Une autre judéité américaine

Le film documentaire Israelism d’Erin Axelman et Sam Ellertsen, sorti aux États-Unis l’été 2023, interroge la vision d’Israël et de la judéité imposée aux jeunes Juifs américains depuis les dernières décennies du XXe siècle et le refus d’y adhérer d’une partie d’entre eux. Pour aborder cette question, les metteurs en scène quadragénaires ont choisi deux jeunes protagonistes au parcours moral semblable au leur, passés vis-à-vis de l’État hébreu d’un amour inconditionnel à une vision critique après un processus de maturation qui, dans leur cas, aura impliqué un contact personnel avec la réalité de l’occupation en Palestine.

Erin Axelman et Sam Ellertsen | Israelism. Documentaire (1 h 24)

Israelism a été présenté aux États-Unis et au Canada principalement dans des festivals et des universités où sa projection a été plusieurs fois interdite à la suite de protestations de groupes juifs conservateurs. En Europe, il n’a été vu que dans des cinéclubs ou lors de séances spéciales organisées par des associations. 

Le film est pourtant remarquablement mesuré ; le mécontentement qu’il peut soulever ne fait sans doute, a confié dans un entretien Erin Axelman, l’un des metteurs en scène, que « mettre en relief l’impossibilité pour certains de supporter qu’il y ait une discussion quelconque sur Israël, et témoigne principalement du monopole qu’une « vieille garde » juive croit avoir sur « la » vérité concernant Israël et la définition de la judéité ». Car dans Israelism, Axelman et Ellersten se sont en effet donné pour mission de montrer comment les jeunes Juifs  américains sont incités à s’identifier avec l’État hébreu, son « récit » et sa politique.

Pour ce faire, outre les témoignages des deux personnages principaux, Simone Zimmerman et Eitan (identifié par son seul prénom), ils ont rassemblé les propos de dirigeants d’associations juives, d’éducateurs, de personnalités (Cornell West, la rabbine Miriam Grossman…), d’Arabes palestiniens, et des archives diverses. 

Simone Zimmerman, aujourd’hui à la tête d’un mouvement contre la colonisation, IfNotNow, et Eitan n’ont pas baigné de la même manière dans l’idéalisation d’Israël et n’ont pas vu de la même manière leurs illusions fracassées. Mais l’un et l’autre ont fait un jour l’expérience de l’iniquité et de la violence de la politique israélienne qu’ils avaient jusqu’alors ignorées. Ils les ont découvertes, pour Simone, en rencontrant des camarades palestiniens à l’université de Berkeley et après des séjours en Israël ; pour Eitan, en participant pendant son engagement militaire volontaire en Israël à des actes illégaux et brutaux. L’un et l’autre expriment cependant une douleur identique : celle d’avoir été trompés par un environnement et une éducation qui les ont poussés à croire qu’un soutien indéfectible à Israël était consubstantiel à leur identité juive. 

Israelism
Marche pour Israël (Washington, D.C., États-Unis, 13 novembre 2023) © CC BY-SA 2.0/Ted Eytan/Flickr

Avec des images et des discours parfois frappants, le film permet de prendre connaissance de l’endoctrinement qu’ils ont pu subir : des petits enfants du primaire agitent des drapeaux de l’État hébreu et scandent des slogans, des adolescents en treillis suivent des entraînements militaires pendant leurs vacances, des éducateurs disent leur fierté que 10 % des élèves de leur établissement choisissent d’aller servir en Israël, des étudiants énoncent les réponses toutes faites fournies par des manuels ad hoc leur permettant de contrer les critiques d’Israël…

Cet « israélisme » en direction de la jeunesse se déploie aussi ailleurs grâce à un vaste système de lobbying dont le documentaire présente certains acteurs importants (l’Anti-Defamation League, l’American Israel Public Affairs Committee…) et grâce à la construction d’alliances politiques. Sur ce dernier point, Israelism mentionne la relation très particulière qui unit aujourd’hui les mouvements conservateurs juifs et ceux de l’extrême droite chrétienne. En effet, avec le soutien des différents gouvernements israéliens, les premiers ont établi depuis les années 1950, et plus étroitement encore ces trente dernières années, des liens avec les évangéliques du sionisme chrétien (pour lequel l’existence d’Israël est une condition à la fin des temps, et permettrait ensuite le second avènement de Jésus). Quelques illustrations de ce rapprochement aussi bizarre que dangereux sont apportées ; la plus spectaculaire, qui aurait donné la mesure du type d’allié que représente l‘évangélisme de droite, aurait été celle de la manifestation à Washington de novembre 2023 « We Stand with Israel » (mais elle s’est déroulée après le tournage du film). Ses organisateurs y avaient invité divers orateurs dont le pasteur John Hagee, c’est-à-dire l’homme qui, dans un discours en 2005, avait remercié Dieu pour l’Holocauste sans lequel il n’y aurait pas eu la création d’Israël. 

Aujourd’hui, après sept mois de carnage en Israël, à Gaza et en Cisjordanie, Israelism est-il toujours d’actualité ? Le caractère désespéré de la situation ne rend-il pas le questionnement sur la judéité américaine et sa construction moins pressant ? Eh bien, non. La résolution de la question palestinienne étant entre les mains des États-Unis, il est toujours urgent de mesurer combien la définition d’une identité juive américaine est en partie préemptée par des groupes puissants alignés sur les positions les plus nationalistes et colonialistes de la droite israélienne. Simone Zimmerman, Eitan, Axelman, Ellersten et les autres qui évoquent cette question dans Israelism peuvent être remerciés.

Le film est visible gratuitement sur Internet et en location pour des projections en salle. Voir ici