L’échelle de nos sensibilités

Les nouvelles qui composent Indice des feux d’Antoine Desjardins, Prix du roman d’écologie 2022, mettent en lumière la façon dont le bouleversement climatique et les crises de nos existences dans leur dimension la plus intime se nouent de manière inattendue et inextricable.


Antoine Desjardins, Indice des feux. La Peuplade, 360 p., 20 €


La crise écologique se présente à nous également comme une crise du langage, et d’abord comme une crise de son efficience, voire des rêves de performativité que nous entretenons à son égard. Face à l’urgence, nous rêvons d’une langue qui agirait ; d’une langue qui, à défaut de défaire ce qui est si mal engagé, saurait à tout le moins, au milieu des mille injonctions contradictoires qui nous enserrent, maintenir éveillées notre conscience et notre sensibilité. Nous aspirons à des mots et à des images qui aient la force d’engager l’action.

Nos mots et nos chiffres décrivent avec précision ce qui se déroule déjà, ils expliquent clairement les impacts de notre économie carbonée et de son rêve délirant de croissance éternelle. Et, même si les prévisions sont à chaque fois dépassées, ils savent dessiner à foison différents modèles de catastrophe pour un avenir très proche. Reste pourtant le sentiment de plus en plus fort que cette langue, en concurrence avec une chaîne de mots ravinés – pour-la-planète, petits-gestes, économie-verte –, peine à ancrer et à faire persister la sensibilité de ce qui arrive, peine peut-être à nous donner l’immense force nécessaire à l’action, une fois l’alarme immédiate passée, une fois l’incendie éteint, les dégâts d’une inondation réparés, une fois apaisée ou chassée l’angoisse suscitée par un article sur le continent plastique ou sur un cétacé égaré. D’autres façons de dire sont nécessaires pour faire sens, des récits notamment, dont on a beaucoup dit le besoin pour renouveler notre imaginaire. Et ils sont venus, nombreux et sous différentes formes, pour imaginer des lendemains apocalyptiques ou inventer des dystopies de plus en plus crédibles et proches, pour révéler le présent aussi et imaginer de nouvelles formes de relations avec le vivant auxquelles on pourrait aspirer.

Indice des feux, d'Antoine Desjardins : l'échelle de nos sensibilités

Dans le Montana (2012) © Jean-Luc Bertini

Le recueil de nouvelles d’Antoine Desjardins offre une autre voie encore pour rendre sensible ce qui nous arrive, en plongeant l’écologique, et la dimension politique qui lui est intrinsèquement liée, dans l’intime de nos vies, dans les entrelacs de ce qui nous relie les uns aux autres.  Sept nouvelles racontent autant de moments de la vie que l’on dit ordinaire, saisie comme le veulent les règles de la narration classique à un moment de nœud, de crise, de petite ou de grande bascule au cœur des liens que nous tissons avec les autres : un couple qui a son premier enfant, un autre qui vient de se séparer, des relations de frères, d’amis, de petit-fils à grand-père, celles d’une famille qui va perdre son enfant, la vie intérieure de cet adolescent qui va mourir. Or, chacun de ces événements intimes vient, tragique ou commun, faire charnière avec des symptômes du changement climatique. Eux aussi sont parfois discrets, parfois immenses. Mais, quelle que soit leur mesure, ils deviennent signifiants, ils font sens pris dans ces rets des subjectivités qui les interprètent et les ressentent en eux.

La langue d’Antoine Desjardins ne se présente pas comme radicalement neuve, même si chaque récit épouse selon un point de vue singulier une voix nettement distincte. Son style n’a pas non plus le dépouillement d’un Raymond Carver même si une certaine « platitude » délibérée des existences fait parfois penser à cet auteur. Sa très grande justesse est de braquer notre attention sur la manière dont se tressent des fils de vie, à la fois personnels et cosmogoniques. Sa force est de révéler avec finesse les nœuds et les accrocs, les vibrations et les tissages qui s’ensuivent, faisant apparaître dans leur dessin la manière dont nos vies sont liées entre elles par nos sensibilités et nos imaginaires, et sont liées à notre ecos, foyer et terre partagée dans le même temps. La notion de « point de vie » défendue par Emanuele Coccia pourrait faire écho à ces choix narratifs, rappelant qu’il n’est pas de point de vue spéculatif et objectif sur ce que nous vivons, mais seulement les points de vue de vivants circonstanciés.

Les baleines qui s’échouent sur la côte est des États-Unis sortent ainsi de l’article de fait divers pour s’immiscer, via une rencontre furtive, à peine avérée, avec une baleine et son baleineau, dans la vie d’un jeune couple qui attend son premier enfant. Dans les craintes diffuses qui prennent forme en eux face à l’inconnu qui s’ouvre, vient alors se loger l’angoisse générée par ces morts qui s’accumulent, qu’on ne parvient pas à empêcher, le sentiment flou d’une responsabilité et d’une impuissance, la friabilité des hiérarchies entre vivants que nous tentons de garder fixes, la difficulté de faire avec notre pitié. Dans le moment de bouleversement et de porosité accrue que traverse ce couple, le monde extérieur semble soudain préfigurer, avertir. Il produit une inflation de signes. Loin d’une représentation de la famille en fondation comme un repli hors du monde, c’est un moment de gestation et d’invention qui nous est donné à voir, un moment où les individus voient se décupler la sensibilité de leur relation à leur environnement immédiat ou plus lointain, le lien à ces rives lointaines où viennent mourir les baleines envahissant imaginairement l’intérieur de leur nouvel habitat.

Indice des feux, d'Antoine Desjardins : l'échelle de nos sensibilités

Indice des feux. Le titre du recueil le fait entendre avec subtilité : si évidents, voire spectaculaires, que soient les phénomènes, si clairs et accablants que soient les rapports du GIEC et bien d’autres diagnostics scientifiques, nous restons face à la crise climatique en quête d’« indices », nous cherchons des preuves et des liens tangibles pour agir de façon décisive. Suivant le sac et le ressac d’un certain journalisme, nous semblons redécouvrir avec étonnement chaque jour ce que nous avions déjà bien compris la veille et nous recommençons à attendre des manifestations concrètes et « indiscutables » du changement climatique, au gré, le plus souvent, de la météo.

À l’inverse, maintenir sa lucidité en alerte ne peut faire l’économie d’affirmations et de positionnements, et Antoine Desjardins sait souligner combien, à l’échelle d’un individu, ces changements n’ont rien d’évident. L’alignement de savoirs, de sentiments et de pratiques, aussi cohérent soit-il, prend l’allure de positions radicales quand le petit frère de génie, vu par le grand frère protecteur, refuse de suivre la logique attendue d’exploitation de ses talents et d’embrasser le statut social qui va avec, suscitant dans sa famille inquiétude, puis déception et hostilité. La question soulevée par « Feu doux » n’est pas l’idéologie ou le supposé radicalisme de ce frère, ni son héroïsation, ni la critique du reste de sa famille menant une vie selon les normes anormales du monde. Desjardins scrute les ondes de choc de cette bifurcation par rapport à la logique commune. Il écoute la souffrance que le simple décalage des manières de vivre produit à l’échelle d’une vie, la fragilité de ce qui permet à des relations pourtant fortes de persister, le peu de chose qui suffit à les empêcher, ne serait-ce que dans le refus de la consommation et de la dépense partagées.

Les liens que nous tissons entre nous sont au cœur de ces nouvelles, mais aussi ceux par lesquels nous nous relions aux lieux qui nous entourent. Ces lieux, ce sont souvent les banlieues résidentielles et sans caractère de Montréal. Ni royaume de l’activité humaine comme l’est la ville, ni lieu de vie plus ou moins idéalisé en harmonie avec la nature, ce sont des espaces hybrides, où affleure parfois le mascaret de la bétonisation des friches qui vont de pair avec des reflux d’animaux sauvages s’adaptant au mode de vie urbain – s’adaptant, notamment, à nos déchets. Devenu étranger à son ancienne maison à la suite de son divorce, un homme se trouve ainsi un petit matin face aux yeux jaunes d’un coyote fouillant les poubelles. Étrangeté de cette bête au milieu dans lequel elle s’est aventurée et étrangeté de l’homme à la maison dans laquelle il n’est plus chez lui se font face, incapables de déchiffrer leurs intentions respectives. Ces lieux encore indéterminés aux franges de l’urbanisation constituent aussi les laboratoires de soi pour des enfants. Les « fins du monde », dans la nouvelle éponyme, ce sont ainsi ces quatre plots de béton qui délimitent des lieux interdits où l’on s’invente et qui sont bientôt confisqués par un promoteur immobilier véreux et les forces de l’ordre qui le soutiennent. Belle image de la miniaturisation que ces fins du monde qui sont à la fois les bornes temporaires de l’urbanisation des espaces et celles temporelles de l’enfance mais aussi de notre monde, qui évoquent nos peurs apocalyptiques en même temps que le souffle de liberté et d’audace qui fait la vie même.

Indice des feux, d'Antoine Desjardins : l'échelle de nos sensibilités

Ertzevo, en Russie (2013) © Jean-Luc Bertini

Timothy Clark, dans Ecocriticism on the Edge, évoque ce qu’il nomme les procédés de « miniaturisation » de la fiction de l’Anthropocène : faire descendre la crise écologique dans la sphère privée au risque de trahir son échelle. Mais, bien loin de trahir l’ampleur du bouleversement, choisir de montrer l’intrication des échelles permet de découvrir, pour reprendre les termes de Walter Benjamin, « dans l’analyse du petit moment singulier le cristal de l’événement total », parce que ces nouvelles ne constituent pas une galerie de vignettes écologiques et personnelles mises en parallèle, mais bien des points de vie recélant un dynamisme, c’est-à-dire une traversée de projections, d’anticipations, de réticences, de contradictions.

On n’écrit pas de « trop près ». L’image d’une hiérarchie bourgeoise à abattre est aussi idéologique et rigide que bon nombre de procès faits à la littérature intimiste au prétexte qu’elle ne se soucierait pas du monde. On peut, et l’on doit, descendre dans l’intime et le sensible pour trouver le politique. Parce que nous sommes faits de ces entrelacs de relations, d’activités, de souvenirs, d’ancrages dans des lieux singuliers et que c’est à partir d’eux que nous pensons et agissons. Ou pas.

Dans ces nouvelles, les correspondances entre vies intimes et conditions de vie collective des vivants ne sont pas données d’avance. Elles s’imposent petit à petit, parfois avec légèreté mais avec profondeur, parfois de façon plus bouleversante. Si le recueil se clôt sur la mort d’un grand-père arrivé au bout de son chemin et contraint d’abandonner l’orme qu’il défendait avec acharnement et sur lequel commencent à se manifester les premières atteintes d’un redoutable champignon, il s’ouvre sur une autre mort, ou plus exactement une lutte, vécue de l’intérieur, pied à pied, entre ce qui de la vie continue de s’accrocher et ce qui de la mort attaque avec virulence. Cette mort annoncée, c’est celle d’un adolescent atteint de leucémie, et elle est immensément douloureuse, révoltante, inacceptable, même si sa langue et son humour continuent de faire vibrer jusqu’au bout la vie en son sein. Accompagnée d’un déluge mythique qui s’abat sans relâche sur le pays, tel un sanglot infini, la mort ne s’arrête pas davantage que la pluie qui submerge lentement le pays. Toutes deux ancrent en nous le sentiment que penser la tragédie d’une mort humaine et d’une mort collective dans une même puissance d’affect n’est pas une erreur d’échelle, mais un puissant élan et une juste empathie.

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