoie régulièrement à la Westminster Review, une quinzaine en tout, les formules pleuvent : « Les villes, comme les chats, se révèlent la nuit » ; « L’Amérique surpasse l’Angleterre moderne en cinq points : le poisson, l’architecture, les plaisanteries, les boissons et les vêtements des enfants. » Un trait, particulièrement, nous interpelle : « la laideur des magasins et des pantalons que nous répandons sur terre va-t-elle entièrement nous engloutir ? » Nous engloutir, nous, mais aussi et surtout les Indiens, le devenir de leurs réserves étant l’objet de sa vive et anxieuse sollicitude. En voyage, Brooke se radicalise, et son discours se fait de plus en plus politique. Entre deux œillades énamourées lancées à tel jeune et beau mécanicien nu sous sa salopette jaune, et à la chevelure d’un roux presque « swinburnien », sa présentation de l’Amérique balance entre méditation néo-gothique sur la chute des empires et âpre dénonciation du « gigantesque jeu d’argent de l’espèce la plus stérile et la plus désastreuse ».

Consciemment ou non, ses intuitions finissent par rejoindre celles de l’historien Frederick Jackson Turner, sur l’impact de la « Frontière » dans la montée en puissance de la démocratie américaine. Paradoxalement, toutefois, c’est au Canada, « pays vivant, mais moins trépidant », et dans l’Ouest canadien, de surcroît, que la démocratie lui apparaît le plus vivante, s’incarnant dans les « services publics » et le « fonctionnariat ». « Après tout, il y a beaucoup de beauté dans les caractéristiques du service public, et d’un genre qui fait honneur au Canada », est-on ravi d’apprendre… Les mauvaises langues objecteraient que l’influence britannique y est encore forte, et elles n’auraient pas tort. Que ce soit à Ottawa ou à Winnipeg, Brooke se montre sensible, sur le fond, aux manières, « meilleures que celles de l’Est, plus amicales, plus chaleureuses, plus susceptibles d’amabilité, sinon de grâce […] les gens ont un peu la démarche balancée des Américains, mais sont moins désinvoltes ; liberté modérée du comportement, dans une démocratie tempérée ».

En juin 1914, Brooke rentre en Angleterre, son périple s’étant finalement conclu par un séjour prolongé aux îles Samoa, où il se recueille, entre autres, sur la tombe de R. L. Stevenson. Parti dans l’espoir de chasser la dépression qui accablait son âme, il aura appris à « être son corps (et ainsi son véritable esprit) », à rebours de tout puritanisme : « Cela seul est la vie ; tout le reste est mort. » Mais, à l’image du double qu’il s’invente, au dernier chapitre des Lettres, le gagne un désarroi autrement plus trouble que celui suscité par la rupture sentimentale d’avant son départ. Ce qui l’attend à l’arrivée, c’est le néant d’une guerre qui s’apprête à faucher des millions de jeunes hommes comme lui. « Sa conscience était semblable aux vagues rapides et légères d’une marée montante, quand les eaux profondes rassemblent leur force pour gagner la rive. Quelque chose lui gonflait la poitrine, qu’il ne savait nommer. » En un mot comme en cent, le voyage en Amérique, tout dépaysant et vital qu’il fût, l’aura conforté dans le sentiment que sa place n’était pas dans le « Monde Nouveau », où les « morts manquent cruellement », mais dans l’Ancien, où ils sont légion. Revient-on jamais sur ses funestes illusions ?

Lettres d’Amérique, de Rupert Brooke : l'Amérique en bras de chemise

Trois questions à Victor Blanc

À l’occasion de la parution, aux jeunes éditions Manifeste !, des Lettres d’Amérique de Rupert Brooke, dans une traduction signée Jean Pavans, En attendant Nadeau s’est intéressé à la personnalité et aux projets de leur responsable, Victor Blanc, basé en  région parisienne (Clichy), qui revendique un héritage « progressiste et critique ».

Avant de fonder les éditions Manifestes !, quel a été votre parcours ? 

Mes études m’ont amené à travailler sur la poésie surréaliste d’Aragon, et plus précisément sur la crise qui marque le basculement entre le surréalisme et le réalisme, avec ces deux livres terribles que sont La grande gaîté et Persécuté-persécuteur. Toutefois, ne voulant pas entrer dans la « carrière » universitaire, j’ai tenté de suivre deux directions différentes. Celle de l’écriture, déjà : si j’ai toujours écrit, je m’y suis attelé alors avec plus de travail et de sérieux, pour en faire la part la plus importante de ma vie, ce qui m’a permis d’entrer à la rédaction des Lettres françaises et de publier deux recueils de poèmes, Paradis argousins (2013) et Filigrane (2020) aux éditions Le Temps des cerises, et un roman, Le Mirliflore (2021), aux éditions Pan. D’autre part, je voulais travailler dans l’édition. La possibilité de faire « advenir » des livres m’a toujours enthousiasmé. Après de multiples stages et contrats précaires en freelance, dans de petites ou grandes maisons, j’ai eu la chance de pouvoir créer une maison d’édition avec quelques amis écrivains, poètes, comédiens ou lecteurs : c’est aussi la chance d’exprimer nos choix et nos valeurs à travers les ouvrages publiés.

Pourquoi « Manifeste » et pourquoi, surtout, le point d’exclamation ? 

Nous avons bien sûr voulu jouer avec la polysémie du mot. Dans « Manifeste », on entend l’acte de manifester, de revendiquer, d’occuper l’espace public… Nous sommes une maison d’édition « engagée », si l’on peut encore utiliser ce mot galvaudé. Disons que nous entendons réunir tous ceux qui ne se résignent pas à laisser le champ libre au modèle capitaliste, qui est aussi, l’actualité nous le rappelle avec force, un modèle belliciste, dans les chairs comme dans les mots, les esprits, les idées. Si l’on ajoute le point d’exclamation après « Manifeste », cette action devient une invitation, une nécessité : c’est pour nous tout le rôle du livre, à la fois d’éveiller les consciences, d’inciter à penser, à rêver un autre monde et à se donner les moyens pour le faire. Et enfin, avec « Manifeste ! », on songe aux manifestes littéraires, poétiques, artistiques, qui ont ponctué notre histoire. C’est donc la liaison réalisée entre les luttes sociales, politiques, environnementales, philosophiques et l’histoire de la beauté, avec ses ruptures et ses révolutions. Voilà le but de notre maison d’édition, qui pourrait se résumer aussi à un mot d’ordre : mettre la beauté aux mains de tous.

Sur quels critères retenez-vous vos auteurs, passés et contemporains ?

On pourrait déduire de ce qui précède que nous ne choisissons que des textes « engagés ». Cependant, que faire, par exemple, des écrivains progressistes ou révolutionnaires qui s’engagent dans le mouvement social mais dont les livres ne sont pas, eux, particulièrement engagés ? Chaque écrivain est maitre de ses choix, et libre de défendre ses idées, ou non, et de la façon qu’il souhaite. Il est certain que nos choix s’opèrent souvent selon une communauté de valeurs, avec une attention particulière à la poésie étrangère. Mais le plus important pour nous est qu’on puisse déceler une voix propre, originale, intime, et en même temps une voix qui soit pleinement « dans le monde », et non de quelque lieu abstrait où la langue se désincarne. Je prends souvent comme exemple le recueil La nuit dans les braises, de la poétesse cubaine Serafina Núñez, que j’ai traduit et que nous avons publié : ce n’est pas, à quelques poèmes près, une poésie « engagée », « militante ». Bien au contraire, en beaucoup de points, la représentation que Serafina Núñez devait se faire du monde diffère de la mienne : elle était catholique, portée sur la spiritualité et la métaphysique, idéaliste, rétive au primat donné par la révolution de 1959 à la politique… Pourtant, derrière l’apparent cristal des vers, sa voix se jette au cœur du poème pour faire trembler les genres poétiques ; et cette voix m’a touché, au point que je me suis mis à la traduire frénétiquement

Propos recueillis par Marc Porée

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