L’école des jeunes espoirs

Valeria Bruni Tedeschi a fait partie de la deuxième et dernière promotion de l’école d’acteurs fondée à Nanterre par Patrice Chéreau et Pierre Romans. Elle la fait renaître dans Les Amandiers, un film autobiographique, et, bien plus que son autobiographie, celle d’une époque riche d’espoirs et de tragédies. Jadis l’interprète de Nathalie dans Oublie-moi de Noémie Lvovsky, elle signe aujourd’hui son cinquième long métrage, coécrit avec Noémie Lvovsky et Agnès de Sacy.


Valeria Bruni Tedeschi, Les Amandiers. Scénario de Valeria Bruni Tedeschi, Agnès de Sacy et Noémie Lvovsky. Sélection du Festival de Cannes 2022. Sortie en salle le 9 novembre 2022


Sans préambule, un jeune couple s’étreint avec frénésie. Puis un adolescent s’inonde de teinture rouge avant de bondir furieusement sur sa partenaire et de la couvrir de taches sanglantes. Le doute est levé, nous sommes au théâtre. D’autres répètent leur scène en attendant d’être auditionnés. Tous espèrent entrer à l’école des Amandiers, et s’efforcent d’impressionner le jury, visiblement amusé par des outrances censées reproduire le style du maître des lieux. À chacun on demande pourquoi il veut faire du théâtre, chacun cherche sa réponse. La première candidate, Stella (Nadia Tereszkiewicz), éblouissante réincarnation de Bruni Tedeschi, hésite puis explique sa peur du temps, peur de voir sa jeunesse s’enfuir sans laisser de trace. Et celui qui préside le jury, que cherche-t-il ? Il cherche…

Valeria Bruni Tedeschi : Les Amandiers, école des jeunes espoirs

© Jérôme Prébois

Seuls personnages clairement identifiés dans le scénario, Patrice Chéreau, directeur du théâtre des Amandiers, et Pierre Romans, directeur de l’école, ont failli s’appeler Zeus et Jupiter avant de retrouver leurs noms d’origine. C’est la renommée de Chéreau qui attire les candidats en foule, mais c’est à Romans qu’ils auront affaire. Aux cinquante choisis après une première sélection, Romans annonce que douze seulement seront retenus à l’issue de la deuxième épreuve, qu’ils iront faire un stage à New York, qu’ensuite ils joueront sur scène et au cinéma. Quant aux autres, on leur souhaite bonne route, c’est déjà bien d’être arrivés là. Entre les exercices, des amitiés se nouent, des couples se font et se défont, essaient diverses combinaisons hétéro ou homosexuelles, dans les toilettes, dans un confessionnal d’où ils s’enfuient à toutes jambes quand le curé de la paroisse éberlué les découvre à demi nus. Vient le jour des résultats. Un nom a été ajouté à la main en bas de la liste. On apprendra plus tard que Chéreau ne voulait pas d’elle mais que Romans a insisté pour la prendre, la seule rebelle du groupe, qui ose exprimer son désaccord quand Chéreau oublie de la distribuer ou qu’il lui coupe toutes ses répliques.

Le groupe d’élus se retrouve à New York devant l’entrée de l’Actors Studio, illustre fondateur du method acting. À tour de rôle sous la conduite d’une grande, belle et bienveillante coach, inspirée de Susan Batson qui accompagnera pendant des années les travaux de l’actrice Valeria Bruni Tedeschi, ils doivent commencer par déclarer « I am aware that » et faire une confidence, une seule, à propos d’eux-mêmes. Certains s’esquivent par une pirouette, d’autres se livrent. À leur retour en France, Chéreau, resté invisible jusque-là, leur annonce qu’il va mettre en scène avec eux une pièce de Tchekhov, tandis que Pierre Romans montera la Penthésilée de Kleist. L’élève qui doit jouer Penthésilée est enceinte mais n’entend pas pour autant renoncer au rôle, elle aura le temps d’accoucher avant la première, et les laits maternisés ne sont pas faits pour les chiens. La vie des jeunes gens se déroule désormais en vase clos. Les fondateurs de l’école voulaient en faire un atelier de recherche permanent. Dans leur thébaïde, les élèves partageraient toutes les activités de l’établissement, fréquenteraient des écrivains et des artistes, assisteraient aux répétitions, tiendraient les rôles muets, feraient le service à la cafétéria ou comme ouvreurs (1). Rappel de cet ambitieux projet, une des recalées du film, interprétée avec une niaque formidable par Suzanne Lindon, parvient à se faire recruter comme serveuse au bar du théâtre, course Chéreau dans les couloirs et apprend le texte du spectacle que répètent les élèves, au cas où.

Valeria Bruni Tedeschi : Les Amandiers, école des jeunes espoirs

© Jérôme Prébois

Chéreau a choisi Platonov parce que c’est une œuvre de jeunesse de l’auteur, et qu’ils sont jeunes, leur explique-t-il. C’est leur jeunesse qu’il veut engager dans le travail. Et c’est bien la jeunesse, la sienne, la leur, la nôtre, que la cinéaste filme avec une franchise et un talent rares. Rien n’est esquivé dans cette éducation professionnelle et sentimentale : rêves, appétits, pulsions crues et cruelles, jalousies, tendresse, gouaille, insolence, fragilités. Sa reconstitution de l’époque ne se veut pas historique, mais émotionnelle, suggestive, comme cette cabine téléphonique, vestige d’un temps enfui, où l’on ne faisait pas la même déclaration d’amour qu’aujourd’hui sur un téléphone portable. L’œil candide, Stella réconforte Étienne (Sofiane Bennacer) en faisant valoir auprès de lui les avantages de leur situation : une carte orange gratuite et des tickets-restaurant. Sa propre condition privilégiée nous est dévoilée quand on la retrouve chez elle, dans un vaste appartement sur jardin envahi d’œuvres d’art, où un vénérable maître d’hôtel lui apporte son petit-déjeuner sur un plateau.

Le scénario ne cherche pas non plus à restituer littéralement l’histoire de ces années intenses. D’ailleurs, Hôtel de France, la version filmée de Platonov qui sera sifflée à Cannes, n’est jamais évoqué. Les douze sélectionnés empruntent des traits aux dix-neuf de la promotion d’origine. Même s’ils ne sont pas des copies conformes, on reconnaît quelques-uns des acteurs que l’école a conduits à la célébrité, Thibault de Montalembert, Agnès Jaoui la rebelle, la coruscante Eva Ionesco, Laura Benson, Laurent Gréville, l’infortuné Thierry Ravel. Nous sommes à la fin des années 1980. Les journaux de l’époque bouillonnent de rumeurs sur les excès en tout genre de la maison Nanterre, drogue, alcool, sexe. En pleine ivresse de liberté, l’apparition du sida tombe parmi eux comme une condamnation à mort : l’épouse d’un des acteurs en est atteinte, et ils ne sauront que dans dix-huit mois si le bébé qu’elle attend est contaminé. Comme chacun a couché avec plusieurs des autres, ils sont tous menacés. La mort de Pierre Romans l’année suivante mettra fin à l’existence de l’école, mais ce n’est pas son décès qui advient au cours du film et les bouleverse tous. C’est celui d’Étienne, l’un des deux amoureux de Stella, mort d’une overdose. Le soir même, chacun doit reprendre son rôle, conformément aux usages du théâtre, pour lui faire honneur. Stella, désespérée, ne parvient pas à franchir le rideau, jusqu’à ce que la main de Chéreau, posée doucement sur son épaule, la pousse en scène.

Valeria Bruni Tedeschi : Les Amandiers, école des jeunes espoirs

© Jérôme Prébois

C’est un des rares moments d’humanité du grand créateur. Son énergie, son génie, impulsent le mouvement et la sensualité du film, plutôt que le personnage. Le charisme est réservé à Pierre Romans (Micha Lescot). Chéreau (Louis Garrel) se montre la plupart du temps brutal avec les élèves, tour à tour tyran et séducteur, sans guère d’humour, éclairé seulement par quelques phrases fulgurantes sur la nature du théâtre et le jeu qu’il attend d’eux. Pudeur de l’actrice-réalisatrice, peut-être, face à un artiste puissant et admiré. Il n’est pas venu pour regarder des apprentis acteurs faire semblant d’être, leur déclare-t-il, il veut du travail, de la précision, de la vigueur, de la vérité, pas des mollassons. À la reprise de la répétition, tous se déchaînent dans leur rôle comme mus par une charge de dynamite.

Hasard ou hommage discret de la programmation, le théâtre des Amandiers donne cet automne une nouvelle mise en scène de Richard II, l’œuvre qui fit connaître le jeune Chéreau, metteur en scène et interprète du rôle-titre. Le début du tournage ayant coïncidé avec celui du chantier en cours aux Amandiers, le film de Bruni Tedeschi a été réalisé à l’intérieur et aux alentours du théâtre de Créteil. Après la sélection du film à Cannes, c’est le bâtiment provisoire de Nanterre qui a accueilli mi-septembre sa projection en avant-première. Certains des acteurs présents ce soir-là ont dit qu’ils avaient de leur propre chef consulté les modèles de leurs personnages, et recueilli de leur part nombre de souvenirs et d’anecdotes. C’est donc aussi cette génération d’acteurs aujourd’hui confirmés qui participe à la composition d’une œuvre que la cinéaste a voulue ouverte à la mémoire et à l’imagination, pour faire, elle aussi, honneur à son maître.


  1. Voir L’école des comédiens, 1982-1987, dir. Marianne Merleau-Ponty, Nanterre-Amandiers, 1987.
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